« Amazon déteste mon travail syndical » : comment le géant du numérique tente de réprimer toute action collective de ses employés

Rapports de forceSyndicats

Alors qu’Amazon a préféré quitter le Québec plutôt que de signer une convention collective, sur les sites français du géant du Web, les syndicalistes dénoncent des sanctions prises à leur encontre et une culture d’entreprise qui entrave leur activité.

par Simon Mauvieux

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« On n’est pas réputé pour être à la botte du patron, on est réputé pour être le caillou dans leur chaussure, alors, on ne se laissera pas faire. » S’ils voulaient s’en débarrasser, c’est raté. De retour au travail, Tatiana Campagne ne compte pas se laisser intimider. Licenciée en août 2025 pour faute grave – la direction lui reprochait des messages injurieux envers une DRH envoyés sur une boucle de discussion – l’agente logisticienne et syndicaliste Sud-Solidaires a retrouvé son poste de travail et ses mandats d’élue syndicale en mars dernier.

Son licenciement, confirmé une première fois par l’inspection du travail, a finalement été invalidé par le ministère du Travail, qui a pointé le caractère « privé » de cette boucle de discussion, « qui ne peut dès lors constituer un manquement aux obligations des employés », selon l’avis du ministère, que Basta! a consulté. D’autant que cette boucle, intitulée « Élus-ES/mandates 2023 », était destinée à des échanges entre syndicalistes. Des collègues auraient divulgué son contenu à la direction.

« On vit la répression depuis qu’on a réussi à les faire fermer »

Selon nos informations, confirmées par Amazon, l’entreprise conteste désormais la décision du ministère du Travail et va faire appel pour licencier définitivement Tatiana Campagne. Elle et ses collègues syndicalistes en sont sûrs, Amazon leur fait payer la mobilisation qu’ils ont organisée en 2020, pendant la pandémie de Covid-19, qui a mené à la fermeture provisoire de leur site. « On vit la répression depuis qu’on a réussi à les faire fermer, assure Jérôme Guillain, secrétaire Sud-Solidaires à Lauwin-Planque, commune qui abrite une vaste plateforme Amazon en périphérie de Douai (Nord). Lui-même est menacé de licenciement depuis le 26 mars dernier.

En 2020, en plein Covid, des syndicalistes de Solidaires, de la CGT, de FO et de la CFDT se mobilisent pour qu’Amazon mette en place des mesures sanitaires pour ses salariés. Finalement, la justice met en demeure l’entreprise et lui intime de réduire son activité. Plutôt que de s’avouer vaincue et d’ajuster sa production, Amazon décide de fermer temporairement l’ensemble de ses sites de tri et de distribution. À Lauwin-Planque, l’équipe de Solidaires, dont fait partie Tatiana Campagne, s’est largement mobilisée dans cette bataille.

« La vengeance, c’est un plat qui se mange froid. Ils ont tapé sur notre équipe au fur et à mesure. Ça a été Tatiana, maintenant c’est moi », assure Jérôme Guillain. En février 2026, il organise, avec Sud-Solidaires, un rassemblement pour soutenir Tatiana Campagne devant le siège social d’Amazon à Clichy. Vingt jours plus tard, il est à son tour convoqué à un entretien préalable au licenciement. Là encore, la direction lui reproche des propos insultants à l’encontre, cette fois, de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, « lancés sur le ton de l’humour, dit le syndicaliste. Mais c’est surtout par rapport à mon travail syndical et au fait que Tatiana ait été réintégrée », assure-t-il.

Un syndicaliste puni... pour avoir fait son travail de syndicaliste

Lors du rassemblement de février 2026, des syndicalistes de plusieurs sites français étaient présents pour soutenir Tatiana Campagne et dénoncer les sanctions prises à répétition contre les syndicalistes. La répression ne concerne pas seulement les militants de Solidaires. En mars 2025, la CGT organise un tractage devant le siège social d’Amazon pour s’opposer à la fin du télétravail. Pour la première fois, des cadres de l’entreprise se retrouvent avec un tract syndical entre les mains.

Guillaume Robin, représentant syndical CGT (de l’Ugict, cadres et techniciens) sur le site de Sevrey (Saône-et-Loire) participe à ce tractage. Depuis le début de l’année, il tente d’alerter ses collègues sur la fin du télétravail, imposée aux salariés de bureau début 2025. Trois mois après cette action, en juin 2025, il est convoqué à « un entretien préalable à une éventuelle sanction disciplinaire », puis mis à pied pendant trois jours.

Affiche antisyndicale placardée dans l’entrepôt de Lachine en 2023 au Québec, alors que des employés tentent de monter une section syndicale.
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On lui reproche d’avoir « détourné des réunions professionnelles et outils de communication à des fins de promotion syndicale », selon le courrier de notification de sanction que Basta! a consulté. Ces faits sont parvenus aux oreilles de la direction par le biais de dénonciations d’employées, présentes lors de cette réunion. « Je fais mon travail syndical pour sensibiliser les collègues sur leurs droits et collecter leurs revendications au sein de l’entreprise, ce qu’Amazon déteste en général, et redoute par-dessus tout parmi les cadres », déclare le syndicaliste.

Rare syndiqué parmi les cadres d’Amazon, il fait état d’une « culture d’entreprise antisyndicale » où l’engagement est vu comme une trahison. Ceux qui se syndiquent « le font en cachette ». Depuis sa sanction, il est parvenu à créer plusieurs sections syndicales chez les cadres, dont une au siège social de Clichy. Guillaume Robin a porté cette affaire devant les prud’hommes pour contester la sanction et réclame des dommages et intérêts pour discrimination antisyndicale.

« On est régulièrement ciblé »

Au centre de distribution de Brétigny-sur-Orge, dans l’Essonne, l’équipe syndicale de Sud-Solidaires connaît bien ces méthodes. « On est régulièrement ciblé », assure Joseph Mukoko, délégué syndical et membre du comité social et économique (CSE). En janvier 2026, il se rend avec une dizaine de collègues au Parlement européen. Ils ont été invités à assister à l’audition des patrons d’Amazon devant la commission des Affaires sociales. Les dirigeants sont notamment questionnés sur les pratiques antisyndicales de l’entreprise en Europe, où de nombreux cas ont été exposés : une cellule qui infiltre les syndicats en Italie, une syndicaliste licenciée pour avoir enquêté sur la mort d’un ouvrier en Pologne, un délégué syndical renvoyé après son congé paternité en Slovaquie.

Lors de cette audition, ces accusations sont battues en brèche, sinon ignorées, par les patrons d’Amazon. En quittant Strasbourg, les syndicalistes de Solidaires se doutent bien que leur retour à Brétigny ne passera pas inaperçu. « Dans les semaines qui ont suivi ce déplacement, on a toutes et tous reçu des avertissements, des mises à pied, pour des motifs farfelus. Le timing est précis », raconte Joseph Mukoko. « Quand on commence à trop gueuler et qu’on fait partie d’un syndicat de lutte, on est vite catalogué. Moi, j’ai ressenti ça dans mes rapports avec les managers ou même mes conditions de travail », témoigne un autre travailleur syndiqué sous couvert d’anonymat. Selon Joseph Mukoko, tout est bon pour entraver l’action syndicale : « Il y a des choses insidieuses, on peut te changer de poste du jour au lendemain, te placer dans un poste plus difficile par exemple. L’effet, c’est aussi de t’isoler des autres. »

Amazon, qui n’a pas souhaité commenter ces différents cas, assure que « toute procédure disciplinaire est menée de manière indépendante de toute activité syndicale » et qu’« il n’existe aucun lien entre une quelconque sanction disciplinaire et la participation à une activité syndicale ou à un événement extérieur ».

Maintenir un modèle néfaste coût que coûte

Les témoignages recueillis par Basta! décrivent pourtant un système bien rodé, qui ne s’attaque pas toujours frontalement aux activités syndicales, mais aussi aux comportements individuels. Les syndicalistes interrogés énumèrent une longue liste de situations pouvant mener à des sanctions : une voiture mal garée, un transpalette mal utilisé, un mot de travers ou un ton un peu trop véhément. Jean François Bérot, représentant Sud-Solidaires au dépôt de Saran, près d’Orléans, dit s’occuper quotidiennement de ces « sanctions à la con », qui peuvent toucher « tous les employés, mais pour peu qu’ils soient syndiqués et dans le collimateur, le licenciement arrive plus vite ».

Cette focalisation sur les syndicalistes, le sociologue du travail Francesco Sabato Massimo l’explique par la défense absolue du modèle économique et organisationnel d’Amazon. L’entreprise a enregistré des bénéfices de 65,75 milliards d’euros en 2025 avec plus d’1,5 million d’employés dans le monde, principalement dans ses entrepôts, dont plus de 25 000 en France. Cette prospérité est en grande partie due à son organisation du travail millimétrée et encadrée par des algorithmes.

« Vous n’avez pas à fournir vos renseignements personnels » (à un syndicat), proclame une affiche de la direction d’Amazon dans un entrepôt de la firme au Québec. Un comble pour le leader mondial de la vente en ligne qui collecte les données en ligne de ses clients.
DR

Les recherches du sociologue tendent à montrer comment l’entreprise déploie d’un côté des outils coercitifs pour pousser à la productivité (pression, notation individuelle, promesse de CDI), tout en ciblant les syndicats qui réclament de meilleurs salaires et dénoncent les cadences infernales et les accidents du travail qu’elles provoquent. « Amazon mobilise la force de travail de ses salariés, tout en démobilisant leur potentiel d’action collective, résume le chercheur. Le danger, pour la direction, c’est d’avoir des syndicats qui interviennent sur la question des salaires et sur la manière dont le travail est organisé », précise-t-il.

« Amazon vire ses salariés pour inaptitude pour ne pas avoir à créer des postes adaptés, elle veut une main-d’œuvre pas abîmée, utilisable à 100 % de ses capacités physiques. Les syndicalistes qui défendent la santé et la sécurité au travail, c’est ça qui gêne le modèle d’Amazon », abonde Anthony Smith, inspecteur du travail et désormais eurodéputé La France insoumise.

Amazon fuit le Québec par crainte d’une convention collective

Lorsqu’Amazon n’a plus les moyens d’empêcher ses salariés de s’organiser, la multinationale peut aller au-delà de l’entrave syndicale. Le 22 janvier 2025, la firme annonce purement et simplement la fermeture de l’ensemble de ses sept sites d’entreposage, de tri et de distribution au Québec. Publiquement, la multinationale avance des raisons économiques pour justifier ce départ précipité. En coulisse, Amazon tente de se dépatouiller d‘une situation qu’elle n’avait pas vue venir : la formation de sections syndicales sur ses sites.

Lorsque la Confédération syndicale nationale (CSN), principal syndicat de lutte au Québec, initie une campagne de syndicalisation dans un centre de distribution à l’est de Montréal en 2023, Amazon y déploie des affiches antisyndicales paternalistes jusque dans les toilettes : « Protégez votre signature. Les syndicats ne peuvent pas garantir les changements en milieu de travail » ou encore : « Les syndicats vous facturent des cotisations ». Après cette campagne, la CSN échoue de peu à constituer un syndicat majoritaire, mais elle fera condamner l’entreprise en 2024 pour entrave antisyndicale.

Des employés québécois d’Amazon dans la cantine de leur entrepôt, entourés d’affiches antisyndicales, en 2023.
DR

Cette même année, le syndicat revient à la charge et organise secrètement la constitution d’une section syndicale dans un autre centre, celui de Laval, au nord de Montréal. La campagne est un succès et le premier syndicat d’Amazon est créé au Canada en mai 2024. L’objectif est de pousser le géant de la vente en ligne à signer une convention collective afin d’encadrer les conditions de travail, les salaires ou les règles d’ancienneté et donner davantage de protection aux salariés en cas de licenciement.

En Amérique du Nord, jamais Amazon n’a signé un tel accord avec ses employés. Félix Trudeau, un travailleur du site de Laval qui a œuvré à sa syndicalisation, se souvient avoir vu débarquer des cadres de l’entreprise quelques jours après la constitution du syndicat : « Concrètement, c’étaient des agents provocateurs de la direction, des casseurs de grèves. Ils se promenaient et allaient parler aux employés, leur demander comment ça allait, s’ils avaient des problèmes, [leur dire] qu’ils n’étaient pas obligés de se syndiquer. » Quelques mois plus tard, Amazon décide d’augmenter les salaires de tous ses employés au Québec… sauf ceux du site de Laval.

Fin 2024, les négociations avec la direction sont au point mort et la CSN n’a plus qu’une option. Au Québec, en l’absence d’accord entre un syndicat et une entreprise, l’État nomme un juge qui peut alors ordonner la signature d’une convention collective qui, a minima, correspond aux standards du droit du travail québécois. Le 22 janvier 2025, Félix Trudeau allait se mettre en route pour le tribunal administratif du travail pour une ultime négociation qui aurait dû aboutir à la nomination d’un juge. Ce matin-là, il reçoit un SMS de l’avocat de la CSN : « L’audience est annulée, Amazon quitte le Québec. »

« Violation systémique et réfléchie du droit du travail »

Plutôt que de signer une convention collective, Amazon a préféré partir en abandonnant la gestion de ses sites. En un mois, 4500 personnes perdent leur emploi. Fait rarissime pour l’entreprise, le tri et l’expédition des colis sont désormais sous-traités au Québec. « Notre convention collective aurait pu servir d’inspiration pour les travailleurs et travailleuses d’Amazon aux États-Unis. C’est l’un des aspects qu’Amazon n’a pas tolérés », soulève Félix Trudeau, qui rappelle que le seul entrepôt syndiqué des États-Unis, celui de Staten Island, où se bat notamment Chris Smalls et son syndicat, le Amazon Labor Union, n’a toujours pas obtenu la précieuse convention.

L’entreprise, qui a annoncé début mai 15 milliards d’investissements en France avec la promesse de créer 7000 emplois semble bien disposée à continuer de s’étendre et, avec elle, son modèle antisyndical. « Derrière ces emplois, vous avez trois fois plus de sous-traitants qui vont travailler pour Amazon et qui vont adopter ce modèle. C’est un acteur de l’emploi qui donne l’exemple de la pire façon qui existe, par le biais d’une violation systémique et réfléchie du droit du travail », dénonce Anthony Smith.