« Je pensais que ça n’allait pas se faire, et puis, un jour j’ai reçu un coup de fil, le rêve se concrétisait, ma vie a complètement changé. » Depuis six mois, Sifedim Nessakh, 33 ans, habite le premier habitat participatif marseillais. L’immeuble est situé dans le très populaire quartier de Saint-Mauron, dans le 3e arrondissement de Marseille. Auparavant, à la suite d’une séparation, l’homme logeait dans un studio de 15 m2 qu’il payait 600 euros, au quartier du Prado. « C’était un quartier bourgeois où, avec les voisins, c’est “bonjour, bonsoir”, sans plus. Le plus gênant, c’était l’impossibilité d’y recevoir mes deux filles. »
En 2022, l’agent d’entretien croise le collectif d’habitants des Habeilles, qui développait à Marseille un projet d’habitat participatif en locatif social. Pour une fois, Sifedim coche toutes les cases pour intégrer un logement décent pour un coût décent : un deux-pièces à 385 euros. Alors, il intègre le groupe. « Régulièrement, on nous annonçait qu’on allait emménager, puis c’était reporté, encore et encore. Franchement, je n’y croyais plus, témoigne-t-il. Je restais parce que je m’entendais bien avec ces gens. C’était comme une famille. »

Six nationalités, des bac+5 et des personnes qui ont arrêté très tôt l’école, des artistes, du personnel de ménage, des retraités… cette famille éclectique est liée par l’envie d’inventer un habitat qui rompt avec l’isolement, favorise les solidarités, et redonne du pouvoir d’agir. L’utopie leur a permis de surmonter une gestation de près de quinze ans.
Trouver un bailleur social
Depuis l’émergence du projet en 2010, le groupe de citoyens a eu le temps de se disputer, de se retrouver, et d’évoluer pour constituer un noyau dur qui s’appuie sur des réussites concrètes. « Le collectif a obtenu un terrain et un permis de construire en 2014, retrace Dominique Damo, 62 ans, membre du collectif depuis neuf ans. Ce projet est à 100 % initié par les habitants, même s’il a fallu trouver un maître d’ouvrage, parce que nous n’avions absolument pas les moyens de financer le bâtiment. »
L’habitat participatif rassemble souvent des personnes issues de la classe moyenne, des militants désireux d’accéder à la propriété et aussi d’habiter différemment. Les Habeilles se distinguent avec un projet dédié au locatif social et très social. Cette spécificité les contraint à trouver un bailleur social ouvert à la coconstruction avec les « maîtres d’usage », les habitants membres du collectif, organisés et déterminés à être associés à l’élaboration du programme.
Trop dirigiste, le premier bailleur social met le bourdon aux Habeilles et se fait virer par le collectif. Puis, en 2016, le bailleur social Grand delta habitat, à l’origine basé dans le Vaucluse, y voit une occasion de marquer son implantation à Marseille, tout en affirmant sa capacité d’innovation. Le bailleur n’imaginait pas transformer à ce point sa culture.
La vie et la bureaucratie
« Au début tout le monde adore le projet, mais dès que ça devient concret, ça n’a rien d’évident, observe Anne-Marie Guglielmi, 66 ans, membre du collectif. Faire avec les gens, c’est le surgissement de la vie dans la bureaucratie et ça coince. » La retraitée connaît bien le sujet, puisqu’elle a fait carrière dans le montage d’opérations immobilières en locatif social. En 2012, elle découvre Les Habeilles et décide de mettre ses compétences au service du groupe. Même si elle n’a jamais compté habiter l’immeuble, elle forme les membres des Habeilles sur les aspects juridiques et financiers du projet. « J’ai trouvé passionnant de partager la vie de ce collectif, de voir l’inscription du citoyen dans le process du logement social », témoigne-t-elle.

Ainsi, quand, entre deux missions, Miryam Ben Ali, 45 ans, assiste à un comité de pilotage avec les partenaires (bailleur, métropole, ville, département, région, Fondation pour le logement), la femme de ménage a potassé et ne se laisse pas embrouiller par un vocabulaire technique. « Dans ces réunions, je me sens sur un pied d’égalité parce que j’ai beaucoup appris du collectif », explique-t-elle.
Pour Miryam, il ne s’agit pas seulement d’un projet immobilier, mais d’une graine qui doit germer. « J’ai découvert le projet en déposant mes fils à la Maison pour tous de Saint-Mauront, un centre social du quartier. J’ai accroché avec ce groupe très mixte qui veut créer une entraide dans une famille élargie. Depuis dix ans, Les Habeilles ont toujours été à mes côtés quand j’ai traversé de grandes difficultés. On a aussi passé des week-ends à la campagne ensemble pour apprendre à se connaître. Maintenant, il faut que cette solidarité se développe à l’échelle du quartier. »
Un tiers d’espaces partagés
Tout neuf, dressé sur pilotis, le grand cube bardé de cuivre se distingue dans un environnement marqué par le logement insalubre. Le bâtiment de sept étages compte douze appartements, du T1 au T5. Et il y a aussi 214m2 d’espaces partagés, quasiment un tiers de la surface de l’ensemble : de larges coursives, deux chambres d’amis, une buanderie, deux terrasses, un salon commun sur le toit, mais aussi deux salles au rez-de-chaussée, dédiées aux activités tournées vers le public.
« J’ai ancré ma démarche artistique sur ce territoire dont la population est pauvre et immigrée », dit Monika Smiechowska, 47 ans, pilote d’une compagnie de théâtre inscrite dans la lutte contre les discriminations, impliquée dans le projet depuis 2014 et habitante de l’immeuble. « J’ai rencontré toutes les structures du coin. Maintenant, j’aimerais qu’elles s’approprient le lieu, pas simplement en consommatrices d’espace, mais en intégrant la charte et les valeurs des Habeilles », ajoute-t-elle.

L’immeuble se veut un lieu d’expérimentation contre l’individualisme et l’isolement. À ce titre, le collectif a obtenu des subventions publiques et privées pour financer les espaces collectifs. Il a également obtenu des dérogations ministérielles, pour construire dans une zone déjà dense en logement social, mais aussi pour déroger aux règles d’attribution du logement social. Ici, le groupe de futurs habitants s’est constitué au fil de rencontres et réunions publiques. Il y a eu une liste d’attente, et du mouvement jusqu’au 6 mai, date de l’emménagement, avec des partants et des entrants.
Ovni et source d’inspiration
Ces particularismes font de cette opération un Ovni et une source d’inspiration pour Habitat participatif France, un mouvement citoyen né en 2013, qui cherche à développer des projets participatifs dans des quartiers populaires. La France compte aujourd’hui 545 projets d’habitats participatifs réalisés, 730 en cours, dont moins de cent incluent des logements sociaux. La fédération des acteurs de ce nouveau mode d’habiter a donc sollicité Les Habeilles pour organiser une rencontre nationale d’une soixantaine de personnes, le 17 octobre dernier.

Quelques jours avant l’événement, le bailleur social gestionnaire de l’immeuble des Habeilles placarde une affichette. Incapable d’imaginer que les habitants sont à l’origine de l’événement, il les informe d’une « visite » et leur demande notamment de débarrasser les espaces communs extérieurs « de tous les encombrants (affaires personnelles, mobilier, cartons, pots de fleurs…) ».
Or, pour réduire les charges, les habitants des Habeilles se relaient pour assurer l’entretien, un des fondamentaux de l’habitat participatif. D’autre part, les coursives, larges de plusieurs mètres, sont conçues comme des prolongations de l’espace privé, des salons extérieurs propices aux échanges entre voisins avec des tables, des canapés, des plantes…
L’entraide du collectif
Les invités voient une forme de mépris dans cette affichette, les habitants préfèrent en sourire. « Pour être éligible à un logement dans ce bâtiment, il faut être capable de monter six étages sans ascenseur et même, de porter une Habeille sur le dos. » À travers cette boutade, Dominique dénonce la panne d’ascenseur qui, dès le printemps et pendant plusieurs mois, a compliqué l’emménagement.
Cet humour pince-sans-rire et la force du collectif lui ont permis de traverser l’accumulation de mauvaises nouvelles qui ont jalonné l’aventure. Situé en zone inondable, dans un quartier à la réputation sulfureuse, le chantier s’est heurté à de nombreux freins. Et après cinq ans de travaux, les habitants constatent des malfaçons à tous les étages.

Peu importe, Les Habeilles goûtent un nouvel art de vivre, notamment pour les enfants. « J’ai des amis et j’habite un peu partout », résume Shehine, huit ans, adepte du nomadisme entre chez sa mère, chez Monika et Dominique et chez Jordan, son copain du premier étage. À la grande joie des parents, ils sont sept enfants dans sa tranche d’âge et s’autogèrent sous la surveillance partagée des habitants.
« Maintenant que je peux recevoir chez moi mes filles un week-end sur deux, elles ne veulent plus repartir, se réjouit Sifedim. Parfois, quand mon ex veut souffler, je les garde même en semaine. Je peux prendre ma place de père et soulager leur mère. » Pour Mounira*, maman solo de Lucie, dix ans, le collectif a également été salutaire quand, en plein mois d’août, elle a dû subir une hospitalisation d’urgence. « Miryam est venue chercher ma fille à l’hôpital à 1 heure du matin et avec Fatima, elles s’en sont occupée pendant cinq jours, explique-t-elle. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans leur soutien. »
Pour Fatima, 41 ans, mère de cinq enfants âgés de 9 à 22 ans, ce fonctionnement rappelle les Comores, son pays d’origine. « La vie en collectif, les espaces communs me manquaient, c’est compliqué d’assurer seule le quotidien. » En revanche, l’agente de service hospitalier se montre très à l’aise quand il s’agit de nourrir les personnes engagées pour l’habitat participatif venues de toute la France pour la rencontre nationale.
