La réaction dogmatique du gouvernement au menu unique sans viande dans les cantines

Alimentation

par collectif

« Plutôt que de diffuser les messages éculés des lobbys de la viande dont il défend les intérêts, le gouvernement devrait se réjouir que de plus en plus de jeunes végétalisent leur alimentation » soulignent les nutritionnistes, professeurs et médecins signataires de cette tribune.

Plusieurs ministres se sont émus que la mairie de Lyon ait l’audace de proposer un menu unique sans viande. Ce menu temporaire a pour objectif principal de fluidifier le service des cantines scolaires, encombré par la nécessité de respecter la distanciation sanitaire dans les files d’attente comme à table. Lorsque les usagers avaient le choix entre les menus avec et sans viande, les deux options étaient autant choisies l’une que l’autre [1]. Un menu unique comprenant de la viande n’aurait donc pas permis de satisfaire convenablement l’équilibre nutritionnel des enfants : un repas dont on a simplement retiré la viande ne satisfait pas aussi bien les besoins nutritionnels qu’un menu sans viande pensé par les nutritionnistes [2].

Un menu unique « bien loin d’être un menu végétarien »

Le gouvernement et les divers élus s’attaquant à cette solution pragmatique n’avaient rien trouvé à redire lorsque l’ancien maire de Lyon Gérard Collomb, membre de leur famille politique, avait pris la même mesure lors de la première vague de Covid-19. L’attaque contre leurs adversaires politiques d’Europe Ecologie-Les Verts a donc surtout porté sur un procès d’intention, reprochant au maire de Lyon Grégory Doucet de favoriser l’alimentation végétale. Le menu unique est pourtant bien loin d’être un menu végétarien (et encore moins végane) puisque bon nombre de plats principaux ont été remplacés par des œufs ou du poisson, accroissant le nombre d’animaux tués [3] comparé à un repas avec viande rouge.

Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a profité de l’occasion pour défendre les bouchers et agriculteurs français, qualifiant cette mesure d’ « insulte inacceptable » à leur égard. Faut-il rappeler que les œufs, les laitages, les légumes et céréales sont aussi issus de l’agriculture ? Un repas sans pain aurait-il été une insulte faite aux boulangers ou sont-ils moins susceptibles ?

« Les protéines se trouvent dans tous les aliments exceptés l’huile et le sucre »

Si les bouchers sont fâchés de la décision de la mairie de Lyon, les nutritionnistes devraient l’être tout autant de l’ignorance du ministre de l’Agriculture vis-à-vis de leurs travaux. Celui-ci a prétendu sur Twitter que les enfants avaient besoin de viande pour bien grandir, craignant qu’on leur propose quatre ou cinq repas sans viande sur les 14 déjeuners et dîners de la semaine. Que celui-ci se rassure, la viande ne contient aucun nutriment essentiel qui ne se retrouve pas dans le poisson ou les œufs. Les protéines, argument nutritionnel des lobbys de la viande depuis des décennies, se trouvent dans tous les aliments exceptés l’huile et le sucre ! Une enquête de Greenpeace signalait par ailleurs en 2017 que les enfants consommaient à la cantine entre deux et six fois trop de protéines par rapport aux recommandations de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES).

Alors que la carence en protéines est rarissime chez les jeunes, 98 % des petits Français sont carencés en fibres d’après l’organisme officiel Santé publique France. Depuis des années, le Haut Conseil de la santé publique et l’Anses demandent à l’ensemble des Français de consommer plus de légumineuses, de fruits et de légumes. De plus, n’est-il pas dogmatique d’affirmer que la viande serait nécessaire, alors que depuis des décennies toutes les études de cohorte pointent une aussi bonne, sinon meilleure, santé globale des végétariens après avoir neutralisé les facteurs tels que l’activité physique ou le poids ? [4] Un ouvrage dirigé par le professeur Mariotti, président du comité expert nutrition de l’ANSES, rappelle que la synthèse des données disponibles sur l’alimentation des enfants végétariens montre qu’ils ont souvent « un meilleur état nutritionnel » et que leur alimentation « semble plus conforme aux directives que ce qui est observé chez les omnivores » [5].

« Ce sont précisément les familles les plus pauvres qui consomment le plus de viande »

Le discours de plusieurs hauts responsables du gouvernement, selon lequel ce menu causerait du tort aux classes populaires, témoigne d’une méconnaissance profonde de la situation, puisque ce sont précisément les familles les plus pauvres qui consomment le plus de viande [6].

Face à l’hypocrisie de ne trouver problématique une mesure que lorsqu’elle est prise par leurs adversaires politiques, les pourfendeurs intérimaires du menu sans viande se sont réfugiés dans la dénonciation d’une intention idéologique de la part des écologistes. Cela signifie-t-il pour eux que la défense de la biodiversité et du climat, fortement impactés par l’élevage, relève de l’idéologie [7] ? Plutôt que de diffuser les messages éculés des lobbys de la viande dont il défend les intérêts, le gouvernement devrait se réjouir que de plus en plus de jeunes végétalisent leur alimentation [8]. Car il s’agit de loin du geste réduisant le plus l’impact carbone individuel [9].

Signataires :
Laurent Bègue-Shankland, Professeur à l’université Grenoble Alpes, directeur de la Maison des sciences de l’Homme (CNRS/UGA) et directeur scientifique de la campagne Lundi vert
Jérôme Bernard-Pellet, médecin nutritionniste
Catherine Devillers, médecin nutritionniste
Swen Durieux, chargé de projet en nutrition - nutritionniste
Frédéric Mesguich, docteur en chimie, délégué régional de l’Association végétarienne de France
Fraille Lopez Esmeralda, médecin nutritionniste
Jean Loup Mouysset, médecin cancérologue, DEA environnement Santé et Fondation de l’Association Ressource
Lamprini Risos, cardiologue, Cliniques Universitaires de Bruxelles (hôpital Erasme)
Élodie Vieille Blanchard, présidente de l’Association végétarienne de France
William Zylberman, docteur en Géosciences de l’Environnement, Entrepreneur

Photo : Une cantine à Paris. Laurent Bourgogne / Ville de Paris

Notes

[1Avant la crise sanitaire, les élèves lyonnais avaient le choix entre trois entrées et deux plats principaux différents, dont un à base de viande ou de poisson. Or, la moitié des élèves de primaire ne choisissait pas la viande, par goût, par habitude familiale ou par précepte religieux. Lire à ce sujet cet article du Monde

[2Voir la communication de la Ville de Lyon sur ce qu’elle entend par « repas de qualité »

[3Voir ici

[4Lire à ce sujet cette tribune publiée dans The Conversation

[5Vegetarian and Plant-Based Diets in Health and Disease Prevention, éditeur François Mariotti, 2017

[6Selon l’étude publiée en 2018 par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) sur le rapport des Français à la consommation de viande, les foyers où le responsable du ménage est un ouvrier consomment bien plus de viande au quotidien que les ménages menés par des catégories socioprofessionnelles supérieures, les plus aisées - ou des professions libérales. Une tendance confirmée par un autre rapport, publié en septembre 2020 par l’Établissement national des produits de l’agriculture et de la mer (FranceAgriMer), principalement basé sur des données collectées en 2019.

[7Lire ces publications de l’Iddri (Comment enrayer l’érosion continue de la biodiversité ?) et de la FAO (L’élevage aussi est une menace pour l’environnement)

[8D’après une enquête réalisée par FranceAgriMer en 2018, reposant sur des échantillons représentatifs de quatre pays européens, 12 % des 18-23 ans se disent végétariens, contre 2 % des plus de 55 ans (pour 5,2 % des Français au total – ils étaient 0,7 % en 1998, selon une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, Crédoc). Mais c’est surtout l’adhésion au principe de réduction de la consommation de viande qui se répand massivement chez les jeunes. Selon cette même enquête, à la question « pourriez-vous devenir végétarien ? », 44 % des 18-24 ans répondent « oui » – un chiffre deux fois plus élevé que chez les plus de 55 ans.

[9Voir le rapport du cabinet d’étude Carbone 4 publié en 2019 sur le poids des gestes écologiques sur les émissions de gaz à effet de serre pour un français moyen.