Sarkozy saute sur Kolwezi

Françafrique

par Ivan du Roy

Le président de la République a participé à la commémoration de l’opération militaire menée il y a trente ans pour protéger les intérêts français au Zaïre. Les paras qui ont sauté sur Kolwezi ont vieilli mais le soutien aux dictatures et la course aux matières premières demeurent. Olivier Thimonier, de l’association Survie, voit dans la Coopération française en Afrique le retour d’un ministère des Colonies.

La rupture annoncée avec le traditionnel soutien français à l’égard de sulfureux régimes africains c’est un peu comme le Grenelle de l’environnement. Une belle promesse, un espoir entretenu pendant quelques semaines, et une fin de non recevoir. Pour ceux qui y croyaient encore, la commémoration, ce 21 mai, par le Président de la République de l’opération aéroportée sur Kolwezi, « l’une des plus belles pages de l’histoire militaire » de la France, selon lui, a mis symboliquement fin à l’espoir que coopération française ne converge plus avec intérêts de dictateurs corrompus.

Kolwezi c’est, en 1978, une ville minière du Katanga, riche région du Zaïre de Mobutu, proche de la frontière angolaise. Venus de l’Angola socialiste, les rebelles katangais, soutenus par des conseillers militaires cubains, investissent la ville et menacent les 3000 ressortissants français et belges qui y résident, dont une centaine est tuée. 600 légionnaires français y sont parachutés en urgence sur décision de Valéry Giscard d’Estaing. Les paras prennent le contrôle de la ville en deux jours. Les ressortissants sont sauvés, la dictature de Mobutu aussi, ainsi que la mainmise occidentale sur les gisements de cuivre et de cobalt. Olivier Thimonier, secrétaire général de l’association Survie, montre le parallèle entre la politique françafricaine de papa et celle menée aujourd’hui.

Pourquoi l’opération sur Kolwezi symbolise-t-elle la politique « françafricaine » ?

Kolwezi a été une réussite du point de vue militaire et un enseignement pour l’armée française sur sa capacité à intervenir à plusieurs milliers de kilomètres pour protéger des ressortissants européens et libérer des otages. Les rebelles n’étaient pas des enfants de choeur mais cette opération a surtout permis de conforter le pouvoirs de Mobutu, de défendre une ville minière et les intérêts des entreprises occidentales. Elle ne répondait pas à un accord passé entre la France et le Zaïre. Elle était sans aucun fondement juridique. Sous prétexte d’intervention « humanitaire », Kolwezi montre toute l’ambigüité des opérations militaires françaises qui se sont reproduites ensuite, comme au Rwanda avec l’opération Turquoise qui n’a pas sauvé grand monde du génocide. Depuis, la liste des interventions officielles s’est allongée : une quarantaine en tout, sans compter l’envoi de barbouzes ou de mercenaires. L’hommage rendu par le président Sarkozy à cette opération entre en contradiction avec son discours du Cap [Afrique du Sud] du 28 février où il proposait de réviser les accords de défense, de revoir la présence militaire française sur le continent et évoquait davantage de transparence.

Votre association dénonce une « recolonisation » de l’Afrique par la France mais aussi par les Etats-Unis et la Chine. Quelle forme prend-elle ?

La France est de plus en plus concurrencée sur le continent africain. La guerre froide lui avait permis de maintenir son leadership sur ses anciennes colonies. La mondialisation a désormais ouvert le continent à la concurrence des grandes puissances qui cherchent à s’en approprier les ressources naturelles. Avec les APE (Accords de partenariat économique), les pays africains sont forcés d’ouvrir leurs frontières et de privatiser certains secteurs clés comme l’eau ou les télécommunications au profit des grandes entreprises occidentales, alors même qu’ils n’ont pas consolidé leurs classes moyennes et que leurs économies sont tournées vers l’exportation.

La rupture avec les anciennes pratiques de la « cellule africaine » de l’Elysée n’a donc pas eu lieu ?

Le secrétaire d’Etat à la Coopération, Alain Joyandet, affirme que l’implantation des entreprises françaises en Afrique est l’une de ses priorités (1). C’est un discours digne d’un ministre des colonies. Cela signifie soutenir des régimes dictatoriaux et corrompus pour faire du business. Et faire du business n’est pas forcément synonyme de développement économique et social, qui nécessite une certaine redistribution des richesses pour que la croissance ne profite pas seulement à une minorité. Avant Sarkozy, cette politique se cachait derrière le voile de l’aide au développement, de la bonne gouvernance, derrière un discours sur la France meilleure amie de l’Afrique. Ce voile s’est levé. On rompt avec l’hypocrisie mais le fond de cette politique reste condamnable. La vocation de la diplomatie française n’est pas de faire pire que le concurrent, d’aller piller les ressources avant qu’il ne le fasse.

(1) Dans le Journal du Dimanche du 20 mai.