Dans la nuit du samedi 3 janvier 2026, l’opération « Détermination absolue » est lancée : la capitale vénézuélienne, Caracas, est bombardée, tandis que les forces spéciales états-uniennes débarquent, arrêtent le président du Vénézuéla, Nicolas Maduro, et son épouse, Cilia Flores, et les exfiltrent vers les États-Unis afin d’y être jugés pour « narcoterrorisme ».
L’effet de sidération passé, une grande partie des questionnements a tourné autour du caractère inédit de cette action coup de poing, de la politique de Donald Trump et de son impact sur (ce qu’il reste de) l’ordre international. Les contradictions, ambiguïtés et omissions de ce débat sont révélateurs du malaise au sein du monde intellectuel et de la presse continentale, ainsi que de la difficulté européenne à affronter l’impérialisme états-unien.
Pratique constante, forme inédite
Si l’intervention armée au Venezuela a pris une tournure inédite – c’est la première fois que les États-Unis bombardent un pays d’Amérique du Sud et qu’un locataire de la Maison blanche le justifie aussi abruptement au nom d’intérêts économiques et géopolitiques (l’accès au pétrole) –, elle s’inscrit dans une politique vieille de deux siècles, incarnée dans la doctrine Monroe, rebaptisée « Donroe » par Donald Trump.
Tout au long du 20e siècle, Washington est intervenu militairement et à plusieurs reprises (notamment) au Mexique, au Nicaragua, en Haïti et en République dominicaine. Et nombre de commentateurs ont avec raison évoqué le précédent de l’invasion du Panama et de l’enlèvement du président Manuel Noriega, en décembre 1989, et de sa condamnation en Floride à 40 ans de prison pour trafic de drogue.
À l’exception notable de l’Espagne et du Danemark, les gouvernements de l’Union européenne s’en sont tenus, après avoir salué la chute de Maduro, à rappeler platoniquement le nécessaire respect des principes de la charte des Nations unies sans évoquer l’intervention armée ni condamner les États-Unis.
La posture initiale du président français Emmanuel Macron, affirmant que le peuple vénézuélien ne pouvait que se « réjouir » d’être « débarrassé de la dictature », sans mentionner le raid de Washington et le droit international est en ce sens symptomatique d’un double point aveugle.
Le débat intellectuel semble, dans une large mesure, reproduire les mêmes contorsions : on feint de s’interroger sur la légalité de l’action états-unienne, on tente de mettre en balance l’illégitimité de Maduro et la violation flagrante du droit international, on circonscrit les protestations sur la scène mondiale à la Russie et à la Chine, occultant celles du Brésil, de la Colombie, du Mexique, de l’Afrique du Sud et de nombreux pays du Sud. Lorsque l’impérialisme n’est pas, contre toute évidence, simplement et purement nié, il tend à être réduit à la politique sinon à la personnalité de Trump.
Au-delà des divisions au sein de l’UE et de la volonté de ne pas s’aliéner Washington à l’heure où se négocie péniblement une résolution au conflit armé en Ukraine, la torpeur européenne renvoie au déni de son histoire et de sa complicité.
Silence complice
Il est révélateur qu’un autre précédent ait pratiquement disparu des radars. En 2004, le président haïtien, Jean-Bertrand Aristide, était poussé à la sortie, exfiltré par les troupes états-uniennes – lui dira qu’il s’agissait d’un kidnapping –, mis dans un avion français à destination de la République centrafricaine dont la politique est alignée sur le Quai d’Orsay.
Est-ce parce que les armées de France et du Canada ont participé à cette opération qu’elle n’est pas mentionnée ? Manière de distinguer l’ingérence éclairée et efficace de l’interventionnisme tonitruant et indécent de Trump ?
Faire du continent européen le berceau de valeurs démocratiques qui contrasteraient avec l’illibéralisme trumpien peut certes couvrir notre impuissance actuelle d’un baume moral et nous entretenir dans nos illusions progressistes. Encore convient-il de mettre ces valeurs à l’épreuve de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme qui imprègnent notre histoire et notre politique.
Cela fait longtemps que l’Europe tient pour acquis le droit de la Maison blanche d’intervenir dans son arrière-cour. D’ailleurs, fin décembre 1989, la France et la Grande-Bretagne n’ont-elles pas, au Conseil de sécurité de l’ONU, joint leur veto à celui des États-Unis pour contrer une résolution des pays non alignés s’opposant à l’intervention armée au Panama ?
C’est donc moins la démonstration prédatrice de Washington au Venezuela qui choque les gouvernements européens que d’être ravalés au rang de vulgaires territoires sous influence et mis sur le même pied que les États du Sud. Trump a en effet renoncé aux subtilités des rapports Nord-Sud pour imposer avec force son America first où se confondent, dans une même brutalisation et vassalisation, alliés et ennemis, Port-au-Prince et Paris, Venezuela et Groenland.
L’UE est aujourd’hui la victime de la police impériale de Washington, dont elle est traditionnellement l’auxiliaire zélé. Plutôt que de s’engager dans une vaine fuite en avant pour recouvrer les bonnes grâces de l’allié états-unien et, avec elles, sa puissance d’antan, l’Europe devrait radicalement remettre en cause un ordre du monde inégalitaire et injuste dont elle est à la fois l’héritière et le marqueur. Et prendre acte du fait qu’il n’y a pas d’impérialisme à visage humain.
Frédéric Thomas est docteur en sciences politiques, chargé d’étude au Centre tricontinental, auteur de Haïti. Briser le piège colonial (Paris, Seuil, 2026).
