Un million d’hectares brûlés : « La réponse politique aux incendies reste très insuffisante »

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Les feux de forêt ont encore dévasté des centaines de milliers d’hectares en Europe cette année. Le changement climatique intensifie le phénomène. Mais il faut aussi agir au niveau de l’aménagement du territoire, plaident des militants écolo.

par Rachel Knaebel

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Plus d’un million d’hectares de forêt ont brûlé au sein des pays de l’Union européenne depuis le début de l’année [1]. C’est un record depuis vingt ans. « La situation est très grave, et nous ne sommes qu’en septembre », se désole Manuela Cunha, membre de la commission exécutive du parti écologiste portugais. Au Portugal, près de 300 000 hectares ont déjà brûlé cette année. C’est près de 3 % de la superficie du territoire continental du pays.

En Espagne, près de 400 000 hectares sont partis en fumée depuis début 2025, 128 000 hectares en Roumanie, 74 000 en Italie, près de 50 000 en Grèce, plus de 35 000 hectares en France. Sur le million d’hectares brûlés dans les pays de l’Union européenne cette année, « l’Espagne et le Portugal représentent les deux tiers de ce total, souligne le 4 septembre l’organisation World Weather Attribution, un réseau international qui mène des études sur les évènements métrologiques liés au réchauffement climatique.

Au moins huit personnes ont perdu la vie à cause des incendies dans ces deux pays. L’évacuation de nombreux villages a permis d’éviter un bilan plus lourd. Au 28 août, près de 36 000 personnes avaient été évacuées en Espagne et environ 1000 au Portugal au 21 août.

Le rôle du changement climatique

Sur l’ensemble du continent, les surfaces brûlées dans des feux de forêt n’ont cessé d’augmenter depuis vingt ans, avec des années plus destructrices selon les pays. En 2017, par exemple, les incendies du Portugal avaient brûlé 500 000 hectares, tué 115 personnes, et s’étaient poursuivis jusqu’en octobre. Cette année, l’incendie qui a ravagé en août pendant treize jours la bourgade d’Arganil, dans le centre du Portugal, à l’est de Coimbra, est le plus important que le pays a jamais connu, en termes de surface calcinée.

« Le Portugal est, proportionnellement à la taille de son territoire, le pays le plus touché par les incendies en Europe, pointe le réseau WWA. En termes absolus, le Portugal est également le pays qui a enregistré le plus grand nombre d’hectares brûlés au cours de la période 2006-2024, avec plus de 1,8 million d’hectares, suivi de l’Espagne avec plus de 1,5 million d’hectares, et de l’Italie et de la Grèce avec environ 1 million d’hectares chacune. »

Vue aérienne d'un territoire montagneux et forestier calciné par le feu, d'où part de la fumée en haut à gauche.
Incendie à Parafita, Chandrexa de Queixa, en Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, l’un des plus destructeurs de l’été dans le pays.
© Pedro Armestre / Greenpeace

« Les feux de forêt, c’est un phénomène qu’on voit depuis longtemps. Mais depuis le début de ce siècle, le phénomène s’est beaucoup aggravé, non seulement en termes de superficie brûlée, mais aussi au niveau de l’impact sur les villages, de la destruction d’infrastructures, et de la perte de biodiversité à force que les incendies s’accumulent », constate aussi Manuela Cunha.

Quand bien même les incendies sont souvent déclenchés par des actes criminels ou des accidents, le changement climatique est un facteur qui amplifie le phénomène des mégafeux, souligne l’étude du réseau WWA. « L’organisation considère que le changement climatique a provoqué des conditions extrêmement chaudes, sèches et venteuses, qui ont multiplié par 40 la probabilité de ce qu’on appelle désormais les mégafeux comme ceux qui ont ravagé le Portugal et l’Espagne », précise Toni Melajoki, directeur de l’antenne de Greenpeace au Portugal.

Combattre l’exode rural

En Grèce, aussi « nous avons constaté une intensification des incendies et une augmentation de leur fréquence. Il est donc de plus en plus difficile de les combattre une fois qu’ils se déclarent, témoigne Costas Kaloudis, chargé de plaidoyer climat à Greenpeace Grèce. Le sol et les arbres eux-mêmes s’assèchent. Il est donc plus facile pour le feu de se propager. »

Et les pompiers, même nombreux, ne peuvent pas être partout à la fois. « Début août, nous avons eu tellement d’incendies à différents endroits que les pompiers ont déclaré que s’il y en avait encore quelques-uns, leur système risquait de s’effondrer. Ils ne pourraient plus intervenir, ajoute le responsable de Greenpeace. À un moment, ils ont dû envoyer des véhicules et des pompiers de la région de Patras, dans l’ouest de la Grèce, vers l’île de Zante. Mais un grand incendie s’est alors déclaré à Patras, dans la banlieue même de la ville. Et là, les pompiers n’avaient plus assez d’hommes pour lutter contre le feu, qui a donc pris de l’ampleur. »

En Espagne, face à la gravité des destructions de l’été, le Premier ministre (socialiste) Pedro Sánchez a annoncé début septembre un plan pour lutter contre la catastrophe climatique. Celui-ci prévoit entre autres la création d’une agence nationale de protection civile, chargée de coordonner les réponses aux crises, un réseau de refuges climatiques à travers le pays et une refonte de la gestion forestière et de l’utilisation des terres.

Car en Espagne comme au Portugal, les incendies ont surtout touché des régions de l’intérieur du pays, moins peuplées que les zones côtières. « Au Portugal et en Espagne, nous avons les mêmes problèmes d’abandon des zones rurales », résume Toni Melajoki, qui prépare avec Greenpeace une étude sur les incendies qui se penchera sur la totalité de la péninsule ibérique.

Un graphique.
Les surfaces de forêts brûlées au fil de l’année, en bleu en moyenne entre 2006 et 2024, en orange en 2025.
Système européen d’information sur les incendies de forêt.

« Dans l’intérieur du pays, on a fermé les écoles, les transports publics, les lignes de chemin de fer, les gens qui restent dans nos villages sont de plus en plus âgés. L’intérieur du pays a été abandonné », dénonce l’ancienne élue portugaise Manuela Cunha. « Il ne suffit pas d’éteindre les incendies, il faut les prévenir, et la clé réside sans aucun doute dans la gestion du territoire grâce à des politiques rurales fortes, fondées également sur la participation des citoyens et de la population locale, avec une agriculture active, développe Toni Melajoki. Il faut rétablir des zones de pâturage et aussi un aménagement forestier efficace. Sans cela, le pays restera à la merci d’incendies de plus en plus dévastateurs. »

Agir sur l’aménagement forestier

« Le grand drame du Portugal, c’est l’aménagement forestier, ajoute Manuela Cunha. Un des grands problèmes depuis la fin des années 1980 est la propagation de l’eucalyptus dans une forme de monoculture forestière. Avant, nous étions un pays de forêt diversifiée. Et d’un seul coup, l’industrie de la pâte à papier a vu dans le Portugal une opportunité. On a donc assisté à une croissance brutale de plantations d’eucalyptus en territoire agricole, où il y avait avant des productions agroforestières comme l’olivier ou le chêne-liège. »

Aujourd’hui, plus d’un quart des forêts du Portugal sont plantées d’eucalyptus. Or, dans les plantations d’eucalyptus, le feu se propage plus vite : les arbres sont hauts, les feuilles enflammées s’envolent à des kilomètres.

Ce choix de l’eucalyptus fait débat dans le pays depuis les incendies de 2017, mais les choses avancent trop lentement, critique la responsable verte. « En 2015, avec un gouvernement minoritaire qui avait besoin de l’appui parlementaire des Verts, nous avions obtenu un accord pour interdire la croissance de la superficie d’eucalyptus au Portugal. Mais depuis, plus rien n’a été fait », accuse-t-elle.

En Grèce, Costas Kaloudis pense à deux autres facteurs sur lesquels il serait possible d’agir : enterrer les réseaux d’alimentation électriques, puisque des feux peuvent partir de poteaux électriques, et penser une meilleure gestion des déchets, les dépôts sauvages pouvant aussi provoquer des incendies.

Plus largement, « nous devons changer notre façon de percevoir notre comportement vis-à-vis de la nature, prendre conscience de l’impact de nos actions et des risques que cela engendre. Il en va de même pour l’État, insiste le militant de Greenpeace. Nous avons aujourd’hui, certes, plus de pompiers en Grèce qu’il y a quelques décennies, mais la réponse politique aux incendies reste très insuffisante. Elle repose sur la lutte contre les feux une fois qu’ils se sont déclenchés, pas assez sur la prévention. »

Dans tous les cas, il y a urgence à agir. Car « peu à peu, des zones deviennent inhabitables, alerte Manuela Cunha. Les gens fuient, ils ont peur. » Dans la municipalité de Pedrógão Grande, dans le centre du Portugal, un feu avait fait 60 morts en 2017. Le village a à nouveau brûlé cet été.