Au Havre, 160 000 habitantes, le maire actuel, candidat à sa réélection, est un ancien Premier ministre qui veut devenir président de la République : Édouard Philippe. En face, la liste citoyenne “Le Havre est à vous” pourrait avoir des airs de David contre Goliath. Sauf que Le Havre est à vous ne s’oppose pas frontalement à Édouard Philippe, pas plus qu’aux autres listes concurrentes : celle d’union d’une partie de la gauche, menée par un communiste, celle de la candidate de la France insoumise (LFI), et la liste citoyenne concurrente, nommée “Le Havre en débat”.
« On n’est pas là pour taper ni sur les uns ni sur les autres, on est là pour proposer, souligne Franck Testaert, l’un des initiateurs de la liste participative havraise. Nous décidons absolument tout en collectif. Alors, c’est très long, mais il n’empêche, c’est comme cela qu’on a décidé de faire. » Ce que veut Le Havre est à vous, c’est sortir de la culture verticale des têtes de liste et des partis, et mettre en œuvre la démocratie directe. Le mouvement entend « faire du Havre une ville où chaque habitante peut prendre part aux décisions sur tous les sujets qui concernent sa commune, son quartier ».
Le groupe de Havrais est loin d’être le seul engagé dans cette démarche. Plus de 600 listes citoyennes et participatives se présentent aux municipales des 15 et 22 mars. Il y en avait près de 400 en 2020, dont une soixantaine avaient emporté la majorité municipale, seules ou en s’alliant avec des partis politiques.
Quels critères définissent une liste citoyenne et participative
Comment se définit une liste citoyenne et participative ? L’association Actions communes, réseau de collectifs qui se sont présentés aux municipales a identifié plusieurs critères. Ainsi, dans une liste participative, la volonté de faire vivre la démocratie est centrale ; la démocratie est entendue comme la participation directe des habitantes et habitants, agents et élues aux décisions les plus importantes de la commune ; le projet politique de la liste est co-construit par les habitantes en cherchant à faire s’exprimer la plus grande diversité d’opinions possible ; la liste est à l’origine portée essentiellement par des habitantes et habitants, en dehors de l’influence des partis politiques ; elle n’a pas de candidates ni de tête de liste prédéfinies ; elle porte une volonté de justice sociale et d’écologie.

« En gros, la liste n’est pas à l’initiative d’un parti politique, elle met la démocratie plus directe au centre du projet, le programme est co-construit avec les habitants, et ce n’est pas quelqu’un qui veut être maire qui se présente et qui réunit des gens autour de lui », résume Thomas Simon, fondateur de la coopérative Fréquence commune, qui accompagne des listes citoyennes.
Au Havre, les municipales de 2020 avaient vu s’affronter Édouard Philippe et une liste d’union de partis de gauche accueillant un tiers de candidats citoyens, tout en restant menée par le député communiste Jean-Paul Lecoq. Cette liste avait obtenu près de 36 % des voix au premier tour, avant de s’incliner devant Édouard Philippe au second, sur fond de forte abstention (57 %).
Cette fois, Jean-Paul Lecoq mène une liste d’union des gauches, avec le Parti communiste, le Parti socialiste, les Écologistes, Place publique, L’Après (fondé par plusieurs exclus de LFI comme Clémentine Autain) et l’Engagement (parti fondé par Arnaud Montebourg et dirigé depuis 2022 par une équipe issue de la société civile). La France insoumise présente quant à elle sa propre liste, menée par Charlotte Boulogne.
« En 2020, je trouvais le programme culturel de Jean-Paul Lecoq un peu hors-sol », se souvient Franck Testaert, qui travaille dans la culture depuis 30 ans. Après les élections, l’homme réfléchit alors, avec d’autres, à proposer une alternative. En 2024, il participe aux journées nationales des listes citoyennes et des communes participatives à Vaour, dans le Tarn, organisées par Fréquence commune, qui réunissent des centaines de personnes.
Un bus rouge dans les quartiers
« Notre mouvement est né comme ça », retrace l’homme. La liste Le Havre est à vous est lancée. « Ensuite, il a fallu faire le parcours du combattant administratif, monter une association, monter un parti, trouver des experts-comptables, ouvrir des comptes, des assurances… Enfin, tout le bazar. »
Depuis l’automne, le groupe, constitué de plusieurs dizaines de personnes, traverse Le Havre dans un bus rouge à deux étages, qui, chaque week-end, fait étape dans différents quartiers. Objectif : recueillir la parole et les demandes des habitantes et habitants, en particulier dans les quartiers populaires. « Le bus, on le loue le temps de la campagne. Et j’ai passé le permis bus pour pouvoir le conduire, précise Franck. On a fait ce choix plutôt que d’avoir un local de campagne dans un quartier où personne ne viendrait. Avec le bus, nous sommes visibles. On va dans les quartiers, on propose du café. Il y a une exposition à l’étage sur des initiatives citoyennes dans des villes européennes et du monde. Ça permet d’ouvrir le débat. »
Le 8 février, le mouvement a établi son programme lors d’une assemblée ouverte, autour de onze thèmes, de l’alimentation au sport en passant par l’aménagement urbain et, évidemment, la démocratie. La soixantaine de participantes a formé des groupes, qui ont déterminé quelques propositions avant un choix définitif en assemblée plénière.
Budget participatif et droit d’interpellation
Les mesures ont été décidées par un vote à main levée, à la majorité. Au final, il y en a eu 40 retenues. L’une d’elles est prioritaire : ne laisser aucun enfant dormir à la rue. Mais aussi : mettre en place un budget participatif et un droit d’interpellation, par lequel une pétition signée par 1000 personnes doit automatiquement être débattue au conseil municipal.

La liste participative veut aussi mettre en place une sécurité sociale de l’alimentation, qui garantit l’accès à une alimentation de qualité via une caisse commune, ou encore des paniers d’aliments sans pesticides ni perturbateurs endocriniens pour les femmes enceintes, appelés « ordonnances vertes ».
Le Havre est à vous met également en avant un engagement pour une « laïcité sans discrimination », explique Franck Testaert : « On veut que le burkini soit autorisé à la piscine, et qu’il y ait de la place dans les cimetières pour les musulmans, les bouddhistes, les juifs… »
Le 15 février, le mouvement a constitué une liste, établie lors d’un système d’élection sans candidat, où les personnes sont désignées par le groupe sans s’être forcément présentées. « On s’est mis en ligne, celles et ceux qui ne voulaient pas être dans les dix premiers de la liste, potentiellement éligibles, allaient à un endroit, les autres à un autre. Ensuite, le groupe de dix personnes a voté pour la tête de liste et l’ordonnancement des neuf autres, détaille l’initiateur du « Havre est à vous ». Puis on a pratiqué le tirage au sort pour les places suivantes, de la 11e à la 61e sur la liste », en respectant la parité. La tête de liste est Marie Le Cieux, documentaliste.
Une deuxième liste citoyenne menée par une cinéaste
Si Le Havre est à vous n’obtient pas d’élues, la liste pourrait toutefois avoir une place par désistement sur la liste d’union des gauches, que Franck Testaert a rencontrée en amont. Le Havre est à vous a aussi envisagé une fusion avec l’autre liste apartisane citoyenne, Le Havre en débat. Celle-ci est menée par Sophie Zarifian, une cinéaste qui a créé un mouvement après avoir commencé l’an dernier à publier des vidéos critiques de la gestion municipale d’Édouard Philippe.
« J’ai publié une première vidéo sur la situation au Havre en janvier 2025. Il y a eu des conversations sous les vidéos. On s’est rendu compte que des gens n’étaient pas satisfaits de la manière dont la ville était gérée mais qu’il n’y avait pas beaucoup d’espace de parole pour contester. On a lancé un mouvement en juin 2025, à partir des gens qui conversaient sous les vidéos, et via un formulaire, auquel 150 personnes ont répondu », explique Sophie Zarifian, qui est la tête de liste.
Pour elle, il n’y a pas d’union possible avec Le Havre est à vous : « Pour les gens dans notre liste, un accord avec la liste de gauche pour avoir un siège, c’est inacceptable. Certains ont dit qu’ils partiraient si on fusionnait avec “Le Havre est à vous”. » Les deux listes entendent toutes deux aller chercher les quelque 60 % d’abstentionnistes des précédentes élections municipales, et dressent un constat commun : celui du désamour des habitantes pour les partis. « Une des choses qui apparaît dans nos parcours avec le bus et nos rencontres avec les gens, c’est que les trois quarts en ont ras-le-bol des partis politiques en général, dit Marie Le Cieux, la tête de liste du Havre est à vous. Et y compris du RN. » Le parti d’extrême droite avait récolté 27 % des voix aux élections européennes de 2024 au Havre, et plus de 7 % lors des dernières municipales.
Sans parti mais « plutôt de gauche »
Le Havre est à vous se veut apartisan, mais sa tête de liste qualifie malgré tout le mouvement de « plutôt de gauche », quoique sans « barrière politique ». « Même l’ancien candidat RN aux municipales de 2020 a toqué à notre porte pour voir s’il pouvait nous rejoindre, révèle Franck Testaert. On était bien embêté. » L’ancien candidat RN a finalement renoncé de lui-même. « Nous, on reste vraiment pratico-pratique, insiste Marie Le Cieux. Il y a 70 enfants qui dorment à la rue au Havre tous les soirs. Qu’on soit RN ou LFI, on ne peut pas dire que c’est bien. Et dire qu’on est apartisan, que nous ne sommes rattachés à aucun parti, tout de suite, ça détend les gens. »
Les programmes de la liste d’union des gauches, de la liste Le Havre est à vous, de celle de Sophie Zarifian et de LFI semblent avoir de nombreux points communs, en particulier sur le renforcement de la démocratie locale, des conseils de quartier, et de la participation des habitantes. « Je pense que la différence entre la liste des gauches et nous, c’est la méthode », dit Franck Testaert. Pour la liste participative, les partis ne seront jamais assez horizontaux dans leurs prises de décision. « On peut être d’accord sur de nombreux points sur le fond, mais sur la forme, on ne sera jamais d’accord », complète Franck.
« La couleur politique, c’est important »
Le directeur de campagne de la liste d’union des gauches regrette la désunion. « Nous, on aurait souhaité que la gauche soit rassemblée dès le premier tour, toute la gauche, avec LFI et les participatifs », dit Baptiste Bauza, cheminot, secrétaire de section du PCF au Havre. Pour la candidate LFI, Charlotte Boulogne, 28 ans, ces listes citoyennes ne sont « pas un problème », assure-t-elle, « c’est le principe démocratique ». Mais elle ajoute : « Ce qui me dérange un peu dans le principe des listes citoyennes, c’est de s’affirmer libre des appartenances gauche-droite. Car, alors, on ne sait pas à quelle sauce on peut être mangé. J’entends qu’il y ait des gens qui ne veulent plus des partis, mais autant je pense que cela peut facilement fonctionner sur une petite commune, autant ici, au Havre, on est sur une gestion à beaucoup plus grande échelle. Et pour moi, la couleur politique, c’est important. »

Le conseiller municipal LFI Pierre Bouysset, architecte-urbaniste, l’un des initiateurs d’un tiers-lieu coopératif du Havre, dans l’opposition depuis 2020, trouverait plus intéressant d’avoir « des listes mixtes, avec des partis et des citoyens ». Pour lui, les listes citoyennes, « c’est une fausse route ». Quand bien même LFI, qui ne veut pas d’alliance avec le PS, a choisi de faire cavalier seul, l’homme avertit que « quatre listes de gauche, c’est peut-être se tirer une balle dans le pied ». Et, ajoute-t-il, « sociologiquement, la liste Le Havre est à vous est homogène. Ils n’ont pas réussi à s’élargir. »
La tête de la liste participative, Marie Le Cieux, le reconnaît : « Pour être transparent, dans la liste, on est majoritairement blancs, on est majoritairement pas très jeunes, et on est majoritairement plutôt diplômés. » Mais Le Havre est à vous regarde au-delà des seules élections de mars. « L’idée, c’est de continuer. Je pense qu’en 2032, la liste sera beaucoup plus mixte socialement. » En attendant, le bus rouge pourrait devenir de plus en plus familier aux Havrais.
