« Le magasin peut fermer si les produits ne sont pas bios, mais, par contre, si le management est toxique, la direction n’est ni contrôlée ni remise en question. » Le 6 janvier, sous la neige parisienne, Marion L. discute avec ses collègues grévistes devant la Biocoop de la Place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris.
Seize des vingt employés du magasin spécialisé en produits bio tentent de faire entendre trois revendications : la mise en retrait de la responsable et propriétaire du magasin, une hausse des rémunérations ainsi que l’engagement du réseau Biocoop de mettre en place une charte sociale commune à tous les magasins. Ils sont soutenus par l’Union syndicale CGT-Commerce et l’Union locale CGT Paris 19e arrondissement.
Pour la plupart, c’est la première fois qu’ils participent à une grève sur leur lieu de travail. Et ils ne s’attendaient pas à être confrontés à une telle situation dans une enseigne constituée d’un « réseau d’acteurs indépendants, militants, engagés », d’après la charte Biocoop.

« Je suis arrivé à la Biocoop en me disant que ça allait être une entreprise où j’allais être bien car elle portait certaines valeurs, mais j’ai vite vu les dysfonctionnements », explique Tom, en poste depuis avril.
Ce décalage, plusieurs grévistes le racontent. Avant de rejoindre Biocoop, Marion S. travaillait en restauration. « Là-bas, je subissais de la pression mais je n’ai jamais fait grève. Mais à la Biocoop, je trouve intolérable ce décalage entre les valeurs prônées par l’enseigne et la réalité du management. Il n’y a aucun contrôle sur ce que les directeurs de magasin font. »
« Crise de panique » et faible rémunération
La majorité des grévistes ont observé ou ont été confrontés à ce « management toxique » subi au magasin. Alexandra, adjointe et déléguée du personnel, y travaille depuis 4 ans. Elle se rappelle avoir vécu des situations très compliquées : « De grosses engueulades, beaucoup de reproches de la part de la gérante par rapport à ma vie personnelle et à ma famille. J’ai fini en pleurs plein de fois. »
Marion S. décrit des situations similaires : « Une fois, j’ai eu une très grosse altercation avec la gérante. Elle m’a humiliée devant tout le monde, dans le magasin. Elle m’a enfermée dans la cuisine et a remis en question mon professionnalisme et mon travail. Je me suis sentie très mal, en plus, je venais d’arriver. »
Sur le piquet de grève, Sacha*, une ancienne employée de cette Biocoop, n’est pas étonnée. « Ce sont des choses qui arrivaient déjà quand j’y étais et c’est un peu pour ça que je suis partie. Il y avait du harcèlement moral, une mauvaise communication, une mauvaise organisation. C’était intenable mentalement. J’ai commencé à faire des crises de panique, et ça dès le premier mois. »
Sacha se souvient aussi d’un travail épuisant, moralement comme physiquement : « Tu es constamment debout, tu dois courir partout, puis être souriant et ouvert aux clients. Dans mon nouvel emploi, je travaille davantage mais j’ai l’impression d’être moins épuisée que quand je faisais 35 heures à la Biocoop. Il y a beaucoup de personnes qui ne tiennent pas le premier mois. Le turn over est énorme. »

Les salariés déplorent également leur faible niveau de rémunération. Marion L. évoque le cas d’un de ses collègues, travaillant pour l’enseigne depuis 8 ans et diplômé en maraîchage, qui serait rémunéré à hauteur de 1500 euros net par mois. Dans le protocole de fin de conflit qu’ils ont proposé à leur direction lors d’une première négociation, ce 7 janvier, les grévistes ont demandé une remise à plat de la grille de rémunération permettant une réelle prise en compte de l’ancienneté.
Pour un employé polyvalent de l’enseigne – plus bas niveau de qualification – employé depuis 6 ans, ils demandent une rémunération équivalente à 135 % du Smic (environ 1950 € net). Une proposition refusée par la responsable. Contactée, la gérante de la Biocoop Les Fêtes n’a pas répondu à notre demande d’entretien, se disant « concentrée sur la réussite du dialogue ».
« Biocoop, ce n’est parfois pas différent d’un travail au Franprix du coin »
Ce mouvement de grève n’est pas le premier dans le réseau coopératif Biocoop. En 2020, d’autres magasins, parmi lesquels une enseigne du 11e arrondissement de Paris, avaient déjà dénoncé des faits similaires. « Biocoop est peut-être une structure intéressante pour les petits patrons et les paysans, mais pour les salariés des enseignes, ce n’est parfois pas différent d’un travail au Franprix du coin », explique Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UL CGT Paris 19e.
Pourtant, un cahier des charges Biocoop est censé garantir certains avantages aux salariés, dont une rémunération des salariés « en CDI a minima à un niveau SMIC majoré de + 10 % après deux bilans à résultat positif », est-il écrit. Mais ce niveau de rémunération est juste une recommandation, « sans l’imposer », précise le réseau Biocoop à Basta!. Les sociétaires – qui possèdent des parts sociales dans les magasin – ont, de leur côté, « obligation de redistribuer 10% de leur résultat net dans le cas où leurs fonds propres sont positifs pendant deux années consécutives ».
Dans les faits, les 740 magasins labellisés Biocoop en France sont des entreprises – coopératives ou non – avant tout administrées par leurs propriétaires. « Cela fait deux ans que j’entends parler de problèmes de management au Biocoop, on a déclenché des élections professionnelles il y a un an et demi mais le Conseil social et économique [CSE, l’instance de représentation du personnel, ndlr] n’a jamais été réuni depuis », poursuit Adèle Tellez.
Le réseau Biocoop insiste d’ailleurs sur cette indépendance. Contactée par Basta! au sujet de cette grève, la coopérative répond être composée de magasins indépendants : « Chaque magasin du réseau est autonome dans la gestion de son personnel, dont il est seul employeur. »
Une indépendance qui permet aussi des dérives. « Ainsi, il est difficile de signaler les abus et le management toxique au sein de Biocoop. On ne peut pas communiquer entre magasins. Mais, depuis le début de la grève, on s’est rendu compte que d’autres endroits étaient touchés », conclut Marion L. « Biocoop a mis en place un dispositif d’alerte et de médiation à destination des salariés », répond l’enseigne qui assure qu’« aucune demande de médiation n’a été formulée par les salariés du magasin » de Place des fêtes.
*Prénom modifié.

