Le Parlement européen a voté le 21 janvier pour saisir la Cour de justice de l’Union européenne au sujet de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay). Cette saisine de la cour bloque en théorie l’entrée en vigueur de cet accord commercial pendant plusieurs mois. Dans l’intervalle, la Commission européenne a toutefois la possibilité d’appliquer le traité à titre provisoire si elle le souhaite. Le gouvernement français a dit s’opposer à cette application provisoire.
Au moment où les parlementaires européens votaient, à l’extérieur du Parlement, à Strasbourg, des agriculteurs étaient venus de toute l’Europe pour manifester leur opposition à l’accord. Les manifestations agricoles se poursuivent aussi dans différents pays. « Il y a eu de nouvelles mobilisations la semaine dernière. D’autres sont prévues cette semaine dans différentes régions à l’appel de trois organisations représentatives des agriculteurs », rapporte par exemple Andoni García, de la Coordination des organisations d’agriculteurs et d’éleveurs d’Espagne (COAG), qui représente les petites et moyennes exploitations.
« L’ensemble des agriculteurs espagnols rejettent cet accord »
En Espagne aussi, l’accord de libre-échange avec le Mercosur suscite une large opposition du monde agricole. « L’ensemble des agriculteurs espagnols rejette cet accord », affirme Andoni García. Mais pas le gouvernement espagnol, de gauche, même si Sumar, parti de gauche qui fait partie du gouvernement, s’y oppose. « Ce gouvernement, comme les précédents, de différentes tendances politiques, a toujours soutenu cet accord. Il n’a jamais tenu compte de la position des organisations agricoles. Il est prêt à sacrifier l’agriculture et l’élevage au profit d’autres intérêts économiques ou géopolitiques », dénonce l’agriculteur.
Au niveau des gouvernements, seulement quelques pays de l’UE ont choisi de prendre position contre l’accord commercial avec le Mercosur : la France, l’Autriche, la Pologne, la Hongrie, et l’Irlande. En Italie, le gouvernement, dirigé par l’extrême droite de Giorgia Meloni, a tergiversé un temps avant de finalement soutenir le traité de libre-échange.
Les nouveaux marchés d’exportations qui s’ouvriraient vers les pays du Mercosur profiteraient-ils à l’agriculture italienne et ses centaines de produits sous appellations contrôlées ? « Avec l’accord du Mercosur, dans tous les pays qui ont de grandes capacités agricoles, il y en a qui gagneront. Il faut être honnête », dit Antonio Onoratti, de l’Association rurale italienne, qui regroupe des petites exploitations. Lui est implanté près de Rome. « Les éleveurs en intensif et hors-sol de France, d’Italie, d’Allemagne, vont sûrement y gagner parce qu’ils auront du soja à prix bien plus bas que le prix actuel », prévoit l’Italien.
« L’élevage de montagne va être écrasé »
Mais en Italie comme ailleurs, les petites exploitations risquent en revanche de pâtir de l’accord, ajoute Antonio Onoratti. « Une partie de la production de l’agriculture paysanne italienne, de viande, de blé, est vendue pour les industries de transformation. Là, il y aura une concurrence avec les pays du Mercosur. Les coûts de production vont baisser pour l’industrie agroalimentaire, avec cet accord mais aussi avec ceux négociés avec le Maroc, la Nouvelle-Zélande, le Canada… et ça va fournir une nouvelle occasion pour comprimer encore plus le prix payé à la ferme. Chez nous, c’est l’élevage de montagne qui va être écrasé, et le secteur des fruits et légumes de qualité, utilisés aussi dans l’industrie de transformation. Pour le vin, les grands producteurs italiens, qui sont en partie des multinationales, devraient y gagner parce que de nouveaux marchés vont s’ouvrir. Mais pas les petits vignobles. »
Pour les agriculteurs espagnols, « les conséquences seront très graves, alerte Andoni Garcia. Pour l’élevage, l’accord permet l’importation d’une viande de bœuf à un prix bien plus bas, qui risque de remplacer la production locale. Le Brésil, en plus de produire de la viande à grande échelle, n’a pas les normes sanitaires, environnementales et de bien-être animal que nous avons ici. Mais on peut aussi parler du secteur avicole, du secteur porcin, du miel, ajoute le syndicaliste agricole. D’autres produits comme le riz, le sucre, les agrumes sont également concernés. Tous ces secteurs seront touchés en Espagne, les produits moins chers arrivant sur le marché vont exercer une forte concurrence sur les agriculteurs et les éleveurs. »
En Irlande, la plus grande organisation agricole, l’IFA (Irish Farmers’ Association), l’équivalent de la FNSEA, « s’est clairement positionnée contre le Mercosur », signale Fergal Anderson, maraîcher bio dans l’ouest de l’Irlande et membre de l’association Farming for Nature. Dans ce groupement qui promeut l’agriculture bio et paysanne, « nous avons toujours essayé de formuler notre opposition au Mercosur dans une perspective plus globale. Je ne pense pas personnellement que le commerce international soit une mauvaise chose en soi, mais pas pour l’alimentation, et pas pour l’agriculture », ajoute le maraîcher.
« Les agriculteurs comme des pions sur un échiquier »
Du côté du principal groupement agricole allemand (Deutscher Bauernverband), le discours est ambigu. D’un côté, cette organisation promeut une stratégie d’exportation des produits agricoles allemands, mais s’inquiète de l’autre de l’effet des importations agricoles des pays du Mercosur. « Cette organisation est très étroitement liée au secteur industriel », pointe Bernd Schmitz, éleveur laitier dans l’ouest de l’Allemagne et représentant de l’organisation de l’agriculture paysanne allemande AbL.
Dans cette association agricole de plus petits producteurs, « nous sommes d’avis qu’il faut rejeter l’accord Mercosur tel qu’il est aujourd’hui, avec son volet agricole. Nous voyons bien qu’en Allemagne, les secteurs de la construction mécanique, de l’industrie chimique, de l’automobile, pourraient avoir de nouvelles opportunités avec cet accord, au moment où le marché des États-Unis est plus difficilement accessible avec les nouveaux droits de douane. Mais les agriculteurs sont ici comme des pions sur un échiquier, dit le producteur laitier. Ils sont sacrifiés pour faire avancer l’industrie. C’est le sentiment que partagent de nombreux agriculteurs en Allemagne. »
« Le gouvernement grec ne veut même pas nous parler »
En Grèce, « nous ne produisons pas de voiture, pas de technologie, on n’a rien de tout cela. Je ne vois rien de bon dans cet accord pour nous », pointe Thomas Moschos, éleveur bio dans le nord de la Grèce, président de l’Union des agriculteurs de Kastoria. Il assure que 100 % des agriculteurs grecs sont contre le texte. Ils se sont encore mobilisés début janvier, bloquant des autoroutes à travers le pays. « Nos seuls espoirs reposent désormais sur la Cour de justice de l’Union européenne », dit l’éleveur. « Le gouvernement grec, lui, ne veut même pas nous parler », ajoute-t-il.
Pourtant, 11 % de la population active grecque travaille encore dans l’agriculture. C’est le chiffre le plus haut de toute l’Europe. Moins de 2 % de la population active travaille dans l’agriculture en Allemagne, 3 % en France et au Portugal, environ 4 % en Irlande, Italie, Espagne, 8 % en Pologne. Plus de la moitié des exploitations agricoles de l’UE sont encore des petits producteurs avec moins de cinq hectares. Comment pourront-ils survivre face aux nouvelles importations venues d’Amérique latine ?
