« Quand les grévistes voient l’ampleur des dons aux caisses de grève, ça leur donne confiance »

Solidarités

par Rachel Knaebel

Elles sont l’un des symboles de la mobilisation contre la réforme des retraites : de multiples caisses de grèves ont collecté plusieurs millions d’euros pour aider les grévistes à tenir et, peut-être, à relancer le mouvement après le passage en force du gouvernement qui recourt à l’article 49.3. Gabriel Rosenman, ancien cheminot et militant Sud Rail, écrit aujourd’hui une thèse sur l’histoire des caisses de grève. Entretien.

Basta! : Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux caisses de grève ?

Gabriel Rosenman [1] : J’ai entrepris une thèse sur le sujet après avoir passé dix ans à la SNCF comme cheminot et syndicaliste. J’ai pratiqué moi-même les caisses de grève, notamment lors de la mobilisation contre la loi travail en 2016, durant laquelle j’ai géré une caisse locale à Saint-Lazare. Ces dernières années, les grèves se sont allongées et des conflits qui durent sont très difficiles sans caisse. Je cherche à rendre visible cette démarche, j’essaye d’en généraliser les bonnes pratiques, dans une approche engagée.

Depuis quand les caisses de grève sont-elles redevenues incontournables ?

En 2018 a eu lieu une collecte historique, lancée par le sociologue Jean-Marc Salmon. Cette collecte, dite « des intellectuels » pour les cheminots, a recueilli plus d’un million d’euros. Dans le même temps, des caisses ont été créées pour plusieurs grèves locales. La grève des femmes de chambre de l’hôtel Park Hyatt de la place Vendôme à Paris, par exemple, a duré environ trois mois. Elle était organisée par le syndicat CGT des hôtels de prestige, qui a une caisse de grève permanente depuis 2012, abondée par les cotisations. Mais cette caisse se vide à chaque fois qu’il y a une grève longue, comme celle dans laquelle le syndicat est engagé à l’hôtel Ibis des Batignolles, dans le nord-ouest de Paris, depuis sept mois. C’est l’un des seuls syndicats en France qui a une caisse permanente, avec la confédération CFDT.

L’autre très longue grève des dernières années est celle des postiers des Hauts-de-Seine (92), qui a duré 15 mois. Ils sont devenus des professionnels de la caisse de grève. Plusieurs heures chaque jour étaient dédiées à la collecte d’argent, dans toutes les manifestations, meetings, réunions publiques, sur les marchés. Les postiers ont publié un calendrier de la grève, vendu des T-shirts. La plus grosse activité de collecte, ce sont des heures passées en appels téléphoniques et envois de mails à toutes les structures syndicales du pays, aux syndicats locaux, régionaux, aux confédérations... Ils ont réussi en 15 mois à réunir plus d’un million d’euros – ce qui est passé inaperçu dans les médias. Cela leur a permis de distribuer aux postiers en grève quasiment 1000 euros par mois et par gréviste pendant 15 mois. C’est ce qui a permis de tenir – pas un seul des 150 grévistes n’a repris le travail. La caisse leur a permis de gagner.

Quand apparaissent les premières caisses de grève en France ?

Plusieurs phases se dégagent dans l’histoire des caisses de grève. La première commence dans les années 1830. Il ne s’agit pas alors de démarches syndicales, mais plutôt de caisses de secours mutuel : des militants ouvriers mutualisent des caisses de cotisations, car il n’y a pas de protection sociale. Ces caisses sont là pour faire face à la fois à la retraite, aux accidents du travail, au chômage et aux grèves. Ce développement est limité en France par Napoléon III, qui encadre la mutualité de manière très stricte pour empêcher que les sociétés de secours mutuel ne se transforment en sociétés de résistance. En France, la mutualité a été institutionnalisée par le pouvoir et également désarmée par lui. Les caisses de secours mutuel qui voulaient continuer à mener une activité militante et de soutien aux grèves se sont peu à peu transformées en chambres syndicales.

L’un des acteurs principaux de la Première internationale en France, Eugène Varlin, se donne comme mission de fédérer le plus possible de sociétés de secours mutuel dans une structure qu’il appelle la « Caisse du sou » [2]. Eugène Varlin est un ouvrier relieur, il anime des grèves et crée une société de secours mutuel dans sa branche. Son projet de la Caisse du sou fonctionne selon le principe de la réciprocité entre chambres syndicales. Lors des grèves, une chambre syndicale peut prêter de l’argent à une autre, à condition de s’engager soit à rendre l’argent à la chambre prêteuse, soit à le prêter à son tour à une autre chambre qui partirait en grève. Ce fonctionnement se met aussi en place au niveau international, avec une forte présence des syndicats anglais, belges, suisses, des pays où les syndicats ont davantage une culture d’accumulation d’argent, alors que le syndicalisme français s’est plus développé comme un syndicalisme révolutionnaire, très opposé à la thésaurisation, avec comme perspective centrale la grève générale. Or, c’est impossible d’indemniser les grévistes dans une grève générale, parce que cela veut dire potentiellement indemniser tous les salariés.

Les choses évoluent avec la création des grands syndicats, dont la CGT en 1895 ?

À partir de la fin du 19e siècle, la grève et les syndicats deviennent légaux – un vrai encouragement à la pratique gréviste. Le nombre de grèves et leur échelle augmentent beaucoup, elles touchent de larges secteurs de l’industrie, des salariés très nombreux et peu qualifiés. Auparavant, c’était plus des ouvriers qualifiés, moins nombreux, qui faisaient grève. Mais les capacités d’autofinancement du mouvement ouvrier se trouvent dépassées par les nouvelles grèves. Apparaît alors la pratique de la souscription, reprise à la philanthropie bourgeoise classique, à la fin du 19e siècle. Cela suscite un fort rejet des militants radicaux, qui ne veulent pas être enfermés dans une dépendance par rapport aux donateurs. Avec pour crainte, quand on ne maitrise pas d’où vient l’argent, de mélanger l’argent de la solidarité ouvrière et celui de la philanthropie bourgeoise – ce qui était refusé.

La pratique devient courante malgré ces oppositions. Les journaux socialistes ouvriers, les mairies, ouvrent des appels à souscription qui tournent dans des ateliers ou parmi la population. Les listes de donateurs sont publiées, avec le nom de ceux qui veulent le donner, les montants, les messages de soutien. Cela ressemble fort aux cagnottes en ligne actuelles. La mise en place du télégramme et des virements bancaires à la fin du 19e siècle a un impact important sur les caisses de grève. Cela permet de récolter plus facilement l’argent et d’annoncer rapidement aux grévistes ce qu’ils vont recevoir, donc de leur permettre de tenir.

Au début du 20e siècle, les grèves sont longues, entre 15 et 20 jours en moyenne. De plus en plus de syndicats, dont des branches de la CGT, se dotent de caisses permanentes. L’union de la métallurgie parisienne met par exemple en place une souscription permanente dans les années 1920. On voit un mouvement de généralisation des caisses de grève jusqu’aux années 1930. Puis après-guerre, la dynamique change complètement. La CGT abandonne totalement le principe d’une caisse de grève permanente.

Parce que cela entre en contradiction avec l’aspiration à être un syndicat révolutionnaire ?

Il y a de ça, mais ce n’est plus vraiment alors la CGT syndicaliste révolutionnaire, c’est devenue la CGT communiste. Avec l’influence du Parti communiste, la CGT a tendance à déléguer le soutien aux grévistes à d’autres organisations, notamment le secours populaire ou les mairies communistes, où il y a une longue pratique de distribution de bons de nourriture, d’aides matérielles aux grévistes qui habitent dans les villes communistes. La durée des grèves baissent drastiquement aussi, à partir de 1948, il y a donc moins de besoins. Le syndicalisme chrétien, dont est héritière la CFDT, suit la dynamique inverse : une institutionnalisation des caisses permanentes, avec, au départ, de nombreuses caisses, sectorielles et régionales. Puis toutes les caisses régionales subissent un mouvement d’unification, jusqu’à la naissance d’une caisse unique de la CFDT en 1973, la Caisse nationale d’action syndicale (CNAS)

À quoi cette caisse sert-elle puisque la CFDT appelle rarement à la grève ?

La CFDT crée cette caisse lors de sa période de radicalisme autogestionnaire, avec des pratiques grévistes très importantes. Lors de la mobilisation des salariés de l’usine Lip de Besançon, au début des années 1970, c’est une équipe CFDT qui pousse la logique de la grève longue et de la caisse de grève, jusqu’à la reprise de l’outil de travail. En 1972 déjà, lors de la grève de l’usine du Joint français en Bretagne, énormément d’argent est collecté. Puis la grande grève des PTT de 1974 vide entièrement la caisse de grève de la CFDT. À partir de là s’engage une réflexion chez les dirigeants de la CFDT pour avoir une caisse qui puisse tenir et ne pas se vider au premier conflit. Ils appellent cela la « capacité de résistance » de la caisse. L’objectif est que la caisse puisse indemniser l’ensemble des adhérents pendant dix jours de grève, dans un scénario qui n’est pas une grève générale, mais où plusieurs secteurs partent en grève en même temps.

L’assise financière de la caisse de la CFDT est ensuite rendue possible par deux facteurs : la chute drastique et générale des journées de grève à partir des années 1980, et le recentrage idéologique de la CFDT, qui pratique moins la grève, et a donc plus de capacité à accumuler son trésor de guerre [cette caisse dispose actuellement d’une réserve de plus de 130 millions d’euros, ndlr]. L’existence de ce magot pose aujourd’hui des questions aux dirigeants de la CFDT. Ils ne savent pas trop quoi en faire. Au moment de sa création, la caisse avait trois raisons d’être : la grève, mais aussi les démarches juridiques des adhérents et la lutte contre la répression anti-syndicale. C’était une grande majorité pour la grève et une petite partie pour le reste. Aujourd’hui, cela s’est complètement inversé.

Qui sont les donateurs et donatrices des caisses de grève ? Les salariés syndiqués ou tout le monde ?

Cela peut-être les deux, et ce n’est pas du tout la même démarche dans les deux cas. Une caisse abondée par les cotisations syndicales est une caisse permanente, qui existe avant les conflits. Dans le cas de la CGT des hôtels de prestige ou de la CFDT des années 1970, l’existence de cette caisse est un argument pour déclencher les grèves, pour donner confiance aux salariés. Alors que dans le cas des caisses qui font appel au dons, il y a une incertitude très forte. Ce sont des caisses qui collectent une fois que la grève est déjà déclenchée. C’est aussi pour cela que le montant des collectes des dernières années joue un rôle si important, dans le mouvement actuel contre la réforme des retraites ou pour la caisse des cheminots de 2018, par exemple. Car la plupart des grévistes ne s’attendent pas à ce qu’il y ait beaucoup de donateurs qui les soutiennent. Et quand ils voient l’ampleur des dons et le compteur qui augmente, c’est quelque chose qui donne confiance, même si ce n’est pas forcément synonyme de gros chèques pour eux.

Quels sont les critères de redistribution aux grévistes ?

Le calcul qui est fait pour distribuer les caisses de grèves n’est jamais de diviser l’ensemble de la somme par l’ensemble des journées de grève. Il y a des critères, comme encourager ceux qui ont fait grève le plus longtemps, ou au-delà d’un temps minimum, ou des critères familiaux. À Saint-Lazare en 2016, nous avions un coefficient plus élevé pour les familles de grévistes que pour les grévistes individuels. Dans certains secteurs, la présence sur le piquet de grève est prise en compte. C’est la tradition anglo-saxonne, avec des carnets de présence sur les piquets ou aux assemblées générales. Les ouvriers de PSA d’Aulnay ont fait cela en 2013, lors de la grève avant la fermeture de l’usine. Ils avaient une caisse de grève très solide.

Qui décide des modalités de redistribution ?

Pour une caisse syndicale, ce sont les instances du syndicat. Si c’est une caisse d’un comité de grève ou d’une AG créée en cours de lutte, c’est en général l’AG qui discute et vote. Si c’est une caisse permanente, abondée par les cotisations, alors les versements sont en général réservés aux adhérents. Lorsque c’est une caisse constituée par des dons extérieurs, les gens donnent pour soutenir les grévistes, pas ceux de tel ou tel syndicat. Cela engage les organisateurs de caisses, qui doivent donner des gages dès le début pour assurer que l’argent sera reversé à tous les grévistes.

La Caisse de solidarité financière lancée par Info’Com-CGT, intersyndicale et intersectorielle, a récolté plus de trois millions d’euros depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites. Est-ce inédit ?

Avec la caisse pour la grève des mineurs de 1963, c’est l’un des seuls exemples de caisse cogérée par plusieurs structures syndicales [3]. Le fait qu’elle reverse à des salariés de n’importe quelle branche, c’est en revanche vraiment une première.

© Gabriel Rosenman

Pourquoi les caisses se multiplient-elles ces dernières années, et en particulier depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites ?

L’explosion du nombre de caisses dans le cadre du mouvement actuel se comprend parce que les grévistes sont très déterminés, veulent tenir, et ont un soutien de l’opinion publique. Le facteur technologique joue, aussi le fait que les grèves dures s’allongent. Cela répond à une posture d’inflexibilité des directions d’entreprises et des gouvernements, qui ne veulent plus négocier pendant les conflits. Cette inflexibilité est aujourd’hui possible parce que les patrons et les directions d’entreprises publiques s’arrangent pour que la grève leur coûte le moins cher possible, en remplaçant les grévistes. Il y a des services dédiés pour cela. À la SNCF, c’est le « Pool FAC Transilien », des conducteurs sans affectation, envoyés pour couvrir les besoins, par exemple lors de congés maladies. Mais leur fonction principale est d’être disponible en temps de grève.

La RATP a l’équivalent depuis quelques années, la « réserve générale ». À la Poste dans les Hauts-de-Seine, cela s’appelle le « Centre technique d’entraide départementale ». Cela n’a pas suffi lors de la dernière grève de la Poste dans le département. Du coup, la Poste, qui voulait quand même casser la grève, a embauché plusieurs dizaines de personnes en CDI, puisqu’en CDD c’est interdit pour remplacer des grévistes. La direction espérait les licencier avant la fin de la période d’essai. Mais comme la grève a duré vraiment longtemps, elle n’a pas pu. Elle a été obligée des les embaucher pour de bon.

Dans l’hôtellerie, tous les contrats de sous-traitance contiennent maintenant une clause de mobilité : les personnels sont obligés d’accepter un déplacement d’office avec une semaine de préavis. Il y a aussi un durcissement des conditions d’exercice de la grève. Les grévistes de la RATP ont reçu des fiches de paie à zéro euro, parfois avec des montants négatifs, pour les cotisations de mutuelles par exemple. Avant, la direction étalait les retraits de salaire. Aujourd’hui, la consigne des entreprises est d’être le plus stricte possible. Tous ces facteurs font que les caisses de grève redeviennent un outil central des mobilisations.

En plus de permettre à une grève de durer, l’enjeu de ces caisses est-il aussi politique, pour montrer qu’il existe un soutien populaire, dans l’opinion publique ?

Complètement. Les dons sont perçus par les grévistes, mais aussi par leur adversaires, comme une matérialisation du soutien dont bénéficie le mouvement. Cela peut aider à faire peur aux adversaires. Lors d’un mouvement mobilisant 20 ou 60 grévistes dans un hôtel, la CGT Hôtels de prestige fait chaque mois une remise de chèque individuelle aux grévistes. C’est filmé et les vidéos sont envoyées aux responsables des ressources humains et aux patrons de l’entreprise, pour faire passer le message que les grévistes tiendront. C’est aussi pour cela que la caisse Info’Com-CGT a mis en place des remises de chèques géants. C’est une manière de communiquer aux grévistes, aux donateurs, à l’opinion publique, et aux adversaires. Pour que le soutien financier soit visible.

Recueilli par Rachel Knaebel

Photos : © Gabriel Rosenman.

Quelques références :

Des livres
 La lutte et l’entraide. L’âge des solidarités ouvrières, Nicolas Delalande, Paris, Seuil, 2019.
 Jeunesse de la grève, Michelle Perrot, Paris, Seuil, 1984.
 La grève en France, Stéphane Sirot, Paris, Odile Jacob, 2002.
 La grève du Joint français, Jacques Capdevielle, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1975.

Des films
 Sur la grève de PSA Aulnay-sous-Bois : Comme des lions, de Françoise Davisse
 Sur la raffinerie de Grandpuits : Grandpuits et petites victoires, d’Olivier Azam
 Sur les femmes de chambre de Campanile/Première Classe : On a grévé, de Denis Gheerbrant
 Sur les postiers du 92 : Grévons, de Francine Lemaitre
 Sur les femmes de ménage d’Onet : Les petites main invisibles, de Révolution Permanente

Notes

[1Gabriel Rosenman a été cheminot pendant dix ans, et militant syndical à Sud Rail. Il a ensuite repris des études et écrit aujourd’hui une thèse sur l’histoire des caisses de grève, « Les caisses de grève de 1864 à nos jours. Socio-histoire d’un usage militant de l’argent, entre tactique de lutte éphémère et institution syndicale de service aux adhérent ».

[2Eugène Varlin, ouvrier-relieur, est l’une des grandes figures de l’Association internationale des travailleurs, élu de la Commune de Paris en 1871, assassiné à la fin de la Semaine sanglante. Tous ses écrits retrouvés à ce jour ont été publié par Libertalia, dans Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871.

[3La caisse de grève initiée par Info’Com-CGT et cogérée avec la CGT Goodyear et Sud PTT 92. Voir son site.