Pétrole et pouvoir : « Trump et Rubio veulent s’immiscer dans toute l’Amérique latine »

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Dans les colonnes du média brésilien Agência Pública, l’économiste Mark Weisbrot analyse le rôle du pétrole dans l’attaque de Donald Trump au Venezuela et les risques qui pèsent sur le reste de l’Amérique latine. Nous en publions la traduction.

par Bruno Fonseca (Agência Pública)

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Pétrole ou pouvoir ? Ces deux aspects sont apparus clairement dans le discours du président américain Donald Trump lorsqu’il a tenté de justifier l’attaque illégale contre le Venezuela et l’enlèvement de Nicolas Maduro, lors d’une allocution de près d’une heure prononcée samedi 3 janvier en Floride.

Cet article a été publié par le média indépendant brésilien Agência Pública le 4 janvier 2026. Nous en publions la traduction avec l’autorisation d’Agência Pública, apublica.org.

« Nous allons reconstruire les infrastructures pétrolières, ce qui coûtera des milliards de dollars. Cela sera directement financé par les compagnies pétrolières. Elles seront remboursées pour ce qu’elles font, mais tout cela sera payé, et nous allons faire en sorte que le pétrole coule comme il se doit [...] Nous allons le vendre. Nous vendrons probablement en quantités beaucoup plus importantes, car ils produisaient très peu en raison de la précarité des infrastructures. Nous allons vendre de grandes quantités de pétrole à d’autres pays, dont beaucoup l’utilisent déjà, et beaucoup d’autres viendront », a déclaré Trump, laissant clairement entendre l’intérêt des États-Unis – et des compagnies pétrolières – à entrer au Venezuela.

En plus de prononcer près de 20 fois le mot « pétrole » (« oil », en anglais), Trump a également souligné ce que cela signifie pour les États-Unis de destituer Maduro et de décider comment le pays doit être gouverné : « Le Venezuela compte beaucoup de mauvaises personnes, beaucoup de mauvaises personnes qui ne devraient pas diriger. Nous ne prendrons pas le risque que l’une de ces personnes prenne la place de Maduro [...] Nous avons besoin de pays sûrs autour de nous », a-t-il déclaré.

Pour l’économiste étatsunien Mark Weisbrot, codirecteur du Centre de recherche économique et politique (CEPR) de Washington, cette association des mots « pétrole et pouvoir » explique ce qui a motivé l’action illégale des États-Unis au Venezuela, mais illustre également les visions des deux hommes qui contrôlent le plus la politique étrangère américaine actuellement : Trump lui-même et son secrétaire d’État Marco Rubio.

« Pour Trump, il s’agit de pétrole. Mais pour Marco Rubio, la question est beaucoup plus celle d’un changement de régime. Et il ne s’agit pas seulement de Cuba et du Venezuela ; ils veulent transformer toute la région », explique-t-il dans une interview accordée au média brésilien *Agência Pública*.

Weisbrot estime que Rubio est l’un des principaux défenseurs du projet visant à ce que les États-Unis s’ingèrent de plus en plus dans les pays d’Amérique latine, selon la logique de la doctrine « Donroe » [adaptation trumpiste de la doctrine Monroe, du nom du 5e Président des États-Unis, qui s’opposait à la colonisation européenne aux Amériques. La doctrine a ensuite évolué au 20e siècle pour placer l’ensemble du continent américain sous l’influence ou la domination des États-Unis, ndlr] afin de destituer les adversaires et de ne maintenir que les gouvernements qui sont soumis à Washington.

Dans ce plan, les cibles prioritaires seraient Cuba et la Colombie (dont le président a été directement menacé par Trump), mais le Brésil et le Mexique sont également dans le collimateur, même s’il est peu probable que les États-Unis agissent de la même manière dans ces pays qu’ils l’ont fait au Venezuela.

« [Au cours des dernières décennies], les États-Unis ont lancé des efforts de changement de régime contre presque tous les gouvernements sociaux-démocrates, y compris le Brésil [...] Ils ne veulent qu’aucun pays n’ait de pouvoir. Et cela vaut également pour [les relations des États-Unis avec] Lula. Ils n’ont pas apprécié que Lula ne s’aligne pas sur leur projet géopolitique, qui consiste à dominer tous les gouvernements qu’ils peuvent », analyse le chercheur.

Agência Pública : Selon vous, quelle est la motivation principale derrière l’attaque des États-Unis ? Est-ce le pétrole ? La géopolitique internationale ? Un autre facteur ?

Mark Weisbrot : Pour Trump, il s’agit du pétrole. Il l’a répété à plusieurs reprises... Mais pour Marco Rubio [secrétaire d’État américain], il s’agit davantage d’un changement de régime : il considère ce changement comme un pas vers la réalisation de son rêve de toujours, à savoir promouvoir un changement de régime à Cuba.

portrait de Mark Weisbrot
Mark Weisbrot est un économiste américain, co-directeur du think tank Center for Economic and Policy Research à Washington. Docteur en économie, diplômé de l’Université du Michigan, il a écrit de nombreux articles de politique économique internationale et latino-américaine.

Cette opération de changement de régime au Venezuela dure depuis 25 ans ; des documents du département d’État américain datant de 2002 reconnaissent le rôle important joué par les États-Unis dans le coup d’État de cette année-là [à l’époque, une tentative de coup d’État avait échoué à renverser le président Hugo Chávez]. Et cela a beaucoup plus à voir avec le pouvoir qu’avec le pétrole. Ces efforts de changement de régime se sont poursuivis sans interruption jusqu’à aujourd’hui.

Avec les plus grandes réserves de pétrole au monde, qu’est-ce qui pourrait réellement changer pour les États-Unis en termes d’accès au pétrole si un changement de régime se consolidait au Venezuela ?
Je ne pense pas que les compagnies pétrolières américaines s’intéresseront beaucoup au Venezuela dans l’immédiat, car la situation est trop instable, et le gouvernement Trump lui-même est très instable quant à ce qu’il pourrait faire ensuite.

Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas tenté de négocier la question du pétrole avec Maduro, qui a déclaré dès le début qu’il ne voulait pas d’un conflit ?

Trump et son envoyé spécial, Richard Grenell, ont en fait tenté de négocier la question du pétrole avec Maduro. On ne sait pas exactement pourquoi cela n’a pas abouti, mais il est possible que la pression continue exercée par Rubio en faveur d’un changement de régime et d’autres approches plus violentes fasse partie de la réponse.

Il y avait une grande différence entre Rubio et Trump sur ce point. Trump s’intéressait au pétrole, tandis que Rubio voulait un changement de régime. Ainsi, selon des articles parus dans la presse, notamment dans le New York Times, alors que Trump hésitait entre tenter de négocier un accord pétrolier avec Maduro ou essayer de le renverser, Rubio semblait, d’après des personnes qui lui ont parlé, essayer de convaincre Trump que le meilleur moyen d’obtenir du pétrole était de provoquer un changement de régime.

Dans quelle mesure est-il essentiel pour les États-Unis de Trump d’avoir accès à des réserves supplémentaires de pétrole et de gaz ?

Les États-Unis sont exportateurs nets de plus de 800 millions de barils de pétrole par an et n’ont donc pas besoin d’accéder au pétrole vénézuélien. Mais Trump ne reconnaît pas que le climat est en train de changer en raison des combustibles fossiles ; c’est pourquoi, pour diverses raisons, il cherche à augmenter la production de combustibles fossiles aux États-Unis.

Une raison possible pour laquelle l’accès au pétrole vénézuélien pourrait être important pour Trump : il est largement admis que Trump a amassé des milliards de dollars en tant que président, un phénomène sans précédent aux États-Unis. Il est donc concevable que Trump considère le pétrole comme un autre investissement important qui pourrait profiter à lui-même et à sa famille.

Au-delà du pétrole, dans quelle mesure est-il important pour Trump d’affirmer son influence en Amérique latine dans le cadre de son agenda géopolitique ? Comment la doctrine « Donroe » et la confrontation avec l’influence chinoise s’inscrivent-elles dans cette action ?

Pour Rubio, c’est vraiment important. Et il ne s’agit pas seulement de Cuba et du Venezuela : lui et ses alliés au sein de l’administration Trump et du Congrès veulent transformer toute la région. Cuba et le Venezuela ne sont qu’une partie de cette transformation.

Il est important de rappeler qu’au XXIe siècle, à un certain moment de la première décennie, la majeure partie de l’hémisphère Sud était gouvernée par des gouvernements de centre-gauche, pour la plupart sociaux-démocrates. Certains étaient connus comme socialistes, mais dans la pratique, ils ont gouverné comme des sociaux-démocrates.

Sur le plan économique, les gouvernements de centre-gauche ont très bien réussi, réduisant la pauvreté dans la région de 44 % à 28 % entre 2002 et 2013, après 20 ans sans aucun progrès dans ce domaine. Ce n’est pas que le gouvernement américain était contre la réduction de la pauvreté ; il ne voulait tout simplement pas tolérer l’indépendance nationale dont les gouvernements latino-américains avaient besoin pour produire ces résultats. Et cela est encore plus vrai aujourd’hui, avec des personnes comme Rubio et Trump aux commandes.

Au XXIe siècle, les États-Unis ont lancé des efforts de changement de régime contre presque tous les gouvernements sociaux-démocrates d’Amérique latine, y compris le Brésil. Lula a fait remarquer que le gouvernement américain avait œuvré pour le faire arrêter en 2018, afin qu’il ne puisse pas se présenter à la présidence cette année-là. Il a également aidé et soutenu la destitution de Dilma Roussef.

Et je pourrais passer des heures à parler de tous les gouvernements démocratiquement élus en Amérique latine que les États-Unis ont tenté de renverser rien qu’au XXIe siècle : notamment en soutenant des coups d’État qui ont destitué des présidents en Bolivie, au Honduras et en Haïti, et qui ont eu un impact négatif considérable sur les démocraties de centre-gauche en Argentine, au Paraguay et dans d’autres pays.

Il y a quelques semaines à peine, ils ont même interféré dans les élections honduriennes [fin 2025], Trump déclarant de manière très catégorique que le Honduras serait puni si l’électorat ne votait pas pour le candidat choisi par Trump. Il est clair que l’administration Barack Obama a également soutenu le coup d’État au Honduras en 2009.

Mais le Venezuela a été la principale cible du changement de régime en Amérique latine – et l’une des principales cibles dans le monde – pendant la majeure partie des 25 dernières années, à quelques exceptions près, comme la guerre en Irak.

Et le pays en a payé le prix fort en termes de morts et de souffrances. Les sanctions américaines ont causé la plus grande partie de la pire dépression économique en temps de paix de l’histoire du Venezuela, avec des dizaines de milliers de vies perdues rien que pendant la première année des sanctions de Trump, en 2017 et 2018, et bien plus encore entre 2018 et 2022.

Il s’agit de pétrole, mais bien plus encore de pouvoir, car le Venezuela, avec ses 300 milliards de barils de réserves prouvées de pétrole, sera toujours un pays influent. À un certain moment, au cours de la première décennie du XXIe siècle, il fournissait plus d’aide étrangère aux pays d’Amérique latine que les États-Unis. Et c’est précisément ce que le gouvernement américain ne veut pas.

Ils ne veulent pas qu’un pays ait le pouvoir – surtout – de mener, en particulier en groupe, une politique étrangère indépendante des États-Unis. Et cela a également été vrai dans les relations entre les États-Unis et Lula. Ils n’ont pas apprécié le fait que Lula ne se soit pas aligné sur leur projet géopolitique, qui consiste à dominer tous les gouvernements qu’ils peuvent.

Trump a déclaré, dans une interview à Fox News, qu’il fallait faire quelque chose au sujet du Mexique, citant les activités des groupes de trafic de drogue. Dans quelle mesure cette menace vous semble-t-elle réelle ?

Eh bien, Trump menace le Mexique, cela ne fait aucun doute ; Rubio considérerait probablement Sheinbaum comme un problème, car elle est une présidente indépendante et reconnaît, tout comme les autres gouvernements indépendants restants de la région, l’importance de la souveraineté nationale. Encore une fois, c’est une question de pouvoir.

Ils ne la considèrent donc pas comme quelqu’un qui est de leur côté, mais elle a pris soin de gérer ses relations avec l’administration Trump, et Rubio sait qu’une opération de changement de régime là-bas serait difficile et potentiellement très confuse. Néanmoins, ils ont menacé de mener des actions militaires au Mexique, et on ne sait jamais quand ils pourraient juger utile, pour leurs propres objectifs, de le faire.