À l’ombre des stades de foot, à la recherche des 130 000 disparus du Mexique

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Le Mexique accueille treize matchs de la Coupe du monde. Dans ce pays où plus de 130 000 personnes sont portées disparues en lien avec la violence du crime organisé, leurs proches entendent profiter de l’événement pour visibiliser leur cause.

par Florian Lefèvre

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Guadalajara, la deuxième ville du Mexique avec plus de 5 millions d’habitants, s’apprête à accueillir quatre rencontres de la Coupe du monde masculine de football (du 11 juin au 19 juillet), dont une affiche Uruguay-Espagne, avec des milliers de touristes au rendez-vous. La capitale de l’État de Jalisco est mondialement connue pour la production de tequila, mais aussi pour une sombre réalité. Elle est l’épicentre d’une crise humanitaire : celle des disparitions forcées. Selon un registre officiel, plus de 130 000 personnes sont aujourd’hui portées disparues au Mexique. Un tiers de ces disparitions n’a fait l’objet d’aucune enquête.

Cette hécatombe est liée à la violence du crime organisé, entre recrutement forcé et assassinats. Elle interroge sur la responsabilité du gouvernement, à gauche au niveau national depuis 2018 (Claudia Sheinbaum a succédé à Andrés Manuel López Obrador en 2024). L’an passé, un représentant des Nations unies relevait que la disparition forcée était « pratiquée de façon généralisée ou systématique » au Mexique.

Au sud-ouest du centre-ville de Guadalajara, un rond-point avec une immense colonne, érigée initialement en l’honneur de martyrs tombés lors de la guerre américano-mexicaine (au château de Chapultepec, à Mexico, en 1847) a été rebaptisé par les associations « Rond-point des disparues ».
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Une immense colonne est ainsi devenue un monument emblématique de Guadalajara, rebaptisée « Rond-point des disparues et disparus » (Glorieta de las y los desaparecidos). Des collectifs de victimes indirectes y collent régulièrement des affichettes, sous forme d’avis de recherche, avec les visages de disparues. Ces collectifs comptent se servir de l’événement planétaire que constitue la Coupe du monde pour attirer la lumière sur leur combat.

« On pense à lui tous les jours »

« On veut sensibiliser le monde afin de faire davantage pression sur le gouvernement et montrer que les choses peuvent changer », affirme Héctor Flores. Âgé de 45 ans, il est reconnaissable à ses bras tatoués et sa peau blanche tachetée par le soleil. Héctor Flores est le cofondateur de Luz de esperanza (« Lueur d’espoir »), une association qui organise des collages chaque dimanche « sans exception » depuis octobre 2021. « Nous formons une grande famille. On sait ce que c’est vivre avec le vide, l’incertitude, la douleur… », confie l’homme dont la vie a basculé après la disparition de son fils, prénommé Héctor lui aussi.

Selon un registre officiel, plus de 130 000 personnes sont aujourd’hui portées disparues au Mexique. Un tiers de ces disparitions n’a fait l’objet d’aucune enquête. Cette hécatombe est liée à la violence du crime organisé, entre recrutement forcé et assassinats.
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Enlevé à son domicile par des individus s’étant présentés comme des agents du parquet de la région, Héctor Daniel Flores Fernández a disparu le 18 mai 2021. Il avait 19 ans. L’an passé, un tribunal a pointé la responsabilité des autorités dans cette affaire. Le jugement reconnaît « Dani » comme victime d’une disparition forcée.

Retour sur le rond-point. Après le collage, Luz de Esperanza organise une distribution de jouets aux enfants des familles. Ximena, 14 ans, et Nancy, 10 ans, reçoivent des peluches et des poupées. Elles sont respectivement la sœur et la cousine de Damian Flores Mendoza, disparu depuis le 11 décembre 2025.

Le lycéen, qui jouait au foot avec ses amis et s’entraînait à la boxe, avait fêté quelques semaines plus tôt ses 18 ans. Cheveux bouclés et petit duvet au-dessus des lèvres : son portrait est aujourd’hui collé dans la ville comme tant d’autres. « J’ai perdu beaucoup de poids depuis qu’il n’est plus là, confie sa grand-mère, Consuelo. On pense à lui tous les jours. »

Pour les 500 familles réunies au sein de Luz de esperanza (Lueur d’espoir), coller les avis de recherche des personnes disparues, c’est une façon d’agir, de se mettre en quête d’un indice, d’une piste à suivre.
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Pour les 500 familles réunies au sein de Luz de Esperanza, coller ces avis de recherche est une façon d’agir, de se mettre en quête d’un indice, d’une piste à suivre. L’espoir est mince, infime, « mais il ne meurt jamais, il est toujours là », assure Héctor Flores en montrant son cœur. La douleur, elle non plus, ne s’en va pas. Le père projetait d’ouvrir un restaurant avec son fils, avant de dédier sa vie à le retrouver.

À la recherche des corps des disparues

L’année dernière, les militants de Guerreros buscadores de Jalisco (« Les Guerriers chercheurs de Jalisco »), un autre collectif de victimes indirectes de la crise humanitaire, ont fait une découverte macabre dans la région. En fouillant la terre d’un ranch à la suite d’un signalement anonyme, ils ont trouvé l’horreur : des fours crématoires, des restes humains calcinés et des fragments osseux. Au total, près de 500 vêtements ont été recensés par les autorités, dans ce qu’il convient de qualifier de camp de recrutement et d’extermination.

En février 2026, les images de Guadalajara ont fait le tour du monde : des véhicules et des magasins incendiés en réplique à la mort d’El Mencho, le parrain du cartel de Jalisco Nouvelle génération, tué lors d’une opération menée par le gouvernement. Or, cette organisation du crime organisé pratique le recrutement forcé en attirant des victimes avec de fausses offres d’emploi.

Les militantes de Luz de esperanza sont masquées pour se protéger de la poussière et portent des vêtements couvrants pour faire face au soleil brûlant. Au centre, avec les lunettes rondes, on retrouve Liliana Meza, cofondatrice du collectif. Elle est sans nouvelles de son fils, Carlos Maximiliano Romero Meza, disparu le 22 octobre 2020.
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Lundi 18 mai, quinze jours après la session collage, Basta! a suivi une « recherche sur le terrain ». Rendez-vous est pris à l’aube, devant le bâtiment administratif de la Commission de recherche des personnes disparues de l’État de Jalisco. Contrairement à d’autres, Luz de esperanza mène l’action avec l’aval et le soutien des autorités. « Sinon, on pourrait subir des menaces », explique Marcela Romo, avocate pénaliste et coordinatrice du groupe, en saluant chaleureusement ses camarades. « Vendredi, ça fera deux ans », précise la quadra avant une journée à fouiller la terre par plus de 35 degrés ressentis. Deux ans qu’elle cherche Laura del Carmen Garcia Munguia, une amie du collège devenue comme une sœur.

Nous retrouvons Monica Mendoza, la fille de Consuelo et la mère de Damian, jeune homme disparu depuis plus de cinq mois. Il lui a fallu du temps pour participer à ces búsquedas. « Au début, tu ne veux pas l’accepter… Mais les mois passent, tu écoutes les histoires des autres et tu réalises que c’est important, même si ça fait mal. »

Héctor Flores, cofondateur du collectif Luz de esperanza. L’un des rares hommes parmi les membres actifves des collectifs qui recherchent leurs proches. Ce 18 mai marquait les cinq ans de la disparition de son fils, Héctor Daniel Flores Fernandez, en 2021, enlevé à l’âge de 19 ans et reconnu officiellement comme victime de disparition forcée.
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La mère de Damian est désormais employée de nuit pour pouvoir mener ces recherches la journée. Elle avait déjà eu le malheur de perdre une fille en bas âge, atteinte d’une maladie. « C’est encore pire de ne pas savoir si ton enfant est en vie ou non », témoigne-t-elle, tourmentée entre espoir et désespoir.

Héctor Flores est également présent, mais la grande majorité des 18 militantes sont des femmes. Dans tous les collectifs, la charge de la recherche est le plus souvent assumée par une mère, une épouse ou une sœur. Ce matin-là, le cortège policier et militaire roule vers le sud de la métropole. Direction Chulavista, à Tlajomulco de Zúñiga, où des fosses humaines ont déjà été exhumées.

Creuser sous le regard des autorités

Le quartier a des airs de bout du monde, surplombé, au loin, par des champs d’agave (ces cactus à la base de la tequila). Les lotissements posés comme des Lego, blocs de béton sans fenêtres, ont été en partie abandonnés. Marcela, Monica et les autres s’emparent de pelles, de râteaux, de pioches et de barres qu’ils et elles enfoncent dans la terre avant d’en sentir la pointe : elle pourrait révéler une odeur de putréfaction.

Marcela Romo est avocate pénaliste et coordinatrice de cette recherche du collectif Luz de esperanza. Elle cherche Laura del Carmen García Munguía, une amie qu’elle considère comme sa sœur, disparue le 22 mai 2024, à l’âge de 40 ans.
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Fournis par les autorités, ces outils sont pour le moins rudimentaires. Du côté des membres des commissions régionale et nationale, les regards sont plutôt fuyants face à nos questions. « Cette fois-ci, il n’a pas été jugé pertinent d’utiliser des outils technologiques », justifie une femme en uniforme ayant requis l’anonymat.

Scène étrange sous le soleil brûlant : les fonctionnaires – qui pour certaines sont venues depuis la capitale mexicaine, à 550 kilomètres de là – fournissent les outils et les bouteilles d’eau, mais regardent les militantes suer sous leur chapeau. Raison invoquée : « On ne peut pas entrer, ce sont des propriétés privées. » Une bonne excuse pour s’épargner un travail ingrat ? Les militantes de Luz de esperanza y voient plutôt le manque de volonté de l’État face à cette crise humanitaire.

Entre des militaires, deux « madres buscadoras », des « mères en quête » ou « mères chercheuses », explorent avec des outils rudimentaires les jardins des habitations en partie laissées à l’abandon en marge du quartier populaire Chulavista, à Tlajomulco de Zúñiga, en périphérie de Guadalajara.
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En t-shirt, claquettes sur le pas de sa porte, une jeune femme, M., fait partie des dernieres riveraines de ce quartier sinistré. Trois personnes vivent ici dans un appartement de deux pièces. Son père est maçon ; elle fait « des ménages ». « Ici, il n’y a pas d’avenir pour les enfants », dit celle qui a vu les « vendeurs de drogues » faire fuir ses voisines. Au quotidien, la famille doit remplir une grande cuve avec un robinet extérieur pour pouvoir se laver. Quant aux camions des éboueurs, « cela fait plusieurs mois qu’ils ne passent plus ici ».

« Aujourd’hui, quelqu’un va rentrer à la maison »

Après une pause-déjeuner, les recherches reprennent dans un champ. Sur la terre sèche, on retrouve du carton, du plastique, des chaussures, des sacs à dos, des pneus… La zone de bornage téléphonique de certaines disparues s’étend sur plusieurs hectares. C’est si vaste que les militantes creusent sans grande méthode.

À 16 h 07, environ un mètre sous le niveau du sol, bénévoles et fonctionnaires voient apparaître des tissus et des ossements. La chienne de la police municipale est appelée. Le collectif vient de trouver des restes humains. « Aujourd’hui, quelqu’un va rentrer à la maison. Une famille va pouvoir se reposer. »
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Le temps passe lentement, jusqu’à cette confidence, discrète, d’un riverain : « Creusez le long de ce mur. » Les efforts se concentrent donc ici, au pied d’un autre lotissement adjacent au champ. Coups de pelles, coups de pioches… Bientôt, des débris blancs apparaissent. De la chaux : c’est un signe. « Ils s’en servent pour masquer les odeurs », affirme Héctor, avant de redoubler d’efforts.

À 16 h 07, environ un mètre sous le niveau du sol, bénévoles et fonctionnaires voient apparaître des tissus et des ossements. La chienne de la police municipale est appelée. Elle aboie. Verdict : « Positif. » Le collectif vient de trouver des restes humains. Envahies par l’émotion, les militantes forment un cercle. L’une des doyennes du groupe, Virginia Ponce, dépose de l’eau et allume une bougie. Les buscadoras écoutent sa prière, se tiennent les mains et les larmes coulent sur les joues. « Aujourd’hui, quelqu’un va rentrer à la maison. Que cette lumière continue de le guider, de l’accompagner à chaque instant. […] Une maman va être soulagée. Une famille va pouvoir se reposer. »

Des militaires de la Garde nationale du Mexique sont en faction. Au total, ce jour-là, neuf véhicules de différentes autorités escortent les militantes de Luz de esperanza et les fonctionnaires.
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Le collectif continuera de labourer le long du mur jusqu’au soleil couchant. C’est désormais une scène de crime : à partir du lendemain, les autorités prendront le relais et les membres de Luz de esperanza recommenceront dans un autre quartier. « Nous les recherchons parce que nous les aimons » : c’est la devise des familles.

Sur le trajet du retour, Marcela ne chante plus comme à l’aller. Elle pense à Laura, sa sœur de cœur. « Ce serait terrible que je la retrouve comme ça », dit-elle. La lumière rouge du crépuscule se confond avec la couleur de ses cheveux. En continuant à l’ouest sur le périphérique, c’est la direction de Zapopan, une ville où de nombreux sacs avec ossements ont été retrouvés. C’est aussi dans cette partie de la métropole que se trouve le stade qui accueillera la Coupe du monde.