Rien de plus difficile que de subir, au premier rang, les conséquences de quelque chose que l’on redoutait et que l’on s’était promis de combattre.
Une fois nos études d’ingénieurs terminées, nous nous sommes installés dès la sortie de l’école dans une ferme hors cadre familial. Nous partions avec de bonnes bases, une ferme convertie en bio depuis une vingtaine d’années, à taille humaine avec de nombreuses prairies, plus de 25 kilomètres de haies et quelques mares.
Mais dès l’année 2020, lors de notre installation, le sud du Perche subit une calamité agricole qui nous touche durement. On sait pertinemment qu’il faut qu’on continue de préparer la ferme au réchauffement annoncé... On ne chôme pas : construction d’un pont au-dessus de la rivière pour gagner des surfaces de pâturage humides, arrêt du peu de maïs cultivé sur la ferme (trop compliqué dans nos terres sableuses), arrêt des aliments fermentés (ensilages) par l’autoconstruction d’un séchoir en grange (système tout foin), croisement des vaches Holstein (pas assez robustes), réduction du nombre de vache par hectare, développement de l’abreuvement dans les prés, plantations d’arbres…
On peut être fier du chemin parcouru en si peu d’années, au moment où les annuités de remboursement du prêt pour la reprise de la ferme sont les plus lourdes.
Presque pas de pluie en Normandie
Mais le réchauffement va trop vite... Le printemps 2025 nous est douloureux : moins de 100 millimètres de pluie entre mars et la mi-août, ce n’est pas l’idée que l’on peut se faire de la Normandie. L’automne clément, l’achat de fourrages et l’hiver court nous permettent d’attaquer 2026 sans trop de difficultés. Mais le schéma recommence : début de printemps sec, un été commençant fin mai et ponctué de cinq canicules au moment où j’écris... Rebelote, perte de production de lait, perte d’une vache lors du dernier jour de la canicule inédite de mai, achat de fourrages, nombreuses heures de travail supplémentaires pour affourager, abreuver, déplacer, surveiller les animaux...
Et quand on lève la tête, on se demande pourquoi une telle injustice ? Plus de 60 % de nos émissions de gaz à effet de serre sont compensées par nos haies et nos prairies. La bio nous permet de ne polluer ni les sols ni notre eau, si précieuse. Nos haies et nos prairies sont les habitats où la biodiversité est la plus abondante sous nos latitudes. Nos céréales meunières (blé et grand épeautre) nous permettent d’être autonomes en paille, bouclant ainsi parfaitement notre cycle agroécologique. La souveraineté alimentaire à l’état pur, en faisant vivre 3,5 personnes sur moins de 150 hectares !
Tout ça, c’est beau, mais visiblement pas dans l’air du temps ! Les aides au maintien sont supprimées, les mesures agroenvironnementales et climatiques toujours plus compliquées à obtenir, pas d’accompagnement de la relance de la consommation bio française...
L’urgence agricole, vue de nos politiques mondialistes de bureau, c’est de pouvoir traiter avec des produits proscrits, agrandir les élevages intensifs ô combien fébriles face aux fortes chaleurs, ou encore faciliter la construction de bassines servant l’intérêt d’un petit nombre, pour une agriculture intensive d’exportation, évaporant massivement notre or bleu...
Récompenser ceux qui préservent les ressources
Les préfets doivent être réunis le 27 août par notre ministre de l’Agriculture pour établir une cartographie fine de l’action qui doit être menée pour soutenir notre agriculture dans ce contexte inédit. On parle déjà de soutenir l’investissement ou de relancer les capacités de production. Au vu du dernier soutien aux céréaliers pour l’achat d’engrais, je m’attends au pire... Arrêtons ces pansements qui épuisent nos ressources, nous coûtent à tous, et qui d’année en année devrons être de plus en plus grands.
Lançons un grand plan agroécologique où nos régions seront déspécialisées, où celles et ceux qui préservent les ressources tout en produisant pour notre souveraineté seront récompensés, en facilitant l’installation de jeunes, en dynamisant nos campagnes, en arrêtant la concurrence entre l’énergie et l’alimentation, en plafonnant les aides et ainsi la taille des fermes.... Il nous faut des règles fortes, simples, on évitera cet empilement de mesurettes, n’est-ce pas ça avant tout la simplification ?
Parce qu’après un été comme celui-là, si aucun signal n’est donné pour une transition assumée et planifiée, en plus des situations économiques moroses, le moral de celles et ceux qui façonnent nos paysages et garantissent une alimentation de qualité va s’effondrer, et notre si chère agriculture française avec.
