« Je veux la vérité sur la mort de mon fils » : le combat de la mère d’Adam, tué par un policier

Société

Fatiha est la mère d’Adam, un jeune tué en 2022, à vingt ans, lors d’une intervention policière. Elle tente depuis de lever les zones d’ombre qui entourent le récit des policiers. Quatre ans après les faits, la reconstitution va enfin avoir lieu.

par Lisa Damiano, Sophie Chapelle

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Les photos de son fils Adam glissent entre ses mains. « Je crois que tout est écrit sur son visage », souffle sa mère, Fatiha, dans son appartement à Lyon. « Il avait 20 ans. Il était assez rebelle, très sincère et très lucide quant à la société telle qu’elle allait. » Adam a été tué par la police dans la nuit du jeudi 18 au vendredi 19 août 2022 sur un parking de Vénissieux, dans la banlieue de Lyon, passager d’une voiture signalée volée. Onze balles ont atteint le véhicule. « Des gens m’ont demandé si Adam savait que la voiture était volée. Mais je ne veux pas entendre cette question. Même si la voiture était volée, même s’il le savait, ce n’est pas la mort qui doit être au bout du chemin. »

Fatiha n’était pas à Lyon au moment où le drame s’est produit, mais chez des amis à la campagne, à une soixantaine de kilomètres. « La police ne m’a pas appelée. C’est une voisine qui m’a laissé un message le vendredi à 19 heures, presque 24 heures après les faits, me demandant de la rappeler. » Fatiha la joint aussitôt. « Elle me dit : Adam est mort. La police a tué Adam. Ils en ont parlé aux infos. »

À ce moment-là, le nom d’« Adam B. » a déjà été cité plusieurs fois par la presse. Son fils ne décroche pas. Fatiha essaie de joindre les commissariats de Lyon. Invariablement, la même réponse : « Ce n’est pas à nous de vous informer. Si effectivement, votre fils est la victime, un OPJ [officier de police judiciaire] vous préviendra. Restez chez vous. »

des mains tiennent un cadre de photo sur lequel s'affiche une jeune personne d'une vingtaine d'années.
Des photos d’Adam, tué le 18 août 2022 par la police, à Vénissieux.
© Sophie Chapelle

De retour chez elle, Fatiha évoque un état indescriptible et une nuit qui va s’écouler, « microseconde par microseconde ». Ses proches viennent et l’entourent. Elle reçoit finalement un appel, le samedi à 10 heures, d’une officière de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) qui lui confirme le décès de son fils, soit 36 heures après les faits. Fatiha est convoquée le lundi matin, dans le cadre de l’enquête de l’IGPN, sans savoir encore ce qu’il s’est passé. La veille, un ami la met en contact avec l’avocat Bertrand Sayn, qui accepte de la représenter.

« La police verrouille la communication »

À l’officier de l’IGPN qui l’interroge, Fatiha fait part de son indignation. « On a abattu mon fils dans l’espace public et personne n’est venu me donner l’information. L’officier a reconnu qu’on n’aurait pas dû me traiter comme ça mais que lui était là pour recueillir des informations sur Adam. »

Portrait de Fatiha
« À part un journaliste de Libération qui m’a écoutée, personne n’a voulu de cette histoire. Le service public à la télé n’en voulait pas. Il ne nous reste que la presse indépendante. Merci à elle, c’est pour ça qu’il faut absolument l’aider », explique Fatiha.
© Sophie Chapelle

L’officier interroge Fatiha sur les relations qu’elle entretient avec son fils. « Je raconte qu’il est revenu en janvier, après deux ans à Montréal, où il a passé un diplôme de pâtissier. On avait fait l’acquisition d’un scooter et il faisait des livraisons en attendant de trouver un travail dans son domaine. Et, alors que je suis là parce que mon fils a été tué par la police, l’officier me dit : ’’Est-ce que vous savez qu’il fumait du cannabis ?’’ Oui, je le savais, et pour moi, c’était de manière récréative. Tout de suite, on sent qu’on est mis en accusation. »

Ce sont précisément ces infractions – détention et consommation de cannabis – qui vont être reprochées à Adam dans le récit que la police livre à la presse. Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, évoque, moins de douze heures après les faits, des jeunes « très défavorablement connus des services de police ». « Quand on lit les journaux, Adam était connu pour vol, recel de vol, etc., ce qui est faux. La police verrouille la communication. Les victimes sont criminalisées et les familles des victimes sont condamnées au silence, dénonce Fatiha. En tant que proche, on n’est pas en mesure d’apporter tout de suite un contre-récit. On est effondrés. Et à partir du moment où on commence à se relever un peu et qu’on cherche à se faire entendre, on se heurte à un mur. »

« J’ai mis en doute les enquêteurs »

Fatiha n’a jamais eu affaire à la police jusqu’à cette première convocation de l’IGPN. « Ce jour-là, je n’avais aucune raison de ne pas croire ce qu’on me racontait. Je n’avais aucun élément pour mettre en cause le récit. On avait les informations qui venaient un peu de la presse », se remémore-t-elle.

Au départ, il n’y a que les témoignages des quatre policiers de la brigade spécialisée de terrain de Vénissieux intervenus ce soir-là. Selon leur version, deux jeunes gens, Adam et Raihane, se trouvent dans une voiture volée, à l’arrêt sur un parking. Pour échapper au contrôle de police, le conducteur, Raihane, aurait fait une marche arrière, puis foncé sur un policier. Ce dernier, couché sur le capot de la voiture en mouvement, aurait sauvé sa vie en tuant le passager, Adam, puis le conducteur. Fatiha apprend également que le policier qui a tiré est placé sous le statut de témoin assisté. Il est mis en cause pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

« Quand on a eu accès aux dossiers, la première chose que m’a dite mon avocat, c’est qu’il n’y avait pas d’image exploitable. Alors là, j’ai commencé à douter. Je me suis dit : on est sur un parking d’un centre commercial qui dispose d’une vidéosurveillance extrêmement performante, et on nous dit qu’il n’y a pas d’image exploitable. C’est là que j’ai mis en doute les enquêteurs et les services de police », explique Fatiha.

Lever les zones d’ombre

Elle va alors commencer à recouper les informations livrées dans les procès-verbaux. Elle se rend plusieurs fois sur les lieux. Fatiha nous montre des photos du parking avec la localisation des caméras. « La police explique qu’il y a plein de caméras mais que le seul endroit qui nous intéresse n’est pas sous surveillance. Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? Qu’on ne va pas réagir ? » Une seule vidéo a été mise sous scellés. Les autres images prises par les caméras ont aujourd’hui disparu, en raison du délai de conservation légal expiré.

Fatiha prend également connaissance d’auditions de témoins qui contredisent la version des policiers. Or, ces auditions ne sont pas prises en compte dans l’expertise balistique rendue en janvier 2023. Avec l’aide de son avocat, elle obtient une contre-expertise, rendue début 2024. « À nos yeux, elle n’était toujours pas satisfaisante : les enquêteurs se contentaient de valider le récit des policiers en cherchant des éléments qui pouvaient rendre compatible leur version avec les faits. Et ils faisaient abstraction de certains éléments qui sont essentiels pour la manifestation de la vérité. »

une femme vêtue de blanc aux cheveux bruns montre du doigt l'emplacement de véhicules sur une feuille
Fatiha montre une reconstitution imprimée de l’emplacement des véhicules avec les versions contradictoires des policiers et des témoins.
© Sophie Chapelle

En mars 2024, Fatiha bénéficie d’une contre-expertise réalisée par le média Index, qui va établir une reconstitution numérique en 3D de la scène. Le travail tente d’expliquer les cinq premiers tirs effectués par le policier en équilibre sur le capot d’un véhicule roulant, ainsi que les impacts relevés sur les portes latérales de chaque côté. Le rapport indépendant conclut au « caractère très peu plausible » du récit policier concernant les circonstances de la mort d’Adam et de Raihane, et souligne les zones d’ombre jusque-là ignorées par l’enquête officielle. «  Index nous a apporté une aide précieuse, insiste Fatiha. On a évidemment remis cette contre-enquête au juge. »

Reconstitution prévue le 22 septembre

Quatre ans après les faits, une reconstitution est enfin programmée le 22 septembre prochain, à la demande de la nouvelle juge en charge de l’instruction. « Le fait qu’on obtienne aujourd’hui cette reconstitution, c’est quand même le fruit d’une longue bataille », souligne Fatiha. Dans ce combat, elle est entourée du Comité Vérité pour Adam. Des intellectuels, artistes et acteurs associatifs, parmi lesquels Annie Ernaux, Patrick Chamoiseau, Arthur Harari et Cédric Herrou, ont aussi apporté leur soutien.

Au cours de ces quatre années, Fatiha et les siens ont mis en avant les incohérences et les lacunes de l’enquête. Pour elle, c’est une évidence : « On a un problème au niveau des enquêtes sur des tirs policiers qui sont menées par la police elle-même. Nous sommes en droit de demander la réalité des faits. Je veux savoir la vérité sur la mort de mon fils. » Ce qu’elle attend de cette reconstitution ? « Qu’il soit montré de manière tangible, concrète, que ce que racontent les policiers est impossible dans les faits, physiquement, matériellement. La reconstitution devrait montrer que tout leur récit ne tient pas, qu’il n’y a pas eu refus d’obtempérer. »

Ce combat, Fatiha le mène « pour Adam, bien sûr, mais pour tous les autres aussi ». Elle évoque le prénom de Nahel, jeune de 17 ans tué par la police à Nanterre (Hauts-de-Seine) en juin 2023. « La société doit avancer sur ce déni. Toutes ces histoires ne sont pas des faits divers. Ce sont des histoires de vie, de jeunes à qui on a pris leur vie, leur avenir, leur chance, on leur a tout pris. Ce sont des gens comme vous et moi. »

Boîte noire

L’entretien, filmé par ma consœur Lisa Damiano, a été réalisé le mardi 9 juin 2026 dans l’appartement de Fatiha à Lyon.