Il fait nuit noire, un soir d’automne. Nos lampes frontales éclairent les pins maritimes caractéristiques des landes du Lot-et-Garonne. « Est-ce qu’on va voir du pélobate ? » s’interroge Alexis Bataille, excité. Le pélobate est un petit crapaud. Il a plu toute la journée, la température est douce, le vent est tombé. Des conditions idéales pour recenser cette espèce quasi menacée dans le sud-ouest de l’Europe, et protégée en France. « En tout cas, on est sur un spot ! » se réjouit le naturaliste. La sortie du soir se déroule dans la forêt domaniale de Campet, où 142 individus uniques de l’espèce ont déjà été recensés.
Le jour, Alexis Bataille est chargé de mission au Conservatoire des espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine, dans le Lot-et-Garonne. Et quand il ne travaille pas, l’homme de 29 ans dédie également son temps libre à la protection du vivant. « Quand il fait beau, je cherche les papillons. Quand il pleut, c’est le pélobate. Je sors sept jours sur sept à la belle saison. »
Un suivi bénévole depuis un an
En pleine nuit, il lui arrive même de faire des rencontres : « Pendant le brame du cerf, des chasseurs m’ont demandé si je n’étais pas en train de braconner. Je leur ai dit que j’observais les amphibiens. » Avec l’un de ses camarades, Alexis recense le crapaud pélobate bénévolement depuis un an dans les landes lot-et-garonnaises.
En 2013, l’espèce a été classée « en danger » sur la liste rouge des amphibiens menacés dans la région Aquitaine. Quelques individus avaient été identifiés dans les landes du Lot-et-Garonne en 2011. En enfilant ses bottes, Alexis explique les raisons de la présence de l’espèce dans le massif landais : « Il trouve ici un sol meuble, pionnier, dégagé, avec peu de végétation. Entre une parcelle de pins et une piste de défense forestière contre les incendies, c’est idéal pour l’observer. »

Cet amphibien est pourtant plutôt connu sur les zones côtières du pays. « Mais ces populations sont vouées à disparaître avec la montée des eaux et les submersions marines », détaille le naturaliste. L’artificialisation de leur habitat a aussi raison de certaines populations de crapauds. « Par rapport à tous ces risques, la population lot-et-garonnaise de pélobate est une population d’avenir », justifie le naturaliste, qui envoie sa position GPS à chaque identification d’un amphibien : crapaud calamite, crapaud épineux, ou la star du soir… le crapaud pélobate. « Chaque individu a une robe unique. Pour les compter, il n’y a qu’une photo à prendre. Elle sera ensuite analysée par un logiciel », décrit Alexis, agenouillé près d’un individu immobile.
À ce jour, la population lot-et-garonnaise de pélobate est la seule connue aussi loin d’une côte en France. Le dévouement bénévole d’Alexis et de son comparse porte ses fruits : « En un an, notre rayon de connaissance de l’espèce est passé d’un kilomètre à la moitié des landes lot-et-garonnaises. On trouve le pélobate quasiment partout. »
Conflit de valeurs
C’est à travers ces mêmes landes du Lot-et-Garonne que doit passer la ligne ferroviaire à grande vitesse (LGV) Bordeaux-Toulouse. Le collectif d’opposants LGV Non Merci dénonce un projet qui artificialisera 4800 hectares de terres (en incluant la LGV Bordeaux-Dax), dont plus de la moitié de forêts et de zones humides. La mise en service de la ligne est prévue pour 2032.
Le début des investigations préalables au chantier est prévu pour février 2026, sur une emprise de 1000 hectares. Dans un document rendu public en septembre 2025, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), instance d’expertise scientifique et technique, compétente en matière de protection de la biodiversité et rattachée au ministère de la Transition écologique, a rendu un avis défavorable à la demande de dérogation de SNCF Réseau. Celle-ci concernait la destruction de spécimens, l’altération, ou la dégradation des sites de reproduction ou d’aires de repos de 223 espèces protégées.
Depuis un an, Alexis vit un conflit de valeurs. Son employeur est partenaire de SNCF Réseau. Dans les départements de Gironde, du Lot-et-Garonne et des Landes, le Conservatoire des espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine étudie l’éligibilité des terrains envisagés par la SNCF pour la compensation environnementale du projet de LGV : SNCF Réseau devra réhabiliter ailleurs ce qui sera détruit ici. Les superficies dépendent des critères de qualité environnementale de la zone altérée. C’est un service dédié du Conservatoire des espaces naturels qui s’en occupe, pas l’antenne du Lot-et-Garonne. « Ça m’arrange, je n’avais pas envie de le faire », avoue Alexis, en avançant dans la nuit au faisceau de sa seule frontale.
Forcément, dans ce contexte, le suivi bénévole des crapauds pélobates a fait grincer des dents. L’espèce est présente jusque sur le tracé de la LGV. « Quand SNCF Réseau l’a appris, ils n’ont pas super bien réagi. C’est un sujet sensible, dit Alexis. Après avoir trouvé un individu de l’espèce sur le secteur de Pindères, SNCF Réseau avait décalé le tracé de la LGV. Mais depuis, ils disent qu’ils ne l’ont pas revu », ajoute le naturaliste.
Sur l’écran de son smartphone, l’homme passe en revue les différentes « mailles » (des carrés de 500 mètres de côté) explorées lors des suivis. Une nouvelle zone de présence sur le tracé devrait bientôt être validée. Il s’accroupit pour mesurer un « juvénile de 4,4 centimètres » et le prendre en photo : « J’adore les détails de leurs yeux. Ça forme une mosaïque. »
Chaque nouvel individu identifié sur l’emprise du chantier implique pour SNCF Réseau, porteur du projet de LGV, de le prendre en compte dans les compensations environnementales. L’entreprise n’a pas donné suite à nos multiples demandes d’interview à ce sujet.
« Chaque vivant a son rôle »
Entre ses implications bénévoles et son métier, le lien avec le projet de LGV n’est pas simple à gérer pour Alexis, qui se définit « plutôt comme écoénervé qu’écoanxieux ». Il a la gestion d’un site du Conservatoire en lisière du tracé de la LGV, à Pompogne. « J’ai mis deux ans à obtenir le décalage de quelques mètres du tracé pour éviter de détruire des linaires de sparte, une fleur protégée dont il existe seulement quatre colonies dans le Lot-et-Garonne. »

Il lui arrive, lors d’observations chez des habitants qui verront la LGV passer au bout de leurs parcelles, de devoir expliquer son métier. « Ils nous voient comme une association dont le but est de faire annuler le projet. Le fait de travailler par ailleurs avec la SNCF me met dans une situation inconfortable », ajoute-t-il. Alexis réfute le cliché des naturalistes qui font capoter des projets d’infrastructure en trouvant des grenouilles : « Ça peut faire vaciller de petits projets avec un manque de moyens, mais SNCF Réseau pourra payer la compensation dans tous les cas. »
Ce qui anime son engagement est plus fort : « Chaque vivant a son rôle, et nous en faisons partie entièrement. En le défendant, c’est l’humanité que l’on défend », justifie Alexis, qui foule le sable typique du massif landais, alors qu’une légère bruine tombe du ciel.
En 2026, un programme du Conservatoire naturel sera lancé autour de l’espèce dans le département. De quoi permettre à Alexis de se consacrer davantage au sujet : « C’est la coordination de l’étude qui est financée : déclencher des alertes de suivi, analyser les données récupérées, rencontrer les propriétaires et les élus pour les sensibiliser sur l’espèce… Tout ça demande du temps professionnel. » Les prospections, elles, resteront bénévoles. Ce soir, vingt crapauds pélobates ont été identifiés, sur un total de 79 amphibiens aperçus. Alexis vient à peine de ranger ses bottes : « Demain, si les conditions sont bonnes, j’y retourne. »

