Chaleur au travail : ce que peuvent faire les salariés et ce que prévoit la loi

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Droit de retrait, alerte à l’inspection du travail ou encore grève : alors que la canicule due au réchauffement climatique frappe la France pour la seconde fois en 2026, que peuvent faire les salariés en cas d’inaction de leur employeur ?

par Guillaume Bernard

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« Je crois que cette année encore, on aura des morts », soupire Gilles Gourc. Alors que le mercure dépasse les 40 degrés dans le Rhône, cet inspecteur du travail en région lyonnaise déplore, pour une année supplémentaire, le manque de moyens à sa disposition pour protéger la santé des salariés.

En 2025, neuf accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur ont été relevés par la Direction générale du travail, rappelle Santé publique France : huit hommes et une femme, âgés de 35 à 63 ans, travaillant dans le secteur de la construction et de l’agriculture.

Le 26 mai 2026, dans la Drôme, pendant le 1er épisode caniculaire, lié au réchauffement climatique, un jeune homme de 19 ans est mort d’hyperthermie après avoir travaillé toute la journée sur un toit.

Si les accidents mortels concernent avant tout les secteurs où le travail est le plus physique, de nombreuses autres professions sont exposées aux fortes chaleurs. Ainsi en avril 2024, l’Organisation internationale du travail (OIT) a calculé que 70 % de la main-d’œuvre mondiale était exposée aux risques sanitaires liés au changement climatique. Chaque année, elle dénombre près de 20 000 morts en raison de « lésions professionnelles imputables à la chaleur excessive ». Parmi elles : les maladies rénales ou encore les cancers de la peau.

Un préfet a le pouvoir de limiter le travail

Face à cette situation dangereuse, les institutions capables d’agir le plus rapidement et le plus efficacement restent les préfectures. Par arrêtés, elles peuvent limiter le travail dans certaines conditions. En Haute-Garonne, ce 22 juin, la préfecture a ainsi suspendu les activités de chantier dans la métropole de Toulouse, entre 12 heures et 20 heures, pendant toute la durée de la vigilance rouge.

Mais pas dans l’intégralité du département. « Pourquoi ne pas avoir étendu l’arrêté à tout le département ? Il ne fera pas moins chaud dans le Muretain ou le Frontonnais [d’autres intercommunalités du département, ndlr]. Et les employeurs du bâtiment pourraient contourner la mesure en réaffectant les salariés sur des chantiers non couverts par l’arrêté », note l’Union départementale CGT 31, qui s’est fendue d’un communiqué et demande l’extension de la mesure à l’ensemble du territoire.

Dans d’autres départements classés en vigilance rouge, les pics de chaleur n’ont pas donné lieu à une réduction des plages horaires travaillées mais, au contraire, à leur extension. La préfecture des Deux-Sèvres a, par exemple, émis un arrêté le 20 juin dérogeant à la réglementation relative aux bruits de voisinage : les travaux peuvent donc démarrer dès 6 heures du matin, sans période d’interdiction. « On reste sur de l’arbitraire préfectoral », commente Gilles Gourc.

Dans le secteur du BTP, ces limitations sont pourtant relativement faciles à mettre en œuvre car les épisodes de canicule sont couverts par le régime de « chômage intempéries » depuis 2024, qui permet d’indemniser partiellement les ouvriers privés de travail pour des raisons climatiques. Toutefois, les métiers du second œuvre (peintres, charpentiers, soudeur...) y ont rarement droit. Et « les petites entreprises ne cotisent pas au régime d’intempéries, donc ne bénéficient pas de remboursement », précise Solidaires dans une publication sur le sujet. Enfin ce régime n’indemnise pas les salariés à 100 % de leur salaire et ils peuvent perdre des primes.

L’inspection du travail peut signaler un employeur

Outre ces arrêtés préfectoraux, il est de la responsabilité de l’employeur d’évaluer les risques pour ses salariés et de les prévenir. Un décret de juillet 2024 détaille les mesures de prévention telles que la généralisation de l’accès à l’eau fraîche au poste de travail, l’adaptation des horaires et des postes de travail (mise en place de stores, de ventilation, etc.).

« Mais nous n’avons pas le moyen de contraindre réellement un employeur », estime l’inspecteur du travail. Si un patron refuse de mettre en place les mesures nécessaires pour protéger ses employés, l’inspecteur peut le mettre en demeure d’évaluer les risques encourus. Si l’inaction perdure, il peut faire un signalement au parquet. « C’est une procédure très lente, alors que la canicule se compte en jours. De plus, les deux tiers des signalements au parquet sont laissés sans suite », continue Gilles Gourc.

La loi ne fixe pas de seuil de chaleur maximal au travail

Son syndicat, la CNT-SO, tout comme la CGT et Solidaires, militent pour la mise en place de chaleurs maximales autorisées au travail. Le Code du travail ne fixe ni température minimale, s’il fait trop froid sur un lieu de travail, ni température maximale, en cas de canicule.

En guise de seuil, les syndicats proposent de s’appuyer sur les repères de l’INRS (l’institut de recherche sur la santé et la sécurité au travail) : 28 degrés pour les métiers physiques et 30 degrés pour les métiers sédentaires, dans un bureau par exemple. Ils souhaitent que l’inspection du travail soit dotée du pouvoir de faire temporairement cesser une activité. Et demandent la création de postes d’inspecteurs du travail : actuellement, on compte en moyenne un inspecteur pour veiller à la sécurité de 13 200 salariés.

Un droit de retrait possible mais sans garantie

Autre solution, dans les mains des salariés cette fois : le droit de retrait, de cesser son activité en cas « de danger grave ou imminent pour sa vie ou sa santé », précise le Code du travail. Le droit de retrait a cependant le désavantage de renvoyer le salarié à sa propre capacité à évaluer son état et les risques encourus. Et c’est l’employeur seul qui jugera a posteriori si ce choix est justifié ou non. S’il considère qu’il ne l’est pas, il peut retenir sur salaire le montant correspondant à l’absence du salarié.

Celui-ci ne pourra contester cette décision qu’aux prud’hommes, donc après plusieurs mois, voire années de procédure. « Faire cela tout seul, c’est très risqué. A fortiori dans des secteurs comme le BTP ou l’agriculture, où la subordination salariale est très forte. Le mieux reste d’exercer ce droit de manière collective, en s’appuyant sur son comité social économique (CSE). Mais dans les petites entreprises, où il n’y a ni CSE ni syndicats, les salariés sont livrés à eux-mêmes », pointe Gilles Gourc.

Enfin, l’Union syndicale Solidaires rappelle que les grèves sont possibles pour des motifs de conditions de travail, dont l’exposition à de trop fortes chaleurs. Elles restent toutefois exceptionnelles.

Temps de pause et congés climatiques

Enfin, alors que le sujet de la chaleur au travail revient sur le devant de la scène à chaque canicule, les partis de gauche suggèrent de légiférer. Le 20 juillet 2023, les députés insoumis proposaient déjà une loi « visant à adapter le Code du travail aux conséquences du réchauffement climatique ». Elle prévoyait, entre autres, de multiplier les temps de pause au-delà de certaines températures et d’arrêter le travail dans les zones de vigilance rouge canicule pour certains métiers (BTP, ouvriers agricoles…). Le texte n’a pas été adopté.

Cette semaine, les Écologistes ont annoncé déposer une proposition de loi pour la mise en place d’un congé climatique, inspirée de l’Espagne. Il permettrait aux salariés de prendre quatre à six jours d’arrêt de travail rémunérés par an pour se protéger de la chaleur.