« La société civile iranienne est d’une grande maturité »

Lendemains de révolte

par Sophie Chapelle

Bien que muselée, la société civile iranienne est parvenue à se doter d’outils de campagne et de mobilisation pour faire entendre sa voix. Dans les sphères du pouvoir, aucun des clans politiques ne porte aujourd’hui ses revendications. Les élections présidentielles de 2009 ont mis en exergue la distorsion de plus en plus grande entre la société iranienne et ceux qui gouvernent. Marie Ladier-Fouladi, socio-démographe et chercheuse au CNRS, analyse ces mutations pour Basta! Loin des clichés couramment véhiculés sur l’Iran.

« Fanatique », « antioccidentale », « cléricale » ou « intégriste » : tels sont les stéréotypes usés par une majorité d’occidentaux pour définir la société iranienne. Mais pour la socio-démographe iranienne Marie Ladier-Fouladi, « il faut au contraire, pour bien comprendre l’Iran, dissocier la société iranienne de la République islamique. » Et pour ce faire, revenir 30 ans en arrière, aux prémisses de la révolution iranienne, point de basculement entre une monarchie constitutionnelle autoritaire pro-occidentale et une république théocratique islamique et populiste.

« Les jeunes iraniens ont été les principaux acteurs de la révolution iranienne, explique Marie Ladier-Fouladi. La révolution iranienne dans sa jeunesse n’était ni religieuse, ni islamique, ni Khomeyniste. C’était vraiment une révolte contre un régime autoritaire. Par « islam », les gens comprenaient « justice sociale », « liberté », « accès à l’éducation, aux premiers soins », « accès gratuit à l’électricité », « juste redistribution des revenus pétroliers ». » Cette première participation à un mouvement social de tel ampleur allait donc générer une confusion entre le souhait pour la liberté et la justice sociale, et l’interprétation du gouvernement islamique.

« La société civile iranienne n’a cessé depuis d’avoir des revendications pour la liberté. »

La république islamique va profiter de la longue guerre Iran-Irak (1980-1987) pour se consolider politiquement. Il faut attendre la fin du conflit pour voir émerger une frange de la société civile au travers de magazines féministes. Ces derniers sont le fruit d’une collaboration entre juristes plutôt laïcs et féministes islamiques. Peu à peu, les revendications relatives aux droits des femmes se précisent, allant même jusqu’au changement de lois.

La présidence d’Ali Khameini entre 1981 et 1989 génère une prise de conscience chez les étudiants du système fermé dans lequel ils évoluent. A l’issue de ce mandat, ils s’organisent et déclarent leur indépendance vis-à-vis des factions politiques. « Ils organisent dans les enceintes universitaires des manifestations pour exprimer leurs revendications, explique Marie Ladier-Fouladi. Mais le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad ne tolère pas ce genre de manifestations et commence à les réprimer très sévèrement. »

Un système politique fermé

Trois semaines avant les élections présidentielles de 2009, étudiants et militantes féministes déclarent leur volonté de participer. Mais leur participation ne sera pas aveugle. Ils imposent des conditions, parmi lesquelles la signature de toutes les conventions internationales luttant contre les discriminations contre les femmes, la liberté d’expression, l’adoption d’une politique en Iran sur la question nucléaire, la libération des prisonniers politiques en Iran, l’encouragement à la formation de syndicats en Iran.

« Quand les étudiants ont demandé à Mir Hossein Moussavi s’il acceptait leurs conditions sur la liberté d’expression, il a refusé de s’engager, poursuit Marie Ladier-Fouladi. Les candidats n’ont aucun intérêt à ce que le système soit renversé. Il n’existe pas d’opposition en Iran, le système est fermé même si les partis politiques sont autorisés. ». On assisterait donc aujourd’hui à une guerre entre les factions au pouvoir. Le champ politique iranien se résumerait à l’existence de ces factions, plus ou moins réformatrices et plus ou moins fondamentalistes, qui se font et se défont en fonction de la conjoncture politique en Iran.

La société civile se protège

Si l’attente d’un véritable changement au sein de la société iranienne est intense, les manifestants dans la rue ne se font pas d’illusion sur les capacités de Mir Hossein Moussavi à renverser le système. « Ce que les gens réclament c’est avant tout la fin de la dictature, ils demandent à Moussavi de reprendre leurs voix, explique Marie Ladier-Fouladi. La société civile iranienne est très démocrate et d’une grande maturité. »

Ainsi, contrairement au mouvement protestataire et révolutionnaire d’il y a trente ans, « la jeunesse iranienne tient beaucoup à la vie, assure la socio-démographe. Ils n’ont aucune raison de se faire tuer et je les en félicite. » Les nouvelles technologies de l’information comme twitter, les films sur le net, les SMS, sont autant d’outils leur permettant de se protéger et de transmettre leur colère.

« Laissons-leur du temps pour trouver la solution, faisons-leur confiance. Quant à la société civile ici, en France, elle doit lutter pour les droits de l’homme, l’égalité entre les sexes, la liberté de tous les prisonniers, dénoncer la violence et la répression. Et au moins une fois par mois, faire un mouvement de commémoration de cette révolte pour leur donner du courage et leur dire qu’on ne les oublie pas. », propose Marie Ladier-Fouladi.

Sophie Chapelle