Faîtes du bruit !

KO social

Les Têtes Raides et les différents acteurs du mouvement « Avis de K.O social ordinaire » ont invité chacun à créer son propre KO social le 21 avril 2006. L’occasion de faire un point sur ce mouvement et sur l’engagement militant de la scène française.

Le mouvement « Avis de K.O social » a germé dans la tête pensante des Têtes Raides aux lendemains du 21 avril 2002, devant le décalage entre une jeunesse qui manifeste et un pays qui oublie de voter. Ils prennent leurs instruments et la route, sillonnent la France pour passer un message positif. Faire la fête. Dialoguer. Imaginer.

Au fil des concerts, viennent se greffer de nombreux artistes et associations. Le message se précise. Excédé notamment par la « rhétorique sociale » de Jacques Chirac et de sa majorité (« fracture sociale » en 1995 et « cohésion sociale » depuis 2001), il dénonce pêle-mêle : les mesures (anti)sociales prises par les gouvernements Raffarin à destination des plus fragiles (chômeurs, sans-papiers, prostituées, malades...), l’accroissement des inégalités, une démocratie bafouée (la majorité ne modifiant en rien sa politique malgré plusieurs échecs électoraux - confirmés depuis par le référendum sur la constitution européenne) et s’inquiète des sentiments populistes d’extrême droite que ce climat pourrait engendrer.

Le but affiché du mouvement devient de « résister massivement » aux pouvoirs en place ainsi qu’aux différentes organisations françaises et internationales responsables de ce K.O (Medef, institutions européennes, FMI, la Banque mondiale...). Les modes d’action : une pétition nationale et des concerts festifs et revendicatifs. Entre décembre 2003 et mai 2005, Lyon, Bourges, Marseille, Lille, Paris, Montpellier, Bordeaux accueillent les associations et les artistes au rang desquels Java, Fabulos Trobadors, Le peuple de l’herbe, Marcel et son orchestre, Mano Solo, Yann Tiersen, et bien sûr les Têtes raides sont les plus assidus.

Le mouvement, semble s’essouffler ensuite, mais rebondit ce printemps. Du 18 au 22 avril, au sentier des Halles, Mano Solo organise un Avis de K.O social avec au programme : projections cinématographiques, débats et concerts. Chacun est invité à créer son propre K.O Social. Un CD, « Avis de K.O social, 2e round » est en préparation. Un site internet, diffusant l’information des associations impliquées et géré par Mano Solo, devrait être mis en ligne prochainement. 2006 et surtout 2007 avec ses échéances électorales pourraient donc bien sonner le renouveau des « K.O social », symptomatiques du nouvel engagement de la scène française.

Engagement réaffirmé, nouvelles formes de mobilisation

Les occasions de prendre position n’ont pas manqué au cours des six derniers mois. Sur des thèmes ou les artistes sont attendus, comme le conflit encore d’actualité des intermittents du spectacle ou les lois sur le téléchargement, mais aussi des thèmes sociaux comme le CPE au sujet duquel nombre d’artistes ne se sont pas privé de s’exprimer. Parmi eux, certains figuraient déjà à la programmation des « Avis de K.O social » comme Mano Solo, Bernard Lavilliers ou Cali. D’autres, comme Louise Attaque, s’étaient déjà impliqués le 7 avril 1999 aux côtés du Gisti (groupe d’information sur le soutien des immigrés) pour un concert de soutien intitulé « Liberté de circulation » accompagné de la sortie de l’enregistrement du concert sur un album du même nom. On trouvait déjà à l’époque Rachid Taha, Rodolphe Burger, Yann Tiersen ou Grégoire Simon des Têtes Raides.

Si l’engagement des artistes, en France notamment, ne date pas d’hier, plusieurs nouveautés apparaissent. D’abord, de retrouver dans ces luttes des artistes « non engagés » dans leurs textes. Si jusque là, leur protestation passait aussi et surtout par la musique, il n’est pas rare de trouver aujourd’hui dans ces mouvements des groupes dont les textes ne laissent pas transparaître d’engagement politique ou citoyen. C’est le cas de Yann Tiersen (« Liberté de Circulation », « Avis de K.O. social », concert de soutien à la FIDH), ou encore de Louise Attaque. Ce changement s’explique en partie par le fait que le rock français est dépossédé depuis une dizaine d’année par la scène rap de son titre de numéro 1 de l’engagement artistique.

Cette dépossession peut également éclaircir une autre nouveauté de cette contestation : se regrouper dans des mouvements, aux côtés d’associations, en collectifs. La scène rock se trouve dans une sorte « d’obligation médiatique » d’inventer de nouvelles formes de contestations pour faire passer ses idées. Le succès des « Enfoirés », eux-mêmes regroupés autour d’une association, n’est pas rien dans le choix récurrent de concerts de soutien, accompagnés de CD live des mêmes concerts. La comparaison s’arrête là. On n’est en effet pas tout à fait un « militant » quand on dit que l’on a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid. Tout le monde adhère sans même qu’il y ait besoin d’y réfléchir. Certains des « Enfoirés » ont même sans doute mal compris et inversé les paroles « quand je pense à moi je pense à toi ». Pour ceux qui en douteraient, quelques questions simples et méchantes : Lorie est elle engagée ? Jenifer est elle militante ?

Si « les Enfoirés » semblent appelés à durer et à disposer chaque année de leur prime time et de leurs têtes de gondoles, rien n’assure le même avenir à ces mouvements militants qui émergent ces dernières années et qui ouvrent par la musique une partie de la jeunesse française à la politique, au militantisme et à la citoyenneté. L’immigration choisie en réponse à « Liberté de circulation » et feu le CPE à « Avis de K.O. social » auraient même pu entamer le moral de bon nombre de militants en herbe. L’enterrement du CPE suite à une mobilisation de deux mois de la jeunesse sans précédent depuis 1968 les aura sans doute regonflés. Tant mieux.

Raimbaut Véran