Le petit village de San Pedro de Quillota est situé à 130 kilomètres au nord-ouest de Santiago, la capitale chilienne. Nous sommes à la fin du mois d’octobre et le soleil printanier éclaire le flanc des collines. Sur la parcelle agricole de la famille Guzman, les terres sont prêtes à accueillir les semis et plantations.
Rosa travaille là avec ses deux frères. Elle se gare le long d’une haie fleurie et embrasse le paysage du regard. « Notre parcelle, qui s’étend sur environ trois hectares, est un héritage de la réforme agraire qui a commencé à la fin des années 1960 et qui s’est accélérée avec l’unité populaire de Salvador Allende. » Allende a été président du Chili de 1970 à 1973, avant le coup d’État et la dictature militaire d’Augusto Pinochet. « Mais c’est l’une des dernières parcelles dans ce cas. Ici, 98 % des terres ont été revendues à de grands propriétaires terriens pendant la dictature », souffle Rosa.
Aujourd’hui, l’extrême droite pourrait revenir au pouvoir au Chili après le second tour de l’élection présidentielle, le 14 décembre. Le candidat nostalgique de Pinochet, José Antonio Kast, semble favori, face à la candidate de gauche Jeannette Jara.
Les pesticides sont arrivés avec Pinochet
Désormais cernée d’immenses propriétés, la parcelle de la famille Guzman produit des légumes qui sont vendus à 50 kilomètres maximum, sur le marché et dans les restaurants de Valparaiso, une ville portuaire au bord du Pacifique. Ici, tout est cultivé sans pesticides, ce qui est plutôt rare dans le pays. Car la règle, au Chili, c’est d’exporter les produits agricoles souvent cultivés avec moult produits.

« Les campagnes chiliennes ont commencé à changer vers 1983-1984 », situe Patricia Grau, infirmière du travail, enseignante à l’université et membre de réseaux d’alerte sur l’usage des pesticides depuis de nombreuses années. Une fois les communs fonciers brutalement démantelés, la dictature de Pinochet a entrepris de faire du pays un grenier à fruits pour le reste du monde.
« L’industrie est arrivée et l’usage massif de pesticides a alors commencé. Du nord au sud, tout le pays a été concerné, ou presque », poursuit Patricia Grau. « Aujourd’hui, le Chili est le premier exportateur mondial de raisins, de canneberges, de cerises et de prunes, et la production fruitière est un secteur majeur de l’économie chilienne », poursuit Patrizio Tonelli, historien et professeur à l’école de santé publique de Santiago.
Cette courbe ascendante des exportations s’est doublée d’une croissance très forte de la consommation de pesticides : entre 1984 et 2024, les quantités épandues chaque année au Chili sont passées de 5000 à 60 000 tonnes.
Augmentation des malformations
Les dommages sur les terres et les corps ont été immenses. « L’augmentation des malformations congénitales chez les enfants des travailleuses saisonnières, survenue à la fin des années 1980 et au début des années 1990, a été le premier signal d’alarme », relève Maria Elena Rozas, journaliste spécialiste des pesticides et figure importante du réseau d’action chilien sur le sujet.
« Dans certaines parties de la sixième région [au centre du pays, l’une des principales régions agricoles du Chili, ndlr], les femmes qui travaillaient dans les champs avaient beaucoup d’enfants atteints de malformations congénitales, rapporte Rosa Guzman, qui est l’une des porte-parole de l’association nationale des femmes rurales et autochtones (Anamuri). C’était évidemment dû aux pesticides, qui étaient pulvérisés alors que les femmes se trouvaient dans les champs. Cela paraît incroyable, mais c’est ce que l’on faisait ici au Chili. » Patricia Grau ajoute : « Ces traitements se faisaient par avion. L’ignorance des dangers était totale. Et c’était très compliqué pour nous, soignants, de travailler sur ces sujets. »
Peu d’équipements de protection
« Dans les années 1990, avec la fin de la dictature, il y a eu un peu d’assouplissements du côté des droits, se souvient Patricia Grau. On a pu améliorer les pratiques, et former par exemple les personnes qui épandent les pesticides. Certaines ont reçu des équipements de protection. Elles sont moins exposées qu’avant, mais cela reste insuffisant, bien évidemment. »

Le niveau d’information sur les dangers reste faible, de même que la proportion des travailleurs qui portent des équipements de protection. La situation des femmes est particulièrement problématique. Chargées des cueillettes, du désherbage ou encore de la taille, les femmes occupent des postes qui ne sont pas encore identifiés comme dangereux.
« Parfois, ils traitent la nuit et les femmes arrivent le matin sans que personne ne leur dise rien, relève l’infirmière et enseignante Patricia Grau. Il faut savoir qu’une tomate peut recevoir jusqu’à 23 traitements avant d’être cueillie ! Tout cela pose aussi problème pour la santé des enfants. »
Le réseau d’action sud-américain sur les pesticides et leurs alternatives a compilé une cinquantaine d’études qui mettent en évidence les effets chroniques sur la santé des enfants, le déclenchement de cancers ou les effets cognitifs. Des alertes ont également été lancées concernant la qualité de l’eau.
« Les mauvaises conditions d’emploi font qu’il est difficile d’informer les gens sur leurs droits », expose Sandra Cortès, épidémiologiste et professeure en santé publique à l’université catholique de Santiago. Elle a participé à plusieurs études sur les pesticides. Le professeur en santé publique Patrizio Tonelli, souligne, quant à lui, que, « ces 30 dernières années, l’importance des entreprises sous-traitantes n’a cessé de croître. Dans certaines zones rurales, les personnes qui travaillent pour ces entreprises n’ont pas de contrat. Elles ne paient donc pas de cotisations sociales et ne bénéficient d’aucune protection sociale. »
Parfois, ces travailleurs et travailleuses doivent même reverser une partie de leur salaire à leurs « employeurs ». « La sous-traitance, cela rend la syndicalisation difficile, car les travailleurs sont très divisés », appuie Claudia, qui travaille au sein de l’association des femmes rurales Anamuri depuis une vingtaine d’années.
Des travailleuses exploitées
« Nous sommes en démocratie, bien sûr, intervient Rosa Guzman. Mais c’est difficile pour les travailleurs et travailleuses de s’organiser, et de former un syndicat pour aller négocier. Les gens ont peur de se faire virer. » Claudia ajoute que « du côté des travailleuses temporaires, il y a vraiment de la surexploitation. Elles travaillent parfois plus de 16 heures par jour. »

Quand ils et elles le peuvent, les chercheurs font le travail que les autorités politiques délaissent : informer les travailleuses et travailleurs des dangers auxquels ils sont exposés. « Nous avons aussi tenté d’alerter les autorités sanitaires régionales, précise Sandra Cortès. Mais nous ne faisons pas toujours le poids face aux grosses entreprises. L’industrie est généralement plus rapide à produire des produits que nous à prouver qu’il y a des dommages … »
Des chercheurs se penchent sur les dommages des pesticides
L’épidémiologiste espère malgré tout que les recherches puissent se poursuivre. « La lutte contre le réchauffement climatique ouvrira peut-être des opportunités », veut-elle croire. Par ailleurs, de nouvelles collaborations voient le jour dans le milieu universitaire, avec des chercheurs en biologie cellulaire et en génétique qui s’intéressent désormais à l’environnement.
C’est le cas de Patricio Olguín, docteur en sciences biomédicales et professeur à l’université du Chili. Avec d’autres chercheurs chiliens et sud-américains, il participe à une vaste étude sur la maladie de Parkinson, qui s’intéresse aux causes génétiques de la maladie, mais qui examine également l’exposition des patients aux pesticides.
« De nombreux chercheurs qui étudient la génétique ou font des recherches sur les maladies s’intéressent désormais à l’environnement, explique Patricio Olguín. Nous avons réalisé que les facteurs génétiques ne peuvent pas tout expliquer. Nous atteignons une sorte de limite à cet égard. Auparavant, seuls les épidémiologistes s’intéressaient à l’environnement. »
Les chercheurs et les professionnels de santé constatent que les riverains sont exposés aux mêmes dangers que les travailleurs agricoles. « De nombreux habitants des zones rurales utilisent l’eau de leurs puits, qui sont alimentés par des nappes phréatiques contenant des pesticides, souligne Patricio Olguín. De plus, des concentrations élevées de pesticides ont été détectées dans l’air des écoles rurales du nord du Chili et dans les légumes. Par conséquent, toutes les personnes vivant dans ces zones agricoles sont constamment exposées. »
Sandra Cortès approuve. « Une étude menée dans la région du Maule [au centre du pays] en 2016-2018 fait apparaître de grandes quantités de pesticides dans l’air, note-t-elle. Mais également sur les sols. Nous avons aussi mené une enquête sur les métabolites présents dans le sang : il n’y avait pas de différence entre les travailleurs et les riverains. »
Redistribuer la terre, produire pour le local
Cette convergence d’expositions se retrouve dans les luttes. « Au début des années 1990, afin de faire face à cette situation grave qui touchait de larges secteurs de la population paysanne, les consommateurs et l’environnement, l’Alliance pour une meilleure qualité de vie a été créée, retrace la journaliste Maria Elena Rosas. Elle réunit le réseau d’action contre les pesticides au Chili et des organisations spécialistes de l’agriculture biologique ou encore l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux. »
Diverses interdictions ont été obtenues à partir de 1998, dont celles du parathion, du paraquat, du lindane ou dernièrement du chlorpyrifos – des insecticides aux conséquences sanitaires multiples qui ont longtemps été utilisés en France également.
Parmi les organisations qui luttent contre l’usage des pesticides, l’association rurale Anamuri occupe une place de choix. Composée uniquement de femmes et fondée en 1998, elle compte aujourd’hui près de 7000 membres et anime une école de l’agroécologie. « Nous avons six modules d’une semaine répartis sur six mois », détaille Claudia.
Ces sessions, animées par les membres d’Anamuri, sont des moments denses d’apprentissage agricole, mais pas seulement. « C’est une école de l’empouvoirement politique », sourit Claudia, qui explique que, pour elle, la réforme agraire, certes nécessaire, n’est pas suffisante. « Il faut redistribuer la terre, mais aussi apprendre comment la travailler en lui faisant le moins de mal possible. Cela implique un changement profond : nous devons produire en premier lieu pour notre consommation, et nous soucier ensuite de l’exportation. »

