Quand l’Andalousie s’enrichit grâce aux immigrés tout en votant pour un parti xénophobe

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En Espagne, les zones de cultures intensives sous serre sont le lieu d’un miracle économique fondé sur le recours massif à la main-d’œuvre immigrée. Ces territoires votent aussi pour Vox, le parti d’extrême droite qui refuse toute régularisation.

par Alban Elkaïm

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La terre sableuse craque sous leurs pas. Quelques flammes dansent encore sur les restes des baraques parties en fumée ce matin-là. « On apporte de l’aide ! Nourriture ! Eau ! Les victimes de l’incendie en premier », s’époumone Daiana en parcourant le campement avec Luis. Peu à peu, des visages émergent de petites maisons faites de bois de palettes et de bâches de plastiques utilisées dans les serres agricoles – des habitations précaires appelées “chabolas”, alignées sous le soleil déjà fort en avril dans cette région du sud de l’Espagne.

Trois véhicules chargés d’aide humanitaire cheminent lentement sur le chemin irrégulier qui mène à la place centrale de cet ensemble de logements de fortune. Tout autour se dressent les bâches de plastique blanc des serres de fruits rouges de Lucena del Puerto, commune de la province de Huelva, en Andalousie. 

« Tous les habitants des baraques travaillent dans ces serres », explique Daiana Iordachescu, en balayant l’horizon de la main. Cheffe de fait du campement voisin, c’est elle qui a décidé d’envoyer de l’aide ici après l’incendie. De nationalité roumaine, elle fait partie des quelques personnes en situation régulière dans ces petits bidonvilles, sans eau ni électricité, disséminés au milieu des champs dans la zone de production des fruits rouges. L’immense majorité des baies cultivées dans cette zone d’Andalousie est destinée à achalander les étals des autres pays d’Europe, dont l’Espagne est le premier fournisseur, avec la fraise comme produit star.

1,45 milliard d’euros d’exportations grâce à la main-d’œuvre immigrée

Plus de 98 % des baies produites en Espagne poussent à Huelva. En 2025, le secteur a exporté pour 1,45 milliard d’euros, équivalant à plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB) de la province. La production est concentrée principalement sur sept communes, dont Lucena del Puerto. Ce miracle économique serait impossible sans le recours massif à une main-d’œuvre immigrée bon marché, et ultraflexible.

Une feme au visage émacié parle.
Daiana Iordachescu fait partie des quelques personnes en situation régulière qui travaillent ici dans les serres de fruits rouges. Elle aide à organiser la vie dans les zones d’habitat de fortune des travailleurs migrants de Lucena del Puerto.
©Alban Elkaïm

Et pourtant, ici, en Andalousie, le parti d’extrême droite espagnol Vox fait ses choux gras des travailleurs étrangers des cultures. « Les champs espagnols ne veulent pas d’immigration massive ni de régularisation », clamait Manuel Gavira, candidat principal du parti d’extrême droite Vox aux élections régionales du 17 mai, quelques jours avant le scrutin, dans la plus grosse commune de la « zone fraisière ». « Le problèmes des Andalous est l’invasion migratoire », renchérissait Santiago Abascal, président du parti, venu soutenir son champion.

Vox fait 30% dans ces zones de cultures sous serres

Vox a engrangé près de 14 % des voix lors de ce scrutin, la droite du Parti populaire espagnol 41,6 % et les socialistes 22,7 %. Ce résultat de Vox est en dessous du niveau du parti dans les sondages, autour de 17 %. Mais, comme à chaque élection, l’extrême droite fait beaucoup mieux dans les zones de production agricole les plus intensives, à Huelva et Almería, qui fonctionnent selon le même modèle de recours à la main-d’œuvre étrangère. Son score moyen a été de 20,31 % le 17 mai dans les bureaux de votes qui couvrent les exploitations de fruits rouges. La tendance est encore plus marquée à Almería.

Vox focalise en ce moment son message sur le rejet du processus de régularisation extraordinaire ouvert en avril par le gouvernement espagnol du socialiste Pedro Sánchez. Cette régularisation pourrait bénéficier à 500 000 personnes déjà présentes en Espagne. Il est possible de déposer une demande jusqu’à fin juin. 900 000 personnes l’ont déjà fait. Toutes les demandes doivent être étudiées, puis acceptées ou refusées, d’ici fin septembre, au plus tard.

« Ils ont de grosses voitures, de belles villas. C’est grâce à nous »

Vox s’oppose évidemment à cette mesure. En Andalousie, le parti d’extrême droite ambitionne maintenant de casser la majorité absolue du Parti populaire pour devenir faiseur de rois et imposer l’application de la « priorité nationale » en échange de son soutien. « Ici, il y a plein d’immigrés qui travaillent dans les champs, qu’ils soient sans-papiers ou avec papiers. Pleins ! Et les bénéficiaires de ce travail, ce sont les exploitants agricoles. Ils ont de grosses voitures, de belles villas. C’est grâce à nous », estime Brahim*, 22 ans, qui revient du point de distribution installé après l’incendie qui s’est déclaré ce matin sur le campement.

Fraise, framboises, mûres, myrtilles : la culture des baies nécessite une main-d’œuvre saisonnière nombreuse. La tâche est dure, les salaires bas et la pleine activité n’est garantie que pendant les périodes de récoltes. Très peu d’Espagnols acceptent ces conditions de travail. Cela attire de nombreux immigrés, qui espèrent trouver leur place dans cet écosystème. Les plus précaires, qui ne peuvent se loger ailleurs, ont construit des sortes de bidonvilles, près de grandes zones de culture. La plupart sont en situation irrégulière. 

Pour les agriculteurs, cette situation offre un vivier de travailleurs disponibles sur demande. « Un jour ensoleillé, si beaucoup de fraises sont mûres, il suffit de faire passer le mot : “Telle exploitation a besoin de 10 travailleurs” », explique Pepa Suárez, présidente d’une association qui accompagne les habitants de ces bidonvilles depuis deux décennies.

Un homme et une femme de dos regardent un terrain avec des débris.
Un incendie a détruit une partie du bidonville ce matin-là. Les flammes sont la plus grande peur des habitants de ces abris faits de matériaux inflammables et où, faute d’électricité, on cuisine souvent au feu.
©Alban Elkaïm

« Les personnes en situation irrégulière acceptent des conditions encore plus précaires que les autres. Les responsables des exploitations ne respectent pas le salaire minimum en vigueur : 57,95 euros la journée », détaille ainsi le rapport « Les frontières internes de l’Andalousie : atteintes aux droits dans les campements de Huelva et Almería », publié en 2025 par l’Association pour les droits humains d’Andalousie (APDHA).

Logés dans des bidonvilles

« Le business de la fraise ne marche pas sans l’exploitation des travailleurs. Si je te paye 20 euros la journée, c’est 40 euros dans ma poche. Multiplie ça par le nombre de travailleurs. C’est très rentable », calcule Carmen Vázquez, sociologue de formation, qui a mené un travail de terrain dans les zones de cultures sous serre d’Andalousie pour rédiger ce rapport. L’APDHA estime qu’en 2024, entre 8000 et 10 000 personnes ont travaillé sur la zone sans être déclarées. Contre 14 000 employés en règle, venus pour quelques mois dans le cadre d’accords d’immigration avec des pays tiers.

Les conditions de vie sont rudes dans les habitats informels construits par ces travailleurs. « Comparables aux pires que j’ai vues dans le monde », tançait le rapporteur des Nations unies sur la pauvreté extrême en 2020. « L’incendie de ce matin me fait très peur. Nos vies sont en danger. Vivre dans ces conditions, c’est très risqué », résume Brahim devant la baraque où il s’apprête à rejoindre ses deux camarades, à quelques dizaines de mètres de restes encore fumants de celles qui ont brûlé.

Les flammes sont la plus grande peur des habitants de ces bidonvilles faits de matériaux inflammables et où, faute d’électricité, on cuisine souvent au feu. « Mais peut-être que, demain, les choses vont changer avec la régularisation », veut croire Brahim. Le jeune homme a pris rendez-vous dans un centre de la Sécurité sociale le surlendemain pour que sa situation soit étudiée. 

Les espoirs d’une régularisation

Luis Kyeremeh aussi envisage enfin d’être régularisé. Il vient du Ghana. Malgré 18 années passées dans les champs de fruits rouges espagnols, il n’a toujours pas obtenu ses papiers. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. « J’ai acheté une promesse d’embauche. Tu payes 3000, 4000 euros. Le chef m’a donné un document, mais il ne valait rien, témoigne-t-il. Maintenant, je vais faire mes papiers avec l’aide de la Croix-Rouge. »

Le processus de régularisation ouvert le 16 avril suscite un grand espoir ici. « Régulariser ta situation te rend beaucoup moins vulnérable aux violations de tes droits. Cela donne aussi accès à des possibilités pour sortir des bidonvilles », explique la militante associative Pepa Suárez. 

Vox profite-t-il de sa croisade contre la régularisation ? Le 17 mai, la commune de Lucena del Puerto a placé le parti en deuxième position. Devant les socialistes, comme dans la plupart des zones de culture sous serre de la province. C’est Huelva qui a donné un député régional de plus à la formation d’extrême droite. Mais c’est Almería qui lui a offert son record : 47 % des voix dans le bureau de vote qui couvre la deuxième plus grande étendue de serres au monde. Quant au Parti populaire, il a perdu sa majorité absolue en Andalousie et dépend aujourd’hui de Vox pour gouverner la région.

« Le patron se sent presque seigneur féodal »

« La population de ces communes rurales ressent angoisse et incertitude face aux transformations rapides de la société ces dernières décennies. L’arrivée de l’immigration s’est faite en même temps, et “l’étranger” est très visible. Il est facile de lui imputer ces changements comme le fait Vox », analyse Octavio Vázquez-Aguado, professeur spécialisé dans le travail social à l’université de Huelva.

Qu’en pensent les entrepreneurs agricoles qui produisent les fruits rouges ? Difficile de mesurer leur poids dans la montée du parti sur leurs terres. Mais, a minima, ils ne s’en démarquent pas. Aucune opposition particulière aux discours de l’extrême droite n’est venue de ce côté.

« Ce sont des cercles où on vote Vox par traditionalisme, pense María José Madirolas Reyes, de l’association locale qui vient en aide aux travailleurs des serres En la calle (« Dans la rue »). C’est un environnement dans lequel le patron se sent presque seigneur féodal, cautionné socialement, moralement et institutionnellement. »

Les employeurs refusent de fournir un contrat

Les agriculteurs pourraient pourtant aider les travailleurs à régulariser leur situation, en leur offrant un contrat. « Énormément de migrants nous racontent qu’ils travaillent pour un employeur sans contrat, et que cet employeur refuse de leur en fournir un quand ils le demandent », rapporte Pepa Suárez. Face à la régularisation extraordinaire décidée par le gouvernement espagnol, le silence et la passivité du secteur des fruits rouges sont significatifs. Ailleurs en Espagne, des associations professionnelles estiment qu’il leur revient d’aider les travailleurs sans-papiers à régulariser leur situation.

Un homm accroupi dans un abri de fortune regarde l'objectif.
Luis travaille depuis 18 ans dans les champs de fruits rouges espagnols, mais il n’a toujours pas obtenu ses papiers. Il espère aujourd’hui être régularisé grâce à la campagne exceptionnelle de régularisation de 500 000 personnes lancée par le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez.
©Alban Elkaïm

« À Huelva et à Almería, elles sont contre, dit Pepe Vico, membre de l’association En la calle. Les mairies refusent de domicilier les migrants. Alors que c’est une obligation légale. Et ici, dans les villages, ce sont ces entrepreneurs agricoles qui commandent. »

L’absence de domiciliation constitue la barrière la plus importante à la régularisation. Pour Pepa Suárez, c’est du « racisme institutionnel ». Cette attitude ne date pas de l’arrivée de Vox dans le paysage politique espagnol. Les bidonvilles autour des cultures sous serre d’Andalousie existent depuis plus de 25 ans.

« La pression du discours politique raciste »

Mais la propension de ces territoires à appuyer un parti dont la promesse centrale est d’évincer les immigrés semble révélatrice de leur rapport aux travailleurs étrangers. « Les entrepreneurs agricoles rêveraient que les étrangers viennent travailler, mais qu’ils cessent d’exister une fois la journée terminée, et jusqu’au matin suivant. Quant à la population, les gens voudraient oublier cette réalité, tout en sachant qu’elle existe. Dans l’idéal, ils aimeraient que les immigrés soient invisibles, en dehors de leurs vies, de leurs écoles et de leur monde », analyse le chercheur Octavio Vázquez. 

« Vox ne veut pas que les immigrés partent. Il veut qu’ils soient au boulot et qu’ils la ferment, sans droits », renchérit Pepa Suárez. Le parti défend obstinément le secteur face à toute critique locale ou internationale sur les droits humains ou l’impact environnemental des cultures sous serres. Mais il ne dit rien sur le fait que ces cultures sont possibles grâce au travail de migrants, que Vox décrit à l’inverse comme le plus gros problème de la province. 

La présence de Vox fait aussi obstacle à toute amélioration de la situation à l’échelle de l’administration locale. « Vox a énormément tiré le Parti populaire [qui gouverne la région et presque toutes les communes du secteur, ndlr] [vers des positions plus dures sur l’immigration, particulièrement à Huelva », observe Octavio Vázquez. La gauche n’est pas en reste. Dans la commune de Moguer, la mairie socialiste agit de la même manière. « Je crois que si la pression du discours politique raciste n’était pas aussi forte, les choses seraient différentes », résume Pepa Suárez.