Le rêve américain des gauches latinos

Ça bouge au Sud

Les effets dévastateurs du néo-libéralisme n’ont pas étouffé les mouvements sociaux latino-américains. Au contraire. Aujourd’hui, du Venezuela au Chili, la gauche se confronte à l’épreuve du pouvoir. Arrivera-t-elle à changer la donne sur un continent où tout reste à faire en matière de redistribution des richesses ?

Ce qui se passe en Amérique Latine aurait de quoi donner des boutons aux conseillers de la CIA et faire cauchemarder les stratèges du Pentagone. Telle une longue ligne de dominos tombant, côté face rouge, l’un après l’autre, les pays d’Amérique Latine élisent des présidents de gauche. Il y a trente ans, le secrétaire d’Etat Henry Kissinger en aurait eu des sueurs froides ! Le Chili, qui vient d’élire une femme pour la première fois de son histoire, la socialiste Michelle Bachelet n’a pas cessé, depuis 1990 et la fin de la dictature de Pinochet, de voter pour des candidats issus de la « Concertacion », la coalition anti-Pinochet regroupant socialistes et démocrates chrétiens. Mais Michelle Bachelet, si elle s’inscrit dans cette continuité, est bien plus marquée à gauche que ses prédécesseurs. Fille d’un général proche de Salvador Allende emprisonné et assassiné pendant la dictature, elle s’est exilée en Allemagne de l’Est pendant que nombre de réfugiés chiliens préféraient Paris. Agnostique dans un pays très catholique, elle élève seule ses trois enfants. « C’est une vraie socialiste, éduquée avecle drapeau rouge », commente Antoine Blanca, ancien ambassadeur de France dans plusieurs pays d’Amérique du Sud et ancien secrétaire général adjoint de l’Onu. « Je pense qu’elle va pousser beaucoup plus loin les réformes à caractère social. Même si son élection n’a rien à voir avec celle de l’Unité Populaire en 1973 (1), elle peut apporter des changements constitutionnels et sociétaux importants. »
Et s’il n’y avait que le Chili. Le Venezuela, avec l’élection d’Hugo Chavez en 1998 qui, depuis, sort renforcé à chaque scrutin ; le Brésil avec la victoire de l’ouvrier syndicaliste Lula en 2002 ; l’Argentine qui a choisi l’année suivante un péroniste de gauche, Nestor Kirchner, pour sauver le pays de la faillite complète ; l’Uruguay fêtant dans la rue la victoire de Tabaré Vasquez, à la tête d’une large coalition allant de l’extrême gauche à la démocratie chrétienne. Une nouvelle surprise a eu lieu juste avant Noël : Evo Morales est le premier indien à accéder à la tête d’un pays d’Amérique Latine. Leader du Mouvement vers le socialisme (MAS), il a été élu dès le premier tour avec 53,5% des voix. Outre sa couleur politique, l’homme a de quoi, là encore, agacer Washington. Morales a commencé sa carrière politique en tant que syndicaliste dans le mouvement des « cocaleros », les cultivateurs de feuilles de coca, paysans pauvres des hauts plateaux andins. Cette culture traditionnelle sert aussi de matière première à la fabrication de la cocaïne. Les Etats-Unis financent l’éradication des plantations, ce que combat Morales. Paradoxe : les cultures de substitution censées fournir un revenu de remplacement aux « cocaleros » ne se sont jamais révélées rentables à cause des subventions agricoles nord-américaines à l’exportation. Député de la ville andine de Cochabamba, Evo Morales a aussi été l’un des leaders de la « guerre de l’eau » en 1999, une mobilisation des habitants pour que la distribution d’eau, dont le prix avait doublé depuis sa privatisation, soit restituée à la municipalité. Puis il a accompagné la « guerre du gaz », une révolte populaire demandant la nationalisation du secteur des hydrocarbures. La Bolivie détient les deuxièmes réserves de gaz naturel du sous-continent, exploitées par des multinationales étrangères. Mais la majorité de la population n’en voit pas l’ombre d’un dollar. En trois ans, ce mouvement social a fait tomber deux présidents successifs et contribué la victoire du leader socialiste indien.

Réduire les inégalités

Le jeu des dominos n’est sans doute pas prêt de s’arrêter. D’ici fin 2006, des élections présidentielles se dérouleront dans de nombreux pays d’Amérique centrale et du Sud. Au Pérou, un ovni politique, Ollanta Humala, s’est hissé en deuxième position dans les sondages, derrière la candidate de droite Lourdes Flores, en vue de la présidentielle du 9 avril. Il est indien comme Evo Morales, militaire comme Hugo Chavez, et a participé à une action armée en 2000 pour dénoncer la corruption de l’ancien président Fujimori. Ollanta Humala souhaite fédérer la gauche tout en prônant un nationalisme inca dans un pays peuplé à 80% d’indiens ou de métis et dont la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Au Mexique, deuxième puissance économique sud-américaine derrière le Brésil, Andres Manuel Lopez Obrador, surnommé « Amlo », est décrit comme un Lula mexicain. Maire de Mexico et candidat du Parti révolutionnaire démocratique, il est lui aussi bien placé pour la présidentielle de juillet. Enfin, au Nicaragua, en novembre prochain, les sandinistes pourraient revenir au pouvoir, par les urnes cette fois. La Maison Blanche n’a pas fini de publier des communiqués de mise en garde ou de financer sans vergogne l’opposition conservatrice, comme elle le fait au Venezuela, contre Chavez.
La gauche européenne, en particulier française, toujours en manque de projet et d’unité à la veille d’une année décisive, ferait bien de s’intéresser de plus près à ces événements, histoire de glaner quelques idées novatrices. Comment expliquer cette contagion sur un continent où la démocratie a longtemps été mise entre parenthèse, entre dictatures militaires et régimes ultra corrompus, où les élites conservatrices ne reculent devant rien pour préserver leurs immenses privilèges et richesses ? « On assiste à une conjonction de facteurs. L’Amérique Latine a successivement connu l’échec des guérillas, la fin des dictatures militaires, dont le souvenir est encore vif, l’échec des social-démocraties à l’européenne en Argentine ou au Venezuela, et l’échec des politique néo-libérales qui n’ont pas réduit la pauvreté et encore moins les inégalités », explique Christian Galloy, journaliste et directeur de « latinreporters », un site francophone d’information sur l’Amérique latine basé à Madrid. « Là-dessus est venu se greffer le 11 septembre 2001. Les Etats-Unis ont porté leur regard ailleurs. C’est aussi le moment où la globalisation économique mais aussi celle de la pensée prennent toute leur ampleur. Dans ce contexte, arrivent au pouvoir des gens qui surprennent. »

Eau, gaz, pétrole... Autant de biens communs

Faut-il mettre ces victoires électorales successives sur le compte d’un mouvement global ? On ne peut placer sur le même plan la victoire de Michèle Bachelet, dans un pays inégalitaire mais prospère où la droite est encore décrédibilisée par 17 ans de soutien à la dictature, et celle d’Evo Morales dans l’Etat le plus pauvre du continent, soumis au pillage de ses importantes ressources naturelles. Difficile de comparer le réformisme pragmatique et prudent de Lula et la « révolution bolivarienne » développée par Hugo Chavez. Tous les deux ont succédé à des gouvernements considérés comme de centre-gauche : l’Action démocratique (adhérente de l’Internationale socialiste) au Venezuela, qui dans les faits s’était mise au service de l’oligarchie blanche et des « plans d’ajustement structurels » imposés par le FMI, et celui de Fernando Henrique Cardoso au Brésil qui n’a pas su réduire l’immense misère sociale. Mais grâce aux revenus du pétrole, Chavez a les moyens de financer ses politiques sociales et de redistribuer les richesses. A la tête d’un pays sept fois plus peuplé et endetté par 20 ans de dictature, Lula est soumis à la pression des institutions financières internationales, des investisseurs étrangers et ne dispose même pas de la majorité au Parlement.
Existe-t-il cependant des points communs ? « Ils ont la même attitude de méfiance vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale, et donc des Etats-Unis, même si celle-ci est extrêmement nuancée d’un pays à l’autre, du Chili au Venezuela », confirme Antoine Blanca. Les Etats-Unis symbolisent à la fois le soutien aux anciennes dictatures puis aux politiques néo-libérales qui leur ont succédé. L’accès à des libertés démocratiques retrouvées et la résistance au modèle néo-libéral, incarnée par l’émergence des nombreux mouvements populaires, des zapatistes mexicains aux « piqueteros » argentins, ont porté au pouvoir cette nouvelle génération de dirigeants. La résistance tente de s’exprimer désormais au plus haut niveau de l’Etat, en priorité par la remise sous tutelle des ressources naturelles là où elles ont été livrées au privé. La gauche uruguayenne en a fait l’un de ses chevaux de bataille lors du référendum sur la privatisation de l’entreprise publique du pétrole, refusée par les deux tiers des votants en 2003, puis sur la distribution d’eau en 2004. Plus question, cependant, de nationaliser comme au bon vieux temps d’Allende. En Bolivie, Evo Morales prévoit de réviser tous les contrats d’exploitation du gaz détenus par les multinationales et d’augmenter les royalties, ce que compte faire également Michelle Bachelet avec le secteur minier chilien. « Chacun souhaite prendre le contrôle des opérations, en associant les multinationales mais en faisant en sorte qu’elles ne se comportent pas en patron, analyse Christian Galloy. Ce n’est plus une révolution à la pointe du fusil. Ils tiennent compte des réalités. »

Inspiration altermondialiste

Cette résistance s’exprime aussi par des discours teintés de nationalisme, chez Chavez, Morales ou Kirchner en Argentine, qui n’hésite pas à invoquer un « capitalisme national ». L’observateur européen peut s’en inquiéter. Mais ce terme n’a pas la même portée péjorative qu’en Europe. « Le nationaliste confirme les objectifs qui furent ceux des pères de l’indépendance en combattant les puissances qui sont supposées vouloir la remettre en cause. Il combat pour la Nation dans le sens que lui donnaient les sans-culottes. C’est un résistant », précise Antoine Blanca (2). Tous partagent d’ailleurs une volonté commune d’intégration régionale politique et économique. D’où un intérêt grandissant pour le Mercosur, le marché commun mis en place en 1991 par le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, considéré comme l’alternative à la Zone de libre-échange des Amériques proposée par les Etats-Unis. Le Venezuela va y adhérer. Evo Morales souhaite y associer la Bolivie. « L’Union européenne s’est créée sur le charbon et l’acier. S’ils arrivent à créer des partenariats sub-continentaux sur le pétrole et le gaz, la construction d’un espace latino-américain ne serait plus un rêve », espère Christian Galloy. De nombreux conflits frontaliers polluent encore les relations, même entre gouvernements de même couleur politique. La Bolivie par exemple réclame toujours au Chili un accès à la mer, perdu après la « guerre du Pacifique » au 19e siècle. La gauche latino-américaine arrivera-t-elle à dépasser ces souverainismes ?
Autre point commun : l’altermondialisme. Les premiers forums sociaux mondiaux se sont tenus à Porto Alegre, une ville longtemps gérée par le Parti des travailleurs (PT) du président Lula, et qui a servi de laboratoire aux expériences de démocratie participative. Lula, à peine élu président, à inauguré le FSM de 2003. Hugo Chavez ou Evo Morales s’y sont plusieurs fois rendus. En 2005, c’est encore à Porto Alegre que le président vénézuelien évoque pour la première fois sa « définition du socialisme pour le 21e siècle ». Et ce n’est pas un hasard si l’édition 2006 du FSM déménage à Caracas. « L’altermondialisme est une semence qui voyage facilement. Cela fait longtemps qu’Evo Morales par exemple, participe à des congrès internationaux », constate Christian Galloy.

A l’épreuve du pouvoir

Si les grandes épopées anti-impérialistes sont bel et bien terminées, si le romantisme révolutionnaire, dont Che Guevara constituait l’icône, fait désormais partie de la nostalgie militante, le contexte latino-américain a de quoi redonner espoir à ceux qui croient que le néo-libéralisme n’est pas indépassable. « L’Amérique Latine doit nous faire réfléchir sur ce que doit être la gauche au sein d’une Europe qui ne se porte pas très bien », estime Christian Galloy. Avis aux amateurs. Mais au-delà de la médiatique visite de courtoisie de Ségolène Royal à sa nouvelle amie Michelle Bachelet, le PS français n’en prend pas le chemin. « Au PS, il n’y a aucune analyse sur ce qui se passe en Amérique Latine », déplore l’ancien ambassadeur itinérant de Mitterrand, Antoine Blanca. Lui qui a présenté Jospin à Lula, venu à Paris à la tête d’une délégation de métallos en 1979, lui qui a demandé à Mitterrand d’envoyer « la royale » déminer le port nicaraguayen de Puerto Cabezas après la prise de pouvoir des sandinistes, regrette le désintérêt de son parti. La situation économique et sociale de l’Union européenne n’a certes pas grand chose à voir à celle de l’Amérique du Sud. Les systèmes de protection sociale, l’accès à la santé et à l’éducation et une relative redistribution des richesses existent, même s’ils sont menacés. En Amérique latine, tout reste à faire. La gauche, confrontée à l’épreuve du pouvoir, arrivera-t-elle à changer la donne ? « Même cinq ans de présidence Chavez, ce n’est pas assez pour juger. Applaudir tous azimuts est prématuré », prévient Christian Galloy. Quoi qu’il en soit, le nouveau souffle qui court de la Cordillère des Andes à la baie de Rio montre que la domination de l’économie sur l’Homme n’est pas forcément ressentie comme une fatalité, que la résistance débouchera, peut-être, sur d’autres politiques.

Ivan du Roy

(1) La coalition qui a porté Salvador Allende au pouvoir. L’Unité Populaire regroupait les partis communiste, socialiste et radical.

(2) « La gauche latino-américaine, origines et avenir », Antoine Blanca, L’encyclopédie du socialisme, 126p, 7,5€