Traitement pesticide contre les punaises de lit : le calvaire de Sophie

ÉcologieSanté environnementale

Voici deux ans que Sophie est sans domicile fixe. Elle a pourtant un appartement, plutôt confortable, dans un arrondissement du nord de Paris. Mais elle ne peut plus y habiter suite à un traitement insecticide contre les punaises de lit.

par Nolwenn Weiler

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Tout commence le 11 septembre 2023. Ce jour-là, le salarié d’une petite entreprise spécialisée en désinsectisation vient épandre chez Sophie du DK Extreme, un insecticide utilisé contre toute sorte d’insectes. Objectif : débarrasser son logement des punaises de lit apparues au début du mois.

Sophie a tout préparé, comme le lui a indiqué le responsable de l’entreprise. « J’ai retiré tous les livres de la bibliothèque et je les ai stockés dans une caisse en plastique lavée à l’eau bouillante, j’ai poussé tous les meubles des murs pour que le technicien puisse traiter le parquet.

J’ai installé du scotch de peintre, puis du scotch double face sur tous les encadrements de porte pour empêcher les punaises de se déplacer dans les autres pièces », explique-t-elle. Sophie a laissé ses rideaux, par contre, car le responsable lui avait dit qu’il était inutile de les enlever. Les cadres sont également restés aux murs du salon.

Maux de tête et bouche en feu

En début d’après-midi, ce 11 septembre 2023, elle passe pour ouvrir les fenêtres en grand. De retour en fin de journée, après le passage de l’entreprise, elle s’étonne de trouver ses livres humides, alors qu’ils étaient enfermés dans une caisse en plastique. « Je ne comprenais pas que la caisse ait reçu du produit puisque j’avais indiqué au technicien que je l’avais désinfectée. Je m’inquiétais aussi d’avoir touché le produit à mains nues. »

Elle appelle alors le responsable qui la rassure, évoque la non-dangerosité du produit et lui conseille tout de même de bien se laver les mains. Ensuite, elle s’en va dormir chez des amis, par précaution et sur indication de l’entreprise au vu de son état de santé, « plus fragile que la moyenne », car Sophie a une maladie orpheline.

Sophie, dans le fauteuil où elle a passé la nuit du 15 au 16 septembre 2023, attendant que les premiers symptômes cessent.

Le lendemain, elle revient chez elle, se met à ranger et préparer les affaires qu’une entreprise de congélation doit passer chercher. Tout sera mis en chambre froide pour qu’elle soit sûre qu’aucune punaise cachée ne puisse recontaminer son appartement.

Sophie dort chez elle sans encombre pendant trois nuits, mais commence à se sentir vraiment très mal dans la nuit du vendredi 15 au samedi 16 septembre. « J’avais de terribles maux de tête et la gorge me brûlait, ma bouche était en feu. » Inquiète, et soupçonnant l’insecticide épandu quelques jours plus tôt, elle appelle le centre antipoison, qui lui assure que le produit s’attaque aux seules punaises, et qu’elle ne risque rien.

« J’ai passé la nuit assise sur un fauteuil, près d’une fenêtre grande ouverte, en attendant que cela passe et en buvant des litres d’eau pour faire passer la brûlure. » Au petit matin, elle quitte son appartement et revient dans l’après-midi pour passer la serpillière, aidée par une amie qui se sent soudain assez mal, elle aussi. L’entreprise est alors injoignable.

« J’ai laissé des messages. Ils m’ont rappelée le lundi matin, offusqués que je me comporte comme s’ils avaient traité mon appartement au Napalm, et m’assurant qu’ils n’avaient jamais eu aucun problème. Quand je les ai interrogés sur la présence de produit à l’intérieur de mes caisses de livres, ils m’ont dit que je n’avais pas dû être très claire avec le technicien. »

Obligée de fuir son logement

Le lendemain, mardi 19 septembre, Sophie retourne chez elle pour passer à nouveau la serpillière, mais très vite, elle est prise d’une violente toux, ses yeux piquent, sa gorge brûle, elle souffre de maux de tête et se met à vomir. « Je suis sortie dans la rue pour appeler le Samu. Le médecin m’a dit ne rien pouvoir faire immédiatement, mais il m’a conseillé de fuir mon logement et de contacter l’Agence régionale de santé. »

Débute alors pour Sophie une vie de nomade, qui dure toujours, deux ans plus tard. « J’ai dormi chez des amis, chez des voisins, dans ma famille. Parfois, je changeais de lieu chaque nuit selon les disponibilités de mes accueillants. » Agente à France Travail, elle a été arrêtée à plusieurs reprises et déroule depuis deux ans un récit constant auprès des experts, policiers, associations, médecins, avocate et amis.

Dès le début, hormis le soutien logistique de ses proches, Sophie se sent très seule, confrontée à un enchaînement de réponses évasives et renvoyée d’une institution à l’autre sans que personne ne lui donne de solution à rien. Le tout émaillé d’ordres et de contre-ordres difficiles à encaisser alors qu’elle souffre physiquement et psychologiquement, du fait de s’être retrouvée de manière inattendue sans logement.

Ainsi, le 22 septembre, l’ARS lui conseille de rester à Paris pour pouvoir ouvrir ses fenêtres et faire analyser son logement, sans lui dire comment ni avec qui, tout en lui recommandant de ne pas retourner chez elle pour ne pas être exposée aux produits.

Puis, le 11 octobre, l’Agence lui envoie un courrier lui recommandant de prendre un rendez-vous avec le centre antipoison, qui l’avait déjà reçue en consultation une semaine auparavant. « Entre-temps, j’avais aussi été en contact avec la “cellule santé habitat” de la ville de Paris, toujours sur les conseils de l’ARS, qui m’avait assuré qu’un conseiller en environnement intérieur allait passer me voir. » Sophie ne verra jamais personne et la « cellule santé habitat » finira par lui dire de s’adresser…. au centre antipoison.

Ces atermoiements la mettront par la suite en grandes difficultés, car son assurance exige un certificat médical de moins de six jours après la date supposée de l’intoxication pour pouvoir activer sa protection juridique. « Toutes mes actions étaient subordonnées à une action ou à un document d’un tiers. Cela me donnait le tournis. J’étais persuadée que quand on fait un signalement, il se passe quelque chose. Là, rien. Pour moi, du point de vue service public, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. » Jusqu’ici, Sophie a tout financé de sa poche.

Dosages très élevés de cyperméthrine

Inquiète, ne sachant pas trop vers qui se tourner, Sophie décide mi-novembre 2023 de faire tester ses cheveux et les poussières de son appartement. Elle paye un huissier pour assurer la recevabilité de ses prélèvements et les envoie à un laboratoire indépendant. Les résultats font apparaître des taux très élevés de cyperméthrine et de pipéronyl butoxide, deux substances que l’on retrouve dans le produit utilisé chez elle – le DK Extreme.

Les doses apparaissent d’autant plus élevées qu’à ce moment-là, Sophie a déjà procédé à deux nettoyages. L’entreprise a-t-elle commis une erreur de mise en œuvre ou de dosage, comme le suggère un expert qui enquête sur l’affaire six mois plus tard, en juin 2024, à la demande de l’assurance de Sophie ?

Une partie des affaires de Sophie ont été emballées pour être emmenées en chambre froide, car les punaises de lit ne résistent pas à une température inférieure à -20 °C.

Certainement pas, répond en substance le responsable de l’entreprise dans de multiples échanges et courriers que Basta! a pu consulter. Après avoir mis en cause son personnel, l’entreprise accuse Sophie d’avoir utilisé d’autres produits, puis ses voisins, que l’entreprise soupçonne d’avoir employé d’autres produits créant « un mélange toxique »...

L’entreprise reproche aussi à Sophie d’avoir omis de parler de sa maladie orpheline. Ce qui la fait bondir. « Ils m’ont dit qu’ils utilisaient le produit le plus doux du marché, qui servait pour les chambres des bébés et des femmes enceintes. Je ne suis pas plus fragile qu’un bébé tout de même ! Par ailleurs, ma maladie orpheline ne se manifeste absolument pas par une intolérance aux produits chimiques ni un quelconque effet sur la sphère ORL. »

Ledit produit, le DK Extreme, est fabriqué par l’entreprise italienne Vebi (qui exporte des produits dans plus de 50 pays) et distribué en France par l’entreprise Edialux, qui a priori n’a jamais eu de problème avec ce produit. Reste que les symptômes décrits par Sophie ressemblent aux risques listés sur la fiche de sécurité du DK Extreme. On y lit que ce produit peut provoquer une « sévère irritation des yeux », et « irriter les voies respiratoires ».

Un article de la revue Environnement, risques & santé de 2024 fait état de problématiques similaires, et récurrentes, liées à des produits à base de pyréthrinoïdes, une famille dont fait partie la substance active cyperméthrine présente dans le DK Extreme.

Selon les deux chercheurs auteurs de cet article, la plupart des personnes qui ont contacté les centres antipoison entre 2007 et 2021 à la suite d’expositions à des pesticides de lutte contre les punaises de lit « ont présenté des symptômes ORL et des voies respiratoires (gêne respiratoire, toux, douleur ou irritation oropharyngée), des symptômes cutanés (démangeaisons, irritation cutanée), ou encore des céphalées, vertiges et douleurs abdominales ». Soit les mêmes que Sophie.

Et les produits concernés étaient « majoritairement des insecticides de la famille des pyrèthres ou des pyréthrinoïdes ». Une utilisation massive (manifestement supérieure aux recommandations d’utilisation) ou répétée était rapportée dans au moins un cas sur dix, y compris par des professionnels. Le problème est donc connu.

Des insecticides inefficaces

Ces produits pyréthrinoïdes, substance active la plus utilisée dans les insecticides, sont d’ailleurs si problématiques que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) devrait, selon nos informations, bientôt publier une expertise à leur propos. « Le DK Extreme est sous autorisation provisoire, précise Pauline Cervan, toxicologue au sein de l’ONG Générations futures. Cela signifie qu’il n’a pas encore d’autorisation de mise sur le marché. Nous dénonçons ce statut qui permet de mettre en vente des produits potentiellement dangereux et insuffisamment évalués. »

Pauline Cervan s’étonne par ailleurs de la manière dont le protocole de l’entreprise qui a été fourni à Sophie est rédigé « tous produits confondus, alors qu’il faudrait idéalement avoir un protocole spécifique pour chaque produit ». Précisons, pour finir, que la liste des caractéristiques de ce produit, qui énumère sur le site de l’Anses les insectes susceptibles d’être traités par le DK Extreme, ne dit pas un mot des punaises de lit.

Peut-être parce que ces dernières sont, pour la plupart, devenues résistantes aux pesticides ? « Dès 1992, nous avons démontré que 92 % des punaises étaient résistantes aux pyréthrines, explique le professeur Arezki Izri, médecin entomologiste (qui étudie les insectes) à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis). On a aussi montré que cette résistance était liée à une mutation génétique et donc transmissible aux générations suivantes. »

Le chercheur ajoute que cette résistance des punaises de lit aux pesticides est parfaitement documentée par plus de 200 publications scientifiques sur ce sujet dans le monde. « Au final, la majorité des insectes survivent. Tout au plus sont-elles dérangées : l’insecticide sert en fait de répulsif. Les punaises quittent les endroits traités et elles vont se cacher ailleurs, chez les voisins ou dans les parties communes, par exemple. »

Interrogée par Basta! sur le sujet de la résistance des punaises de lit, l’ARS répond : « Nous conseillons de refuser les traitements insecticides contre les punaises de lit, car ils sont aujourd’hui inefficaces, car elles sont résistantes. De plus, ces produits participent à la dispersion des insectes hors des pièces traitées, ce qui rend plus difficile l’éradication des punaises. »

Des comportements imprudents

Que faire, alors ? Une fois le diagnostic effectué et le niveau d’infestation évalué, il faut ranger, laver, aspirer, conseille l’Anses dans un rapport publié en juillet 2023. « Nous savons qu’un lavage ou séchage des vêtements à 60°C tue 100 % des punaises en deux heures, dit le professeur Arezki Izri. Par ailleurs, nous avons observé que le froid, à -20°C, tue également 100 % des punaises de lit en deux heures. Chauffer une pièce à 60°C permet aussi de tuer 100 % des punaises de lit en deux heures de temps, mais la machine qui permet de le faire pèse 100 kg et exige un branchement en triphasé. Ce n’est donc pas accessible à tout le monde. »

Bien souvent, il faut envisager une pluralité de méthodes « sauf les insecticides », insiste le professeur Arezki Izri, qui s’inscrit en faux contre les conclusions de l’Anses qui explique dans son rapport de juillet 2023 que l’on peut « mettre en place une lutte chimique par un professionnel, en cas de persistance de l’infestation ».

Quoi qu’il en soit, rien ne sert de se hâter de traiter. L’association des professionnels de l’hygiène antiparasitaire le confirme auprès de Basta! : « Les interventions contre les punaises de lit débutent toujours par des conseils et préventions. Elles se complètent par une boîte à outils se composant de pièges mécaniques, de colmatage possible d’interstices, de solutions physiques (chaud, froid, vapeur…), mécaniques (aspiration) et parfois de produits ayant une autorisation de mise sur le marché. »

Ce n’est pas ce qui s’est passé chez Sophie, qui a pourtant fait intervenir une entreprise membre de cette association, avec un technicien doté du « certibiocide ». Ce certificat est délivré par le ministère de la Transition écologique au technicien après une formation de 21 heures.

Il est censé garantir que « ces produits soient employés dans des conditions sûres et efficaces », assure à Basta! le service de presse du ministère. Avant de concéder que « les mauvaises utilisations de produits biocides, tant par les particuliers que les professionnels, sont fréquentes ».

D’une manière générale, les entorses aux règles élémentaires de prudence ne semblent pas rares dans l’hygiène antiparasitaire. « Lorsque des professionnels ont été mobilisés, le recours aux traitements insecticides est celui qui a été le plus activé (61 % des répondants), devant le rangement et le nettoyage de la maison et le traitement du linge », souligne ainsi le rapport de l’Anses consacré à la lutte contre les punaises de lit.

Les travailleurs de la désinsectisation en première ligne

Les techniciens de ces sociétés spécialisées sont aussi en première ligne face aux effets toxiques de la désinsectisation. Plus de 7000 personnes travaillent au sein de ces entreprises, selon le recensement de l’Anses. « Contrairement aux particuliers qui sont exposés de manière plus exceptionnelle, les professionnels du secteur "3D" (pour dératisation, désinsectisation et désinfection) peuvent être en contact avec les pesticides au quotidien », pointe Claire Bourasseau, de l’association phyto-victimes.

Pour le moment, l’association spécialisée dans la demande de reconnaissance en maladie professionnelle suit une petite dizaine de salariés de ce secteur. Le collectif de soutien aux pesticides de l’Ouest a lui aussi été contacté par des professionnels ces derniers mois, en plus des particuliers désarmés qui l’ont appelé.

« La plupart de ceux que nous suivons sont intervenus pour désinfecter des navires ou des bâtiments publics, explique Claire Bourasseau. Ils ont été exposés à partir des années 1990 et jusqu’aux années 2020. Ils déclarent les mêmes maladies que les agriculteurs exposés aux pesticides : parkinson, cancer du sang, cancer de la prostate. »

Avec le changement climatique et l’augmentation de certaines populations d’insectes, les moustiques, par exemple, il est fort possible que les expositions professionnelles aillent croissant, craint Claire Bourasseau, en insistant sur les dangers des pyréthrinoïdes, « très décriés » mais très utilisés.

Une large part des 3300 entreprises du secteur « 3D » comptent moins de neuf salariés, une taille d’entreprise où la prévention des risques professionnels est généralement moindre. Le recours aux contrats précaires, ou à l’intérim, y est cependant « marginal », assure à Basta! l’association Prosane, qui représente les professionnels du secteur.

En complément du certibiocide, délivré par le ministère de la Transition écologique, la branche a mis en place un certificat de qualification professionnelle en maîtrise des risques nuisibles, « qui atteste des compétences terrain », explique Prosane, et qui s’ajoute aux « formations continues internes, centrées sur la prévention, les méthodes alternatives aux biocides et l’accompagnement des particuliers ».

Nombre de questions sans réponses

En juillet 2024, Sophie a déposé une plainte pour empoisonnement et dégradation de bien, dont elle n’a pas de nouvelle. Un référé judiciaire a par ailleurs été lancé en octobre 2024, qui a débouché sur une expertise réunissant les conclusions des deux parties, qu’un juge devra trancher, « d’ici peu », espère Sophie.

À ce jour, sans nouvelle de l’Agence régionale de santé, ni de la mairie de Paris, ni d’aucune institution depuis deux ans, elle ne peut rien faire : ses affaires ne peuvent être jetées, ni son appartement rangé tant que le dossier n’est pas bouclé, dans l’attente de la réponse judiciaire. « Difficile, dans ces conditions, de vivre chez moi… »

Personne n’est en mesure de lui dire si elle peut réintégrer son logement en toute sécurité, ou non. Dans son compte-rendu du 23 novembre 2023, qui relie les symptômes de Sophie au DK Extreme, le centre antipoison écrit que « l’important, c’est que le logement de la patiente puisse être nettoyé, afin de diminuer la pollution persistante par le produit. Moyennant cela, la patiente devrait pouvoir regagner son domicile sans gêne ni risque particulier pour sa santé. »

C’est son souhait le plus cher. Mais que signifie « cela » ? Quel type de nettoyage conviendrait ? De quel mobilier contaminé devra-t-elle se débarrasser ? Qui doit payer ? Et comment s’assurer que « cela » sera fait correctement ? Autant de questions pour le moment sans réponse.

Boîte noire

Sophie est un prénom d’emprunt.