Présidentielle au Chili : les féministes au front pour défendre la démocratie

Démocratie

L’élection présidentielle au Chili, dimanche 16 novembre, portera au pouvoir une femme de gauche ou un homme d’extrême droite. Sur le terrain, les féministes serrent les rangs et occupent l’espace public pour les droits de toutes les femmes.

par Nolwenn Weiler

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Santiago du Chili, un vendredi soir d’octobre. Alors que les habitants de la capitale vont et viennent sur la place de la Moneda, au centre de la ville, des femmes se regroupent, sortent des crayons et préparent des pancartes. Le rose de leurs feuilles fleurit les étendues vertes qui s’étirent devant le palais présidentiel.

À quelques jours de l’anniversaire de la révolte sociale qui avait embrasé le pays en 2019, et alors que l’élection présidentielle approche à grands pas, elles tiennent à manifester leur colère, intacte, et à faire part de leur inquiétude face à la menace de l’extrême droite.

Des candidats ouvertement misogynes

La candidate unique de la gauche, Jeannette Jara, est pour le moment en tête des intentions de vote au premier tour, mais elle est suivie par deux personnalités d’extrême droite : José Antonio Kast et Johannes Kaiser, qui sont ouvertement anti-féministes, voire carrément misogynes.

Des affiches en jaune et blanc collée contre un mur.
« Attention, le machisme tue ! », « À la ville ou à la campagne, stop au harcèlement ! », « Moins de vierges et de prières, plus de respect des droits humains ! » : slogans du réseau féministe de lutte contre les violences, dans les bureaux de la maison du Memch, Santiago du Chili, octobre 2025.
©Clémentine Comer, Florine Hocquet, Claire Marcadé-Hinge, Nolwenn Weiler.

« Nous avons d’un côté Kast, qui est très conservateur et qui estime qu’une femme doit élever ses enfants dans la religion. Et de l’autre côté Kaiser, qui n’est pas très religieux, mais qui est beaucoup plus violent dans ses propos, en proposant par exemple de décerner une "médaille d’honneur" aux violeurs "de femmes laides" », résume, atterrée l’artiste féministe Camila Arcaya.

« Kaiser est ouvertement pinochettiste, il affirme impunément que le gouvernement militaire était nécessaire et qu’il serait prêt à le remettre en place, si besoin », complète Alicia Yévenes, militante féministe du parti communiste chilien et membre de la coordination 8M (pour 8 mars, journée internationale de défense des droits des femmes) de la ville de Valparaiso, sur la côte pacifique. « Tout cela encourage les hommes dans leur vie quotidienne à se sentir plus à l’aise pour exercer de la violence », se désole Camila Arcaya.

Protéger les lois progressistes

« Ces dernières années, nous avons eu quelques lois qui ont entrepris de limiter les violences que subissent les femmes, et nous avons vu des hommes protester violemment pour conserver leurs privilèges », analyse Pamela Valenzuela, de la coordination 8M de Santiago. Parmi ces textes : la loi dite « Papito corazón » (pour « papa chéri »), qui oblige les pères à verser des pensions alimentaires, y compris en saisissant leurs biens ou leur épargne. « C’est une loi importante, qui rend compte de la violence économique, décrit Claudia Salinas, avocate, membre de l’observatoire législatif féministe Mira. Sachant que 84 % de ceux qui devaient payer des pensions ne le faisaient pas », laissant les mères seules, en proie à une immense précarité.

Une broderie sur laquelle il est écrit "Movimento pro emancipaction de las mujeres de Chile".
Une « arpillera », création brodée traditionnelle du Chili racontant une manifestation des femmes du Memch. Exposition de la maison du Memch. Santiago du Chili, octobre 2025.
©Clémentine Comer, Florine Hocquet, Claire Marcadé-Hinge, Nolwenn Weiler.

« Je ne pense pas que cette loi sera touchée si l’extrême droite arrive au pouvoir, parce qu’ils n’ont pas intérêt à ce que les femmes qui en bénéficient se soulèvent. Je suis plus inquiète en ce qui concerne la loi sur l’avortement, ajoute l’avocate. Tout dépendra aussi de la majorité parlementaire. En 2009, alors qu’il était député, Kast s’était opposé à l’accès à la pilule du lendemain et il parle aujourd’hui des droits de l’enfant à naître.... »

Les femmes seront aussi touchées par les coupes annoncées dans les budgets publics. Kast a ainsi promis d’économiser environ 5,2 milliards d’euros en dix-huit mois…. Il évoque par ailleurs le remplacement du ministère des Droits des femmes par un ministère de la Famille.

Défendre le droit à l’avortement

Au Chili, la lutte pour le droit à l’avortement est un pilier du féminisme, de nombreuses militantes étant nées dans une société où avorter était un crime.

Une femme debout en chemise et pantalon.
Rosa Yanez, la directrice de la maison du Memch, mouvement pour l’émancipation des femmes chiliennes.
©Clémentine Comer, Florine Hocquet, Claire Marcadé-Hinge, Nolwenn Weiler.

Car en 1989, alors que la dictature de Pinochet s’apprêtait à lâcher du lest à la suite du référendum qu’elle pensait gagner, mais qu’elle a finalement perdu, le pouvoir a resserré son étau sur le corps et la vie des femmes. Le gouvernement chilien avait alors supprimé tout droit à l’avortement, qui existait dans le Code de la santé chilien depuis 1931.

Par la suite, sans relâche, les femmes sont sorties dans les rues pour reconquérir leurs droits sexuels et reproductifs, avec un pic de rage au cours de l’hiver 2013, alors qu’une enfant de 11 ans, enceinte après les viols répétés de son beau-père, a été interdite d’avorter. Les politiques semblaient alors s’être entendus pour proférer des commentaires plus abjects les uns que les autres.

Le président de la République Sebastián Piñera (droite) avait déclaré à la télévision que la petite Belen (nom d’emprunt) était « très mature » et qu’elle avait dit « qu’elle aimerait beaucoup son enfant, en dépit du mal que lui avait fait son beau-père ». Dans la capitale chilienne, des milliers de femmes avaient déferlé dans les rues, contourné les barrages policiers et une partie d’entre elles avaient envahi la cathédrale, où l’évêque célébrait la messe en présence de Sebastián Piñera.

« Piñera était un homme d’affaires de droite tout à fait terrible, c’est lui qui a envoyé l’armée dans les rues au moment du soulèvement de 2019, mais il ne représente que 5 % de ce que pourrait être Katz ou Kaiser, estime l’avocate Claudia Salinas. L’extrême droite au pouvoir, c’est effrayant. On n’a jamais connu ça depuis la fin de la dictature. Quoi qu’il en soit, nous allons continuer à lutter. »

« Dans la rue, à la maison, dans nos lits »

« Nous nous sommes toujours battues pour conquérir puis conserver nos droits, nous allons continuer à le faire », appuie Rosa Yáñez, 74 ans.

Une femme debout aux cheveux longs en t-shirt et jean.
Amanda, féministe chilienne et documentariste. Valparaiso, octobre 2025.
©Clémentine Comer, Florine Hocquet, Claire Marcadé-Hinge, Nolwenn Weiler.

Elle a commencé à manifester en pleine dictature avec des amies et alliées du mouvement pour l’émancipation des femmes du Chili (Memch). Leurs premières demandes, dans les années 1980, concernaient la défense des droits humains. Mais, assez vite, des réflexions avaient surgi à propos des soumissions vécues en tant que femmes dans les espaces public et domestique. 

« Nous parlions de révolte dans la rue, puis à la maison, puis dans nos lits », résume Rosa Yáñez, actuellement directrice de la maison du Memch, un havre féministe au cœur de Santiago. C’est ici, entre autres, que se sont formés et organisés les mouvements en faveur du droit à l’avortement, de nouveau arraché en 2017, mais avec des conditions très restrictives, que l’on appelle « les trois causes » : dangers pour la vie de la femme, fœtus non viable, grossesse faisant suite à un viol. La « clause de conscience », que brandissent de très nombreux médecins et établissements de santé privés et publics, réduit encore ce droit.

« En ce moment, le mouvement social s’intensifie, observe Amanda, lesbienne, féministe, étudiante en histoire et documentariste. Les liens se renouent, la question de la communauté et l’envie d’aller dans les rues nous traversent à nouveau. Tout cela avait été très abîmé pendant la dictature. Et nous avons ensuite été très traumatisés par la violente répression du mouvement social de 2019. » Alors lycéenne, elle a été de toutes les manifestations et garde des souvenirs épouvantés des violences policières et de la présence militaire dans les rues de Valparaiso. « On a tous des amis qui ont été arrêtés, tabassés, qui ont failli se faire tirer dessus, ajoute-t-elle. Plusieurs personnes qui ont été emprisonnées ou qui ont été victimes de traumatismes oculaires à cause des tirs de la police se sont suicidées. Parce qu’elles n’ont jamais trouvé aucun moyen d’obtenir réparation. Au Chili, l’impunité est brutale, et déprimante. »

Selon Amnesty International Chili 7 personnes sont mortes à la suite de tirs policiers en 2019, près de 400 traumas oculaires ont été recensés, dont 82 ont entraîné une perte totale de la vue, 194 femmes et 298 hommes ont dénoncé des violences sexuelles (viols, menaces de viol, agressions sexuelles, obligations de se déshabiller).

« Ici, au Chili, nous parlons de violence politico-sexuelle, précise Consuelo, de la coordination 8M de Valparaiso. C’est un concept très présent, hérité de la dictature, qui désigne la violence préméditée à l’égard des femmes par le biais de viols ou d’autres tortures, mais toujours à caractère sexuel. Il y a aussi des intimidations, qui nous renvoient à notre rôle domestique : les policiers nous demandent ce qu’on fait en manif, et nous disent de retourner nous occuper de nos enfants. »

Une menace physique pour les femmes

« Six mois après cette terrible répression, il y a eu la pandémie de Covid, qui a achevé d’écraser la révolte, dit Danna, lesbienne et militante féministe. Chez nous, le confinement et les couvre-feux ont duré deux ans ! Ils nous ont ôté le pouvoir de la rue au moment où on était en train de reprendre le contrôle. Nous nous sentions fortes, alors, et nous étions toutes très combatives. Après, ressortir dans la rue avec la peur d’être blessée, cela prend du temps. »

Mais ce temps semble venu, selon Vesna Madariaga, porte-parole de 8M à Santiago, qui invite ses compagnes à « retourner dans la rue contre le fascisme qui veut s’imposer dans nos corps et réalités, comme au temps de la dictature. Nous sommes prêtes pour une nouvelle révolte sociale. Il ne peut pas y avoir de démocratie tant que les violences que subissent les femmes sont enveloppées de silence et de mépris. »

« Cette menace de l’extrême droite, elle s’inscrit dans le corps des femmes que l’on frappe, tue et fait disparaître sans que personne n’y trouve rien à redire », avance Pamela Valenzuela, membre de la coordination 8M de Santiago. Elle cite l’exemple de Nabila Rifo, tuée en 2016 à Coyhaique dans le sud du Chili, et à qui l’agresseur avait arraché les yeux. « Il a bénéficié d’une libération conditionnelle il y a quelques jours, début octobre, en dépit du fait qu’un rapport de gendarmerie se soit prononcé contre », dénonce la militante.

Elle cite aussi le sort de Julia Chuñil, militante environnementale de la communauté autochtone mapuche, qui a disparu il y a près d’un an. « On a appris il y a quelques jours, grâce à une fuite, que le dossier pénal contient un audio qui parle du fait qu’elle aurait été brûlée, s’insurge Pamela, qui dénonce des manquements des services d’enquête. La disparition de Julia Chuñil a déclenché des mobilisations que l’on n’avait pas vues depuis des années », constate Amanda.

Le portrait de la militante mapuche est partout au Chili, dans les rues des villes et le long des routes de campagne : collé en photo sur les poteaux, peint sur les murs, sur des banderoles, croqué sur des pochoirs.

Le féminisme, une force transversale

« Nous sommes effrayées, mais pas terrifiées, ni paralysées, décrit Priscila González Badilla, du réseau féministe de lutte contre les violences faites aux femmes.

L'entrée d'un bâtiment, la porte est peine en violet.
Dans les couloirs de la maison du Memch, lieu d’accueil et d’organisation des mouvements féministes chiliens. Santiago du Chili, octobre 2025.
©Clémentine Comer, Florine Hocquet, Claire Marcadé-Hinge, Nolwenn Weiler.

Pour tenir le coup, nous allons devoir être solidaires et nouer des alliances, pas seulement entre féministes, mais aussi avec d’autres organisations de résistance. Seules, ce sera trop dur. »

« Être en communauté, nous soutenir les uns, les unes, les autres, cela nous protège, avance Pierina Rondanelli Delpiano, sociologue et coordinatrice du projet de la maison Mundanas, qui propose des thérapies féministes. Je pense qu’une lesbienne seule a plus peur, surtout si elle vit dans le sud du Chili, où les incidents liés à la haine envers les lesbiennes ont beaucoup augmenté ces derniers mois. » Prendre la parole dans les rues, sur les murs, via les fanzines et les radios associatives reste une priorité.

« Les discours d’extrême droite créent une atmosphère de silence, poursuit Pierina Rondanelli Delpinao. Tout le monde se tait, par crainte de dire quelque chose de dangereux, c’est comme si les gens essayaient de disparaître. » Sans reprocher à celleux qui rasent les murs de le faire, nombre de féministes chiliennes ont bien l’intention de continuer à se montrer.

Boîte noire

Une partie des entretiens a été réalisée avec Clémentine Comer, Florine Hocquet et Claire Marcadé-Hinge.