Alternative au béton : « Ce n’est pas un problème de faire des habitats collectifs avec de la terre »

Construction

par Lola Keraron

Construire en béton émet beaucoup de CO2 et produit des déchets. Pas la construction en terre. Écologique, ce matériau est aussi disponible partout. Des maçons et des architectes se réapproprient cette technique d’avenir.

La construction est un des secteurs de l’économie parmi les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre [1]. Le bilan environnemental du béton en particulier n’est pas joyeux. « On extrait beaucoup de sable et de granulats, on les mélange avec du ciment, très émetteur en CO2, et on produit un déchet en grande quantité : la terre », explique Erwan Hamard, chercheur à l’université Gustave-Eiffel sur le campus de Nantes. Des milliers de mètres cubes de terre sont transportés chaque année en camion pour être stockés dans des carrières de plus en plus lointaines. La terre est pourtant un matériau de construction en soi [2].

Formé à la maçonnerie conventionnelle, autrement dit au béton et aux parpaings, Nicolas Meunier ignorait tout de la construction en terre en partant au Mali pour son service national en 1981. « C’est là que j’ai pris conscience de l’intérêt économique, écologique et social des matériaux traditionnels », témoigne le maçon. La terre crue est disponible en abondance localement, elle n’est généralement pas transformée, elle ne produit pas de déchets et elle est recyclable à l’infini. Difficile de trouver un matériau plus écologique.

Cloison en torchis, un mélange de terre et de paille © RA2
Un bâtiment de bureaux en terre et paille à Fabrègues, dans l’Hérault © RA2

Longtemps considérée comme le matériau du pauvre, la terre apporte en réalité un grand confort de vie. Constitués en partie d’argile, les murs en terre ont la capacité d’absorber la vapeur d’eau présente dans l’air, ce qui régule l’humidité et la température. Un mur en terre fonctionne comme un être vivant. Lorsqu’il fait chaud, l’eau naturellement contenue s’évapore et refroidit les murs. À l’inverse, la condensation limite la baisse de température en hiver.

La durée de vie des bâtiments en terre largement supérieure aux immeubles en béton

En rentrant en France, le jeune maçon décide de mettre en pratique sa découverte. « À l’époque, j’étais l’affreux petit canard. Personne ne faisait ça », se souvient Nicolas Meunier. En 1985, il participe à un projet à Villefontaine, à une trentaine de kilomètres de Lyon. L’objectif ? Construire en terre une soixantaine de logements sociaux. En 1995, il reconstruit un immeuble de trois niveaux en plein cœur de Montbrison, dans le département de la Loire, en terre crue [3] . « Ce n’est pas un problème de faire des habitats sociaux ou collectifs avec de la terre », assure Nicolas Meunier. Vingt ans après sa reconstruction, l’immeuble est en parfait état. Contrairement aux idées reçues, la terre est un matériau qui résiste très bien dans le temps. « En France, certains bâtiments en terre ont plus de quatre cents ans. », alors que la durée de vie des immeubles résidentiels construits en béton de ciment est estimée de soixante-dix à cent ans au maximum.

Vincent Rigassi, architecte à Grenoble, s’est tourné vers la construction en terre non pas pour des raisons environnementales, mais parce que c’est un matériau hors marché. Disponible de manière abondante et transformée directement sur le chantier, la terre est en théorie gratuite. « Il est très difficile de l’industrialiser. Et c’est un matériau déjà transformable », s’émerveille l’architecte. Selon la composition d’argile, de limons de sable, de graviers, la terre ne sera jamais identique. Le maçon doit faire des essais avec de petites briques pour comprendre les capacités du matériau local. Et il n’est pas besoin d’y ajouter des sables ou des granulats. « Ce qui crée la valeur dans la construction en terre, c’est le savoir-faire », souligne Vincent Rigassi.

Réhabilitation d’une ancienne ferme en logements sociaux et des locaux d’activités à Montseveroux en Isère © RA2

Mais ce savoir-faire a un coût. Construire en terre coûte plus cher, car il faut plus de temps et donc plus de main-d’œuvre qu’avec des parpaings de bétons industriels. Selon l’architecte, le coût de la main-d’œuvre représente 70 % du prix d’un bâtiment en terre contre 10 % pour un bâtiment conventionnel. . « La construction en terre coûte cher parce que nous sommes dans une société qui taxe très fort la main-d’œuvre et pas du tout l’énergie », abonde Erwan Hamard. « Ce qu’on oublie souvent, c’est que le béton est peu coûteux parce que le pétrole coûte très peu cher », ajoute Vincent Rigassi.

Dans les écoles de maçons ou d’ingénieurs, « on n’enseigne que l’acier, le béton et le verre »

Alors pourquoi la construction en terre ne se démocratise-t-elle pas ? « Dans les écoles de maçon, comme dans les écoles d’ingénieurs ou d’architectes, on ne nous parle pas des techniques vernaculaires », témoigne Nicolas Meunier. « Dans le programme de génie civil de l’école d’ingénieurs, on n’enseigne que l’acier, le béton et le verre », précise Laetitia Fontaine, ingénieure en matériaux. Refusant les débouchés professionnels qu’on lui proposait, elle s’est formée à la terre crue et elle a fondé la structure Amàco, qui a pour but d’intégrer les les matériaux naturels comme la terre, la paille, la pierre, dans les formations des professionnels de la construction. Si les écoles d’architecture évoluent doucement, « dans les écoles d’ingénieurs, ça reste très difficile », regrette Laetitia Fontaine. Or, un bâtiment en béton de ciment ne se conçoit pas de la même manière qu’un bâtiment en terre. « Si on utilise la terre comme on utilise les matériaux de construction conventionnelle, on a tout perdu : confort, bilan énergétique, production de déchets », met en garde Nicolas Meunier.

« La terre remet énormément en cause le fonctionnement du secteur du bâtiment », ajoute Samuel Dugelay, maçon et maître d’œuvre breton. Dans le construction conventionnelle, le concepteur décide et la maîtrise d’œuvre exécute. Avec la terre, « il faut des aller-retours permanents entre la conception et les temps de chantier, précise Erwan Hamard. On doit sans cesse s’adapter au matériau. »

Réhabilitation d’une ancienne ferme en locaux associatifs communaux et un petit musée à Saint-Quentin-Fallavier en Isère © Raphaël Charuel

Repenser notre façon de construire doit s’accompagner aussi d’un changement culturel. « Il faut sortir de l’idée de matériau standard un peu partout en France, mais se poser la question de quels matériaux sont disponibles localement », estime le chercheur Erwan Hamard. Bauge, torchis, pisé, adobe, chaque territoire a développé ses techniques de construction, adaptées aux conditions et spécificités locales. « Il faut partir des techniques préindustrielles puisqu’elles ont déjà prouvé leur efficacité, pour inventer le postindustriel, estime le maçon Nicolas Meunier. Il ne s’agit pas de vivre avec le mode de vie du 19e siècle, mais d’adapter ces techniques aux besoins de la société actuelle. »

« Le chantier devient une œuvre collective »

Pour acquérir ce savoir-faire, « il faut avoir les mains dans la terre », souligne Nicolas Meunier. Henri Pradenc a par exemple appris à utiliser la terre en rénovant un ancien corps de ferme en Bretagne. Sans aucune expérience, il s’est lancé seul, après une seule journée de formation, dans la réalisation d’un mur en torchis, technique de mélange terre-paille. « On met les mains dans le mélange, on malaxe la terre avec les pieds. Ça glisse, ça colle, c’est physique. C’est du plaisir de pétrir cette terre », témoigne l’homme de 69 ans. Dans la construction en terre crue, « le chantier devient une œuvre collective. », témoigne l’architecte grenoblois Vincent Rigassi. « Ce sont des boulots assez épanouissants parce qu’ils demandent une réelle compétence et apportent une vraie reconnaissance sociale », témoigne le maçon et maître d’œuvre Samuel Dugelay.

Pour transmettre ses connaissances, Samuel Degelay organise des formations avec son association « De la matière à l’ouvrage », en échange d’un certain temps de travail sur le chantier. Le principe : deux jours de formation en échange de trois jours de chantier. Il a expérimenté ce système pour la première fois en 2014 lors de la construction de l’école de Bouvron, en Loire-Atlantique, que nous nous avons présenté dans notre article sur les écoles en terre et paille en 2016. Nourries, logées et formées, huit personnes ont participé au chantier, accompagnées de personnes en insertion professionnelle. « On sort d’une logique marchande et on génère beaucoup d’échanges humains », se réjouit le maçon breton. En attendant que le monde du bâtiment se transforme, des chantiers participatifs se développent partout en France et remettent l’entraide au cœur de la construction.

Lola Keraron

Photo de une : © RA2

© RA2

Notes

[1Voir cette étude publiée en 2020 dans la revue Annual Review of Environment and Resources.

[2Plus d’un tiers de la population dans le monde vit dans un habitat en terre, d’après le livre de Gernot Minke Building with Earth : Design and Technology of a Sustainable Architecture.

[3Voir ici.