« Paris-Nice » à pied plutôt que « Paris-Bamako » en charter

Lutte des sans papiers

par Ludovic Simbille

Le mouvement des sans papiers entame une nouvelle action : un périple d’un mois à pied entre Paris et Nice où se tiendra fin mai le sommet France – Afrique. Soutenue par plusieurs syndicats, la grève des travailleurs sans papiers continue, avec comme résultat non négligeable des centaines de régularisations en cours.

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C’est ce 1er mai, date symbolique de la fête des travailleurs, qu’ont choisi les collectifs de sans-papiers (CSP) pour débuter une marche de 30 jours. Un périple vers la Côte d’Azur baptisé « Paris - Nice à pied pour les sans-papiers ». « Ce qui m’a décidé à marcher ? Quand tu es sans-papiers, il faut se faire connaître, sortir de l’ombre, sinon cela ne sert à rien », explique simplement un futur marcheur. Parés d’une veste fluorescente et armés de leur « petit guide du marcheur », 80 personnes sans autorisation de séjour ainsi que leurs soutiens traverseront les villes de Melun, Auxerre, Dijon, Chalon-sur-Saône, Mâcon, Lyon, Valence, Avignon, Marseille, Cannes. Ils seront logés dans des gymnases ou des centres d’accueil, avant d’arriver le 31 mai à Nice.

« Gouvernements africains, arrêtez de collaborer ! »

La destination ne doit rien au hasard. C’est à Nice que se déroule, les 31 mai et 1er juin prochain, le Sommet France - Afrique. 67 chefs d’États s’y réunissent pour commémorer le cinquantième anniversaire de la grande vague d’indépendance des colonies françaises en Afrique de l’Ouest, de la Mauritanie au Congo. S’inviter aux festivités permet de relier la question des sans-papiers à la question coloniale. Sow Aliou, un représentant de la CSP 75, ironise : « Ce sont d’abord les Français qui ont migré vers notre pays. Quand ils étaient là, nous ne les avons pas expulsé, et en plus ils ont tout pris. »

Désormais, l’État français cherche à conclure des accords bilatéraux avec ses anciennes dépendances pour faciliter l’expulsion de migrants. Depuis 2008, le Bénin, le Cameroun, le Sénégal ou la Tunisie ont signé avec la France de tels accords facilitant la délivrance par les consulats de laissez-passer nécessaires pour l’expulsion d’un immigré sans papiers vers son pays d’origine. Le Mali résiste encore aux injonctions françaises en refusant ce type de « partenariat ».

D’occupations en grèves

Cette marche est donc un moyen « d’interpeller ces présidents qui sont souvent collabos avec la France et l’Europe pour la gestion de l’immigration », selon Sissoko Anzoumane, malien et porte-parole de coordination parisienne des sans papiers. L’objectif reste la régularisation de chacun, « à commencer par les 3000 occupants du ministère de la régularisation de tous les sans papiers ».

Ce « ministère » a été inauguré le 26 septembre 2009 dans le 18e arrondissement de la capitale en présence de personnalités artistiques et militantes. Il est l’aboutissement d’une longue série d’actions et d’occupations : celle des locaux de la Caisse primaire d’assurance maladie, en juillet 2009 ; l’occupation – critiquée - de la bourse du travail (rue Charlot, Paris 3e) en mai 2009. L’union départementale de la CGT avait alors pris la responsabilité de procéder à l’évacuation musclée des sans papiers, initiative désavouée ensuite par la direction confédérale du syndicat. Les occupants reprochaient à la CGT, initiatrice avec l’association « Droits devant ! » de la grève des sans papiers, de ne pas soutenir les travailleurs non syndiqués ou isolés dans leur entreprise pendant que Bernard Thibault leur rétorquait « qu’ils se trompaient de cible ». À l’heure où plusieurs milliers de travailleurs sans titre de séjour sont encore en grève, les dissensions et les soupçons entre les différents acteurs du mouvement demeurent malheureusement d’actualité. Ce qui n’a pas empêché plusieurs centaines de travailleurs migrants de défiler aux côtés de la CGT ce 1er mai.

Des centaines de régularisation en cours

Quel est le résultat de cette longue lutte ? « Vraiment, pour nous, c’est positif », reconnaît Djibril Diaby, l’un des délégués. Près de trois cents dossiers déposés en Préfecture en juin seraient en cours de traitement. Plus d’une centaine de régularisations ont été accordées sous la mention « vie privée et familiale ». « En huit ans, nous n’avions jamais obtenu ça ! », estime Djibril Diaby.

Toulouse - Paris en 1999, Marseille - Paris en 2002, Paris - Bruxelles en 2004. En quatorze ans de lutte, avec ses hauts et ses bas, les sans-papiers n’en sont pas à leur premier tour de France. Pour Sissoko Anzoumane, cette nouvelle marche « peut rendre populaire le mouvement ». En attendant, les routards de mai 2010 empruntaient en guise de première étape le cortège du 1er mai, histoire de rappeler qu’un immigré sans papiers n’a rien d’un touriste. Le convoi posera ensuite ses valises à Vitry-sur-Seine avant de partir vers le Sud. Si user ses semelles jusqu’en PACA n’aura rien d’une promenade de santé, un « Paris - Nice » à pied vaut toujours mieux qu’un « Paris - Bamako » en charter.

Loudo S.