Mémoire sélective

Israël

L’histoire des Palestiniens qui vivaient sur l’actuel territoire israélien est occultée. Une association israélienne se bat pour raviver cette mémoire. Visite guidé de ces lieux hautement symboliques mais ignorés, synonymes de syndrome pour de nombreux Israéliens.

En Israël, on apprend à cultiver la mémoire. Celle du peuple juif, bien sûr, et de l’Holocauste, mais aussi celle des anciennes civilisations. Israël, c’est au bas mot 10 000 ans d’Histoire qui appartient à l’humanité entière. Les efforts des autorités concernent aussi bien l’enseignement scolaire que le paysage, les monuments et les enseignes. Ce jeune pays semble particulièrement porté sur l’entretien de la mémoire des vagues d’immigration sioniste et les opérations de ses forces armées. À Jérusalem, par exemple, les actions de l’Irgoun (1) dans les années 40 contre le protectorat britannique (1923-1948) sont mises en avant sur des édifices publics. Devant le célèbre hôtel King David, on apprend le nombre de victimes d’un attentat à la bombe de l’Irgoun. Avec des mots de regret. Cet acharnement à faire comprendre l’Histoire est, hélas, sélectif. La majorité de la population autochtone qui habitait l’actuel pays d’Israël jusqu’en 1948 et parfois jusqu’en 1967 semble ne susciter aucun intérêt. Comme si elle gênait. Les 750 000 Palestiniens qui ont fui l’armée israélienne ou des troupes paramilitaires juives sont comme exclues de l’histoire officielle. Le drame des réfugiés palestiniens - ils sont plus de 4 millions aujourd’hui - vient de ce « péché originel » (2) de l’État d’Israël et que les autorités semblent continuellement déterminées à refouler. Ce que les Palestiniens appellent la Nakba (« catastrophe » en arabe) serait une sorte de « dépeuplement volontaire » aux yeux de trop d’Israéliens.

Villages fantômes

Cette occultation scandalise une partie de l’élite intellectuelle israélienne. Les « nouveaux historiens » (3), des ONG pacifistes, des sionistes de gauche (du parti Meretz notamment) et, bien sûr, des associations palestiniennes ou « arabes israéliennes », composées de familles de victimes expulsées, font cause commune. L’organisation de référence en la matière se trouve à Tel-Aviv. Elle s’appelle Zochrot, mot hébreu signifiant « se souvenir », de la Nakba en l’occurrence. Elle a été fondée en 2002 et dénombre des centaines de sympathisants réguliers. Elle est soutenue, en France, par le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) et la Cimade. Le principal responsable, également fondateur, s’appelle Eitan Bronstein. À la quarantaine rayonnante, cet Israélien, père de famille et fils d’immigrés d’un couple de Latino-Américains a déjà une longue expérience de travail avec des Palestiniens à Neve Shalom, une sorte de village communautaire où juifs et arabes travaillent ensemble. En créant Zochrot, il voulait se consacrer exclusivement à la mémoire du peuple palestinien. « C’est une question fondamentale, dit-il. Je veux être fier de ma citoyenneté israélienne. Tant qu’on refuse de regarder l’histoire en face, c’est difficile. » Le travail de Zochrot consiste notamment à répertorier des vestiges des Palestiniens et de les montrer, par exemple en posant des panneaux sauvages en hébreu et en arabe dans les coins de rue. Ou à organiser des visites pour des publics différents : des juifs ashkénazes, des arabes israéliens, des étudiants étrangers, etc.

Une visite guidée d’Eitan commence à deux pas de son bureau au cœur de Tel-Aviv. Une étudiante allemande mariée à un Israélien l’accompagne « par curiosité ». « On dit souvent, explique Eitan, que des Israéliens ont créé Tel-Aviv à un endroit où il n’y avait personne. Je vais vous prouver que c’est faux ». En effet. On s’arrête à 300 mètres de la Place Yitzakh Rabin, l’endroit où l’ancien Premier ministre fut assassiné le 4 novembre 1995. Une petite colline s’y dresse derrière la végétation et une façade déglinguée. Les habitants du quartier l’appellent « le village ». On y découvre quelques maisons basses et des ruines entre un gratte-ciel, des magasins et le siège de la confédération syndicale Histadrout. « Vous voyez les mosaïques-là », dit Eitan en franchissant des murs qui tiennent à peine debout. « Le motif est arabo-islamique. Cette maison a été habitée par des arabes. Il est probable que l’endroit fut peuplé pendant des siècles. N’aurait-il pas été intéressant d’indiquer ce fait-là ? » Mais aucune plaque ne permet de comprendre quoi que ce soit de cet endroit. Il y a encore soixante ans, des enfants palestiniens jouaient ici. C’est seulement grâce au témoignage de quelques voisins et des membres des familles expulsées, installées soit dans les territoires soit ailleurs en Israël, que les historiens ont pu faire leur travail. En l’occurrence, le village s’appelait Sumaïl (4). « Le propriétaire légal serait arabe, mais personne ne sait vraiment ce qu’il en est », dit Eitan. L’Etat d’Israël prévoit une indemnisation pour ceux qui ont perdu leurs maisons lors de la guerre en 1948. Ce qui donne lieu à d’âpres conflits juridiques. Quelques mètres carrés au centre de Tel-Aviv valent aujourd’hui une petite fortune... Mais il y a un autre problème. Pour bien des Palestiniens, vendre leurs terres équivaudrait à donner raison à l’occupant. « C’est souvent perçu comme une trahison », dit Eitan. Alors beaucoup gardent leur droit de propriété, mais sont dans l’incapacité d’en jouir.

Vestiges ignorés

La situation est plus compliquée pour les Palestiniens dont les maisons et les villages ont disparu. L’armée israélienne a rasé des milliers de maisons. Sur les 531 villages effectivement dépeuplés dans les années 1947-49, au moins 300 ont fait l’objet d’une expulsion physique. D’autres endroits ont été abandonnés parce que les gens avaient peur d’une attaque. Des dizaines de massacres ont été commis par des groupes paramilitaires juifs, ce que les autorités israéliennes reconnaissent et regrettent aujourd’hui. Beaucoup moins connue, la guerre des Six jours en juin 1967 et l’occupation israélienne de la Cisjordanie a également donné lieu à des expulsions. Ainsi le Canada Park, prochaine étape de notre visite. Son nom vient d’un don de 15 millions de dollars que le gouvernement canadien accorda il y a 35 ans pour la plantation des arbres. Les Canadiens n’apprécièrent guère cette utilisation de leur argent et encore moins que le parc porte le nom de leur pays. Ce parc naturel connu par tous les randonneurs israéliens se trouve non loin de la principale autoroute du pays, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Jérusalem, au pied des montagnes de la Judée. Un lieu « paradisiaque ».

Maints peuples y ont choisi domicile. Les contributeurs du parc - l’Etat, le fonds national juif, des fondations privées et des particuliers - ont choisi d’indiquer de nombreux vestiges comme des bains romains qui remonteraient au Ier siècle. Mais sur place, on voit à peine les bains, noyés dans un cimetière musulman à côté d’un énorme tombeau qui domine la vue. Ce tombeau daterait de VIIe siècle, à en croire Eitan, du temps de la première ou deuxième génération de musulmans ! D’autres pierres sont plus récentes. Environ mille ans « seulement ». Bien entendu, de ces richesses-là, on n’apprend rien. Pire, il n’y a aucune indication permettant de constater que Canada Park est situé à l’endroit de villages palestiniens. « Environ 5000 personnes vivaient ici il y a encore 39 ans et 9 mois », raconte Eitan. Jusqu’au 6 juin 1967 très précisément. Le village où se trouvent les bains, Imwas, était indiqué sur des cartes topographiques. Plus loin, nous marchons à l’emplacement du village de Yalo : quelques restes de murs, un puits et des traces d’anciennes routes. Une plaque en hébreu nous apprend que l’endroit a été habité entre autres par les Cananéens et les juifs avant d’être investi par les croisés, puis les Ottomans... « Nous connaissons ces villages uniquement parce que des amis arabes nous en ont parlé », dit Eitan en montrant des cartes faites par Zochrot où l’on trouve les emplacements des maisons.

Un parc sur la ligne verte

Les documents les plus étonnants ont été fournis par un photographe amateur israélien, qui habitait près de ces villages. Le 7 juin 1967, cet homme a voulu se rendre à Yalo pour prendre des renseignements : il soupçonnait leurs habitants d’avoir volé des moutons. Il découvre une scène inimaginable : des tanks ont tracé un chemin au milieu des habitations et des bulldozers sont en train de raser des maisons. Puis, il voit un fil interminable de gens qui font route, à pied, vers l’Est. Vers un camp de réfugiés. Des enfants, qui portent leurs plus petits frangins, des femmes et des hommes avec des grands sacs, chacun portant ce que son corps permet. Il prend tout en photo. « J’ai du mal à regarder ces images, glisse Eitan, soudainement ému. Je pense à mes propres enfants. Imaginons qu’une telle chose nous arrive. Qu’est-ce que je dirais à mes enfants ? » Les soldats n’auraient pas tiré une seule balle dans ces villages et personne n’aurait été tué. Demeure l’acte, contraire au droit international, dûment documenté, de l’expulsion et d’un transfert d’une population commis par l’armée régulière d’un Etat de droit qui se veut démocratique. « Les Israéliens préfèrent ne pas voir les faits. Mais chacun sait que l’on ne peut oublier », résume Eitan.

Revenons à Canada Park. Il se trouve derrière la Ligne verte, c’est-à-dire la frontière établie par l’Onu. Nous sommes dans les Territoires occupés. Or dans le cas d’un règlement définitif du conflit, l’Etat d’Israël pourrait arguer que cet endroit devrait rester israélien. Puisqu’il n’y a plus de Palestiniens. Et puisque des Israéliens ont même installé une petite colonie un peu plus loin. Le « mur de défense » passe, lui, à quelques kilomètres à l’Est de cette colonie. Cet exemple illustre les problèmes à venir de l’Etat d’Israël. L’actuel gouvernement, s’il est réélu le 28 mars, promet d’établir pour la première fois des frontières définitives. De quel côté sera situé Canada Park ? Eitan aimerait qu’Israël accepte tout simplement le retour de l’ensemble des Palestiniens sur leurs terres. Et que son pays soit ainsi « guéri de son syndrome ». « Je voudrais qu’Israël soit un pays normal où juifs et arabes vivraient ensemble ». Ce point de vue-là n’est pas partagé par tous les Israéliens qui défendent les droits des Palestiniens. Beaucoup préféreraient la solution de deux Etats. Quelle que soit cette solution, Israël pourra difficilement faire l’impasse sur sa propre histoire, au vu des aspirations de sa société civile. Elle est ainsi condamnée à se regarder enfin en face.« En France, vous avez aussi ce genre de problèmes non ? » suggère Eitan, avec un sourire.

Henrik Lindell

1. Armée secrète juive avant la création de l’Etat d’Israël.

2. Terme employé par Dominique Vidal dans son livre Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens (l’Atelier, 1998).

3. Ce sont des historiens israéliens attachés à la vérification des faits derrière les mythes fondateurs d’Israël.

4. Plus d’info concernant les villages palestiniens disparus et/ou détruits.

P.-S.

La Nakba, l’histoire et la fable

Toute évocation de la Nakba est rendue doublement difficile en Israël car elle concerne non seulement les souffrances des Palestiniens mais aussi leur « droit au retour », une des clés du conflit israélo-palestinien. Si les autorités israéliennes reconnaissent que le transfert des populations a eu lieu, elles devraient aussi admettre le principe du « droit au retour ». D’après Israël, les Palestiniens ont certes subi des « erreurs regrettables » (un massacre à Deir Yassin par exemple), mais ils auraient aussi volontairement « abandonné » en 1948 leurs habitations sur conseil de l’armée des pays arabes. Une fable qu’aucun historien sérieux ne peut admettre. Pour aller plus loin, lire « Le droit au retour » (Actes Sud), ouvrage majeur dirigé par Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar.