Depuis les bancs de l’opposition qu’elle occupait alors, Giorgia Meloni avait brandi la menace il y a huit ans. « Dans mon Italie, ces salopards prendront dix années de prison et on videra tous les centres sociaux », promettait la cheffe de file des Frères d’Italie (Fratelli d’Italia, parti d’extrême droite post-fasciste) après la violente prise à partie d’un policier par plusieurs militants affiliés, selon les reconstitutions de la presse, aux « centres sociaux » – ces lieux occupés et autogérés qui ont essaimé sur toute la péninsule. Aujourd’hui parvenue à la tête du pays, l’élue romaine a certes modéré son langage mais sa promesse, elle, semble toujours tenir.
C’est ainsi qu’en août 2025, les forces de l’ordre ont pris le contrôle du centre social Leoncavallo à Milan, installé dans une ancienne usine de papier, mettant définitivement au pas un demi-siècle d’engagement dans les périphéries d’un Milan en profonde mutation sociale et économique. Viendra ensuite, en décembre, le tour de l’Askatasuna, ouvert en 1996 au cœur de Turin, et devenu au fil des années un vivier de contestations : de la lutte des No-Tav, contre la ligne de train à haute vitesse entre Lyon et la capitale piémontaise, au soutien au peuple kurde et surtout à la cause palestinienne, notamment depuis l’écrasement de la bande de Gaza par Israël après les attaques perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023.
Cet hiver, plusieurs débordements notables de la part d’activistes, dont une spectaculaire intrusion au sein des bureaux du quotidien turinois La Stampa, servent de prétexte à la prise de contrôle du lieu par la police dans un climat particulièrement tendu. Entraînant au passage la rupture d’un « pacte de collaboration » initié deux ans plus tôt entre l’Askatasuna et la municipalité de centre gauche.
Une histoire qui remonte à la fin des années 1970
Avec cette double évacuation (sgombero en italien) du Leoncavallo et de l’Askatasuna, ce sont donc deux lieux mythiques de la contre-culture transalpine qui ont baissé le rideau, marquant une nouvelle étape dans la trajectoire déjà bien mouvementée des centres sociaux occupés et autogérés (CSOA). L’histoire des CSOA remonte à la fin des années 1970, « autour des Cercles de la jeunesse prolétaire, qui avaient ainsi des lieux d’agrégation où se rencontrer, passer du temps et se réunir pour des initiatives politiques », rappelle Vincenzo Scalia, professeur en sociologie à l’université de Florence.
Quand vient ensuite l’heure du « reflux », le repli sur soi des Italiens après les heures sombres des années de plomb et de la crise économique, « les centres sociaux se transforment en avant-postes démocratiques : on occupe les usines abandonnées, on les transforme en lieux de production culturelle et économique, en points d’aide pour les migrants et, surtout, on cherche à contenir le trafic de drogue qui faisait de nombreuses victimes », poursuit l’universitaire, passé lui aussi par les occupations de Bologne.

La décennie 1990 marque une nouvelle phase d’expansion, sous l’impulsion des mouvements étudiants, mais aussi de mutation. Progressivement, nombre de CSOA s’affirmeront davantage comme des lieux de vie plus culturelle que politique. S’ouvre aussi une phase de dialogue avec les autorités locales (de gauche) et de régularisation du statut des centres sociaux.
120 centres sociaux étiquetés « à gauche » dans le viseur
C’en est toujours trop pour la droite radicale italienne qui, bien des années après, avec l’arrivée des Frères d’Italie aux affaires, reprend sa croisade contre les centri sociali. « Dans un État de droit, il ne peut y avoir ni zones franches ni zones soustraites à la loi. Les occupations illégales constituent une menace pour la sécurité, pour les citoyens et pour les communautés qui respectent les règles. Le gouvernement continuera de veiller à ce que la loi soit respectée, toujours et partout », justifie l’été dernier Giorgia Meloni. « L’expulsion se poursuivra », assure également devant les parlementaires l’actuel ministre de l’Intérieur (et ex-préfet de Rome), Matteo Piantedosi, après la reprise en main des CSOA de Milan et de Turin.

Bien décidé à ne pas s’arrêter en si bon chemin, l’exécutif n’a que l’embarras du choix. Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, le pays compterait encore plus de 120 centres sociaux illégaux, étiquetés « à gauche » dans leur écrasante majorité, dont plus de la moitié se trouvent à Rome et Milan. « Les centres sociaux rouges tremblent », titrait le 19 décembre la presse de droite proche des Frères d’Italie, pointant du doigt l’Officina 99 dans l’est de Naples, le Làbas de Bologne, déjà délogé une première fois en 2017, le Pedro en Vénétie ou encore le Forte Prenestino, l’un des plus grands et plus anciens centres sociaux d’Europe, qui doit célébrer en 2026 la 35e année d’occupation de son célèbre fort militaire des faubourgs romains.
Pas une ligne en revanche sur le sort des membres de Casapound, « fascistes du 3e millénaire » autoproclamés, dont le drapeau flotte librement depuis 2003 au n°8 de la rue Napoléon III, à Rome.
Le seul centre d’Italie « ni de gauche ni occupé par des immigrants », se vantent-ils. Leur tour viendra aussi, assurait le ministre de l’Intérieur quand son collègue à la Culture espérait voir une porte de sortie pour les militants d’extrême droite : « Si Casapound respecte les critères de légalité, il n’y a aucune raison de l’expulser », estimait ainsi le ministre Alessandro Giuli lors d’un meeting à Rimini, à la fin du mois août.
À quelques centaines de mètres, plus au sud dans le quartier de l’Esquilin, autre décor et autre ambiance au Spin Time Lab. Ancien siège de la caisse de retraite des fonctionnaires, cet immeuble abandonné de sept étages et plus de 20 000 mètres carrés est occupé à partir de 2013 par une association pour le droit au logement. S’en suivront douze années de bras de fer. Et ce, un temps sans électricité, après la coupure en 2009 par l’EDF transalpine (Enel) pour factures impayées, jusqu’à l’intervention directe de l’aumônier du Pape François qui fait rétablir le courant.
Sans répit, non plus, face aux pressions du propriétaire des lieux, Investire SGR, une société de gestion d’actifs désireuse de transformer le bâtiment en hôtel. La menace se concrétise en 2021 après la victoire du propriétaire devant le tribunal administratif. « Depuis ce jour, le Spin Time court le risque d’être évacué à tout moment », prévient Mose, journaliste et activiste au sein du centre occupé. Il en va de même pour les 140 familles, originaires d’une vingtaine de pays, hébergées gratuitement dans les étages de l’immeuble romain.

Illégaux mais d’intérêt général
Du logement, oui, mais pas que. Dans le dédale de ce centre autogéré, on propose du soutien scolaire pour les enfants, des cours de langue, un guichet d’aide sociale, une imprimerie, un espace de coworking, une rédaction (celle du mensuel Scomodo) mais aussi un bar et même un salon de coiffure. Sans compter les nombreux événements qui agitent les entrailles de ce palazzo de la capitale où se tenait encore, en septembre dernier, la cinquième édition des Rencontres mondiales des mouvements populaires, initiée par feu le pape François.
« Plus qu’un bâtiment, c’est une idée d’humanité, de coexistence et de citoyenneté active », témoignent une myriade d’acteurs et de cinéastes italiens dans une pétition adressée au ministère de l’Intérieur. À la mi-janvier 2026, comme un cordon sanitaire, ils étaient plusieurs centaines de Romains à se masser devant les portes du Spin Time, en signe de soutien.
Si la mobilisation ne suffit pas, les militants du CSOA romain espèrent convaincre les autorités – et notamment la mairie de Rome (centre gauche) – par les chiffres, étude à l’appui. Dans ses recherches, Luigi Corvo, professeur d’économie à l’université Milano-Bicocca s’est ainsi intéressé à ce « lieu controversé, qui fonctionne dans l’illégalité » mais est source de justice sociale et d’innovation sociale et culturelle.
On découvre par exemple que sa salle d’études, où un soutien scolaire est dispensé aux enfants du lieu, n’enregistre aucun abandon scolaire et qu’on y observe même un taux de jeunes inactifs deux fois et demie inférieur à la moyenne nationale. Chaque euro investi dans le Spin Time en génèrerait quasiment le double en termes de retour social sur investissement, pouvait-on lire dans les conclusions du rapport de l’économiste.
Meloni veut « étouffer toute opposition potentielle »
Malgré ces bons résultats, « la droite gouvernementale s’est régulièrement attaquée à nous, voulant même se servir de nous comme d’un mauvais exemple de ce que peut donner un centre social occupé », dénonce Mose. L’ombre du sgombero, l’ordre d’évacuation, demeure donc. « On peut se dire qu’avec la centaine de mineurs qui vit ici, ils ne voudront rien tenter. Mais quand on voit ce qui s’est passé au Leoncavallo et à l’Askatasuna et la dureté de la réponse politique, cela laisse penser que le gouvernement est prêt à forcer le passage sur ce dossier », craint le journaliste. Le professeur de l’université de Florence, Vincenzo Scalia, dénonce quant à lui une volonté de « revanche mélonienne ». Le chercheur l’affirme : « Le gouvernement veut faire place nette au sein de la société. Ni plus, ni moins. Et pour ce faire, il doit étouffer toute opposition potentielle. » Y compris les CSOA, « voix dissidentes, aussi affaiblies et ponctuelles soient-elles ».

Il faut dire que, depuis son entrée en fonction, la majorité gouvernementale a sérieusement durci le ton. De son premier décret-loi contre les rave parties, à l’instauration d’un délit contre la « résistance passive » au printemps dernier, jusqu’au projet de « paquet sécuritaire », bientôt sur la table du conseil des ministres, qui pourrait notamment inclure des limitations préventives au droit de manifester. En tous cas, pas question de lâcher du lest à un an des prochaines législatives, lesquelles pourraient justement se jouer autour du thème de la sécurité, veut-on croire chez les Frères d’Italie.
Le climat aura au moins eu pour effet de rapprocher, voire de réconcilier des centres sociaux italiens souvent éloignés par les divergences politiques et militantes. C’est ainsi que le 31 janvier prochain, à l’appel des membres de l’Askatasuna, les CSOA de toute l’Italie se sont donné rendez-vous pour une journée d’action nationale, à Turin. « Il est temps de faire des alliances », réclamaient certaines structures.
« Le risque, c’est que ce soit une manifestation, un peu comme un chant du cygne, où tout le monde rentre chez soi après », estime pour sa part l’universitaire Vincenzo Scalia. « Il faudrait plutôt resserrer les rangs et penser à construire un front politique alternatif qui soit un point de référence. Aussi pour les gens qui ne sont pas des centres sociaux. »
