Expulsion forcée sur Air France : « Libérez la Bête ! »

Résistance

par Saadia G.

Manuel Valls avance 27 000 reconduites à la frontière en 2013. Dans l’ombre des chiffres du ministre de l’Intérieur, la compagnie Air France continue de servir de fourgon cellulaire. Saadia, qui s’apprêtait à s’envoler pour Alger, témoigne d’une récente tentative d’expulsion à laquelle elle s’est opposée. Malgré les menaces de garde à vue pour avoir manifesté son indignation, son refus de collaborer à une procédure inhumaine l’a emporté sur la peur de désobéir. Et l’expulsion n’a pas eu lieu. Pour cette fois.

Jour du grand départ vers Alger la blanche. Partir un vendredi 13 et de surcroît avec Air France, quelle idée ! Très rare que je prenne cette compagnie sachant qu’elle joue le rôle de charter pour les expulsions de sans papiers et de victimes de la double peine : prison et expulsion. Ce n’est bien entendu pas la seule. Toutefois, la symbolique est d’autant plus insupportable. Air France : la France qui expulse.

Dans l’avion, deux stewards, sourire aux lèvres, nous accueillent. Premier couloir à traverser, réservé à la première classe, celle des bons-gens qui ne se mélangent pas à la populace reléguée à l’arrière de l’avion. Je marche tête baissée sur ma carte d’embarquement, l’esprit déjà dans les nuages… J’avais, la veille, choisi en ligne « une place hublot », ce qui augurait un magnifique décollage, vol et atterrissage. J’aime regarder l’avion décoller, s’éloigner petit à petit du sol. La ville s’éloigne, rétrécit. Une maquette d’architecte, que l’on pourrait écraser d’une main, d’un coup de pouce ou de semelle. Paris sous ma godasse… La Tour Eiffel aplatie, sous ma botte, quelle joie !

Entendez-vous « La Bête », bien cachée au fond de l’appareil ?

Bref, trêve de rêverie, revenons à nos moutons ou plutôt à notre bête sauvage. « Mais quelle bête ? » me direz-vous. Patience, elle arrive, elle est là, je l’entends hurler… L’entendez-vous ? Non bien sûr, elle est bien cachée, bien au fond de l’appareil. Il ne faudrait pas l’exposer au risque de choquer, perturber la tranquillité des bons-gens. Le spectacle est réservé aux gueux de la classe économique.

Je lève les yeux et en un battement de cil, ce doux rêve de voir Paris aplati s’envole et laisse place à un cauchemar. Des cris, un homme en uniforme et brassard orange « Police » sur le bras avance vers moi et chuchote, m’enveloppant de son regard et pratiquement de ses bras, des paroles qui se veulent rassurantes : « Bonjour Madame, je suis de la police et ce monsieur qui crie (il désigne du doigt l’arrière de l’avion le fond du fond de la classe économique), est un prisonnier que nous reconduisons en Algérie, son pays. C’est une décision judiciaire. Monsieur sort de 16 ans de prison. C’est un criminel. Ne vous inquiétez pas tout va bien se passer. »

Ces peurs qui empêchent ce premier pas vers la désobéissance

Ces paroles censées me « rassurer » selon le Monsieur de la police, me réveillent, ravivent en moi des convictions, des idées, des luttes passées – « Abolition des frontières et liberté de circuler pour tous ! » – Ah les belles paroles ! Utopiques ? Que valent-elles dans la réalité ? Qu’en fait-on ? Elles sont là, présentes dans ma tête. Pourtant, j’ai eu l’espace d’un instant, peut-être deux secondes ou moins, ce petit moment de doute, cette seconde où le « moi », le « je » individuel surgit et prend toute la place. Où tout se bouscule dans ma tête « Oh non pas ça ! Pas à moi, pas maintenant ! Ton vieux père vient te chercher à Alger, tu peux pas foutre ta merde ! Et puis, si tu l’ouvres, c’est garde à vue ! »

Peur, hésitation, doute qui paralysent, empêchent de faire ce premier pas vers la désobéissance. Premier pas encore plus difficile à franchir lorsqu’on est seul(e). Seul(e) face à cette autorité qui brandit la carte de la Loi, de la Justice, « Mesdames et Messieurs, Décision Judiciaire, un juge s’est prononcé, a statué. Alors que peut-on y faire ? Rien ! Selon Monsieur le policier et la plupart des con-citoyens, on ne peut aller à l’encontre de la Loi, du Règlement. Il vous faut obéir et la fermer au risque de vous retrouver dans de beaux draps, ma p’tite dame ! »

Formuler l’alternative pour avoir le courage de désobéir

Quelques secondes d’hésitation, le temps de formuler l’alternative : « Alors je m’assois et ferme ma gueule ? » Impossible ! Le flic est toujours là à me parler, me rassurer, me regarder, à guetter ma réaction. Arrivée, place 20 A hublot, je suis accueillie par une hôtesse charmante, souriante mais visiblement aussi désemparée que moi. Accueillie surtout par les hurlements à la mort de ce « criminel ». Les cris sont maintenant là devant moi, je ne peux plus les ignorer.

Devant moi, également, cinq types sur cet homme qu’ils essaient en vain de calmer, de taire. Il est là « le criminel » : entouré, écrasé par ces cinq flics, enchaîné tel une bête sauvage, enragée, prête à exploser. « Enfin, Messieurs les policiers, enfoncez lui votre poing dans sa gueule d’enragé, faites le taire une bonne fois pour toute ! La Décision Judiciaire avant tout, il faut à tout prix, la faire respecter ! Alors qu’attendez-vous pour le bâillonner ou même l’étouffer. Après tout ce sont les risques du métier et il l’aura bien cherché, il n’avait qu’à la fermer et se laisser faire. De toute façon ce n’est qu’un criminel et de surcroît un étranger alors pourquoi tant de précaution, il n’a que ce qu’il mérite. Et un de moins ! »

Plus de doute, plus d’hésitation. Après ces deux secondes de nombrilisme, envolées à la vue de la scène de torture, mon cerveau fonctionne à nouveau. Désobéir, refuser de s’asseoir : empêcher ou du moins jouer le rôle du grain de sable dans la machine à expulser, c’est tout ce qu’il reste à faire. Le flic revient, toujours aussi calme et protecteur, me sert le même discours :
« — C’est une procédure banale, Madame. Ne vous inquiétez pas, ils font toujours ça au début, (c’est-à-dire hurler à la mort et se débattre), ensuite ils se calment dès que l’avion décolle.
— Mais, monsieur, j’en ai rien à faire, je refuse de voyager. Je refuse de m’asseoir et de participer à ça. Vous faites mal à ce monsieur. Je ne peux pas accepter.
— Madame c’est une décision judiciaire. C’est comme ça.
— Et bien, j’en ai rien à faire. Je ne m’assoirai pas ! »

Refuser de collaborer à une procédure inhumaine

La bête hurle toujours. Les voyageurs affluent, accueillis par ce même flic, avec ce même discours. Certains, l’air désemparé ne comprennent pas ce qui se passent, d’autres disent avoir l’habitude. Tous s’installent à leur siège et ne pipent mot. Les hurlements continuent et me glacent le sang. Mon téléphone sonne : au bout du fil une amie chère à mon pauvre cœur sur le point d’exploser de colère, de rage, de haine. Je lui raconte la scène, elle rit :
« — Y a qu’à toi que ça arrive ce genre de chose !
— Faut que j’te laisse, j’te dis à tout à l’heure. C’est sûr, ils vont me jeter de l’avion. »

Au moment où je raccroche et me retourne, je croise le regard du supplicié entre les flics qui le maintiennent assis. Son visage est rouge de rage, les veines de son cou prêtes à exploser, ses yeux injectés de sang, de larmes, il crie : « Madame, aidez moi ! Je suis pas un criminel, je veux pas partir, j’ai personne là bas, toute ma famille est ici, je suis français ! Aidez-moi s’il vous plaît ! » Et ses hurlements redoublent d’intensité.

Je cours à l’avant de l’avion. « Je veux voir le commandant de bord ! » Lequel sort de sa cabine et me demande ce qui se passe. « Vous plaisantez ? Vous n’entendez pas ce monsieur au fond qui hurle à la mort ! Comment pouvez-vous laisser faire ça ?!
— C’est une décision judiciaire, Madame, je n’y peux rien, dit-il.
Toujours la même rengaine, il faut se plier à la volonté suprême et inébranlable de la décision judiciaire.
— Ce n’est pas vrai, je sais que vous pouvez refuser, le faire descendre. Je refuse de cautionner ça !
Le commandant me rétorque que je ne suis pas obligée de rester, je peux descendre de l’avion.
— Il est hors de question que je descende, je veux que ce monsieur descende. »

Retour à la chambre des tortures

Le commandant me propose une place « tranquille » en première classe, pour que je ne sois pas gênée par les cris… La blague !
« — J’en veux pas de votre place « tranquille » en première classe ! Ce qui me gène, c’est le fait que vous collaboriez à ce type de procédure inhumaine ! Comment pouvez-vous cautionner cette maltraitance ? Je vous parle d’humanité et non de confort ! Je m’en fous de voyager en première classe loin des cris de ce pauvre homme, je veux qu’il descende !
— Je ne peux rien faire. »

Je repars dans le couloir menant à la chambre des tortures. J’interpelle quelques voyageurs au passage : « Oh mais vous avez raison, Madame, c’est scandaleux ! ». Mais ils restent assis, ne bougent pas, ne disent rien, se retournent de temps en temps pour regarder ce qui se passe à l’arrière de l’avion, comme lorsqu’ils ralentissent en voiture pour mieux voir l’accident, les voitures écrasées, le sang, les cadavres sur le bitume.

Le commandant de bord m’a devancée, il se dirige lui aussi vers les flics. Parle avec eux, je n’entends pas ce qui se dit. Puis il retourne s’enfermer dans sa cabine. De retour à ma place, la bête hurle toujours, trois rangs derrière moi. Le flic revient me voir, me demande gentiment, calmement, de m’assoir. Toujours avec ce regard enveloppant, se penche sur moi et ose même poser une main sur mon épaule. Ce geste redouble ma colère. Je dégage sa main et lui répète : « Je refuse de m’assoir, comment pouvez faire ça ! » Le flic perd enfin patience : « Rien ne vous oblige à rester. Descendez de l’avion Madame ! » Je refuse de descendre.

Menace de garde à vue pour délit d’indignation

L’hôtesse revient, se met entre le flic et moi. Je n’arrive plus à me contenir, la rage, la haine montent et les larmes coulent. Les cris continuent. L’hôtesse essaie de me calmer et le flic, toujours là, oppressant, me regarde, me demande si je veux descendre, je suis au bord de la crise de nerf.
« — Je veux descendre ! Il est hors de question que je participe à ça !
L’hôtesse me demande si j’ai des bagages en soute.
— Évidemment j’ai des bagages en soute !
J’hurle presque. Je suis censée partir vivre au moins un an à Alger. Alors oui, j’ai des bagages en soute.
— Dans ce cas, vous ne pouvez pas débarquer Madame, dit l’hôtesse.
Le flic me regarde et continue à m’inciter à me calmer. Là, j’explose :
— Je ne m’assoirai pas ! Et je ne descendrai pas ! »

Les larmes coulent, la bête crie toujours. Elle est sur le point d’exploser et moi avec !
Le flic se rapproche de moi mais l’hôtesse se remet entre nous, me prend par les épaules et m’entraîne vers l’avant de l’avion. En marchant avec l’hôtesse, j’interpelle les autres voyageurs qui me regardent avec des yeux ronds :
« — Levez-vous ! Vous ne pouvez pas rester passifs !
— Que peut-on faire ?
crie une dame.
Pas eu le temps de répondre, le flic hurle :
— Si vous incitez les gens à faire quoi que ce soit, je vous mets en garde à vue !
— Et bien allez-y, je vous en prie ! »

Ils avaient parié sur le silence et le renoncement

L’hôtesse me prend par le bras et accélère le pas vers l’avant de l’avion. Arrivée devant la cabine du commandant, je tremble de rage, de haine, d’incompréhension. Les stewards et l’hôtesse m’entourent, essaient de me calmer. L’un d’eux me propose un verre d’eau, l’autre : « Non, il lui faut quelque chose de plus fort, un remontant. Whisky Madame ? Il réussit à me faire décrocher un sourire. Il ajoute avec un clin d’œil : Il ne partira pas avec nous. Il n’y aura pas d’expulsion, Madame, le monsieur descend. » Envie de lui sauter au cou, le prendre dans mes bras, le couvrir de baisers, sauter partout dans l’avion ! Narguer les flics et leur tirer la langue ! Mais épuisée, encore tremblante de colère, je bois mon verre d’eau et m’assoie à une place que le steward me désigne.

Les larmes coulent toujours mais les cris ont cessé. J’entends le commandant de bord au micro : « Je vous présente mes excuses. Je ne pensais pas que cela créerait autant d’émotion. J’aurais dû anticiper, je suis désolé. Nous allons maintenant décoller. Je vous souhaite un bon voyage. » Anticiper quoi ? Les flics, les menottes, les coups et les cris ? La bête et l’hystérique réunies ? Le capitaine, seul maître à bord, avait donc parié sur le silence et le renoncement ? Raté. Pour cette fois…

Saadia G., exilée volontaire à Alger

Photo : CC / Manuel Valls

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