La sobriété de la devanture tranche avec celles des restaurants prisés, qui se succèdent de part et d’autre de la rue. Au rez-de-chaussée d’un immeuble du centre de Nantes, dissimulé derrière une vitrine en verre dépoli, le petit local abrite le siège de Paloma, une association de santé communautaire destinée aux personnes proposant des services sexuels tarifés, et impliquant certaines d’entre elles.
En cette matinée caniculaire, les lieux sont déserts. Personne ne discute sur le canapé qui jouxte la porte d’entrée ; aucun cri d’enfant ne s’échappe du coin-jouet qui a été aménagé. Seul résonne le cliquetis des doigts de Naïg et Marie sur leurs claviers. Il est 9 h 30 et les deux jeunes femmes sont à pied d’œuvre. Marie, qui fait partie des quatre salariées coresponsables de l’association, s’apprête à répéter des heures durant la même tâche. Copier, coller, traduire, puis envoyer un message qui, dans toutes les langues, commencera ainsi : « Bonjour, je suis Marie, de Paloma. »
Sur le modèle des maraudes de rue, qui consistent pour des travailleurses sociaux et associatifs à arpenter le terrain à la rencontre de personnes isolées, privées d’accès aux soins ou aux droits, Paloma assure chaque semaine des sessions d’aller-vers numérique. Le principe est le suivant : passer en revue les sites d’escorting et de petites annonces, puis contacter les personnes qui y fixent des rendez-vous pour échanger des services sexuels contre de l’argent afin de les informer de l’existence de l’association ; les renseigner sur leurs droits ; ou leur fournir des informations qui leur permettront de réduire les risques auxquels elles sont exposées.
Ce jour-là, la suite du message envoyé par Marie se veut plus léger : une invitation à un temps de rencontre informel, un pique-nique, pour rompre l’isolement.
Loi de 2016 et Covid : deux catalyseurs du déplacement de l’activité
Rompre l’isolement. C’est une des raisons d’être de l’association, créée en 2017 avec le soutien de Médecins du monde, qui lui a transféré la responsabilité de son programme à destination des travailleuses du sexe (TDS) nantaises. Depuis, Paloma accueille de manière inconditionnelle les personnes qui se présentent dans son local – de celles qui ont plus ou moins choisi « l’activité », selon le terme employé par Naïg et Marie, aux victimes de la traite. Salariées et bénévoles y tiennent des permanences administratives et de médiation en santé et y animent des temps collectifs, comme des ateliers couture.

Paloma sillonne aussi les rues de la ville à la rencontre de son public cible. Ces tournées nocturnes sont l’occasion de distribuer des préservatifs ; d’échanger autour des pratiques sexuelles à moindre risque, du VIH ou des infections sexuellement transmissibles ; et de faire connaître les structures connexes qui peuvent soutenir les victimes de violences.
Mais depuis quelques années, l’association a dû transposer une partie de ces missions en ligne, car le contexte a changé. « Paloma a mis en place l’aller-vers numérique en 2021 », retrace Naïg, en stage au sein de la structure dans le cadre d’un master en géographie sociale. 2021, soit au lendemain de la pandémie de Covid-19, qui a vu un grand nombre de travailleuses du sexe déserter la rue au profit d’Internet, poussées par les confinements. « À Nantes, de 120 personnes, elles sont passées à une quinzaine », précise Marie.
Le Covid n’a pourtant fait qu’accélérer une dynamique à l’œuvre sur le territoire national depuis plusieurs années. Question d’époque – le numérique est devenu incontournable – et de loi. En 2016, le travail de rue essuyait déjà un sérieux revers : dans une perspective d’abolition de la prostitution qui guide la politique de la France en la matière, la loi renforçant la « lutte contre le système prostitutionnel » adoptée cette année-là prévoyait de pénaliser lourdement le recours aux services sexuels tarifés. L’effet a été immédiat : échaudés, les clients se sont raréfiés. Sans pour autant disparaître. À la faveur du relatif anonymat que leur garantit Internet, c’est aujourd’hui en ligne, que beaucoup d’entre eux prennnent contact avec des travailleuses du sexe, qui, elles, se sont adaptées.
Dix ans après l’adoption de la loi de 2016, Médecins du monde comme Amnesty international dressent un bilan sévère : si les TDS n’ont pas cessé d’exercer, elles se sont massivement précarisées et subissent une augmentation des violences du fait d’une inversion du rapport de force liée à une demande moins forte.
Un isolement accru
Sur l’écran de l’ordinateur de Marie, les profils défilent : des photos de femmes dénudées dans des positions suggestives agrémentées d’une description destinée aux clients potentiels. « P.S. : Je ne suis pas ici par besoin. Je suis ici par choix. » C’est ainsi que Chakira* conclut sa présentation. La trentenaire officie à Nantes ; prévient qu’elle se déplace, mais ne reçoit pas. C’est par WhatsApp que Marie la contacte. Une fois le message envoyé, la jeune femme renseigne dans un tableur Excel les coordonnées de Chakira, ainsi que la date du jour, afin de ne pas la recontacter trop souvent au cas où elle ne le souhaiterait pas.
Occupée à joindre le 115 pour une femme qu’elle suit et qui est sans solution d’hébergement, Naïg intervient : « Il existe un cliché selon lequel, sur Internet, les personnes feraient beaucoup d’argent, auraient choisi ce qu’elles font et le vivraient très bien. La réalité est bien plus nuancée », tranche-t-elle avant d’ajouter : « Sur Internet il y a aussi beaucoup de personnes éloignées du droit et du soin. »
Notamment parce que le déport de l’activité en ligne a engendré un fort isolement : « Celles qui rencontrent leurs clients sur Internet n’ont souvent pas grand monde vers qui se tourner, poursuit Naïg. Par exemple, certaines ne savent pas que la prostitution est légale et qu’elles peuvent aller porter plainte si elles sont agressées. À l’inverse, dans la rue, les unes se retrouvent souvent à côté des autres et les informations sur les droits et les conseils pour se prémunir autant que possible de certains risques circulent mieux. »
« On n’est pas des idéologues »
Un téléphone sonne, Marie décroche. Au bout du fil, Aminata*, une des femmes accompagnées par l’association. Elle a besoin de renseignements pour une démarche en rapport avec sa demande de régularisation. Marie lui propose de l’accompagner à la préfecture. Aminata accepte : elles iront ensemble le vendredi suivant.
Les personnes dont la situation au regard du titre de séjour est irrégulière ou précaire représentent la grande majorité (65 %) de celles accompagnées par Paloma. « Quand tu es une personne exilée, que tu n’as pas de papiers, pas de logement, tu mobilises les ressources que tu as et, potentiellement, c’est de vendre un service sexuel », rappelle Naïg. Parce que l’isolement est souvent plus grand encore pour ces personnes, ce sont elles que Marie tente de cibler en premier lors de ses maraudes numériques. « Ce n’est pas évident de savoir qui est dans cette situation : sur certains sites, tu peux renseigner ta nationalité ou la langue que tu maîtrises, mais ça reste du déclaratif. Parfois, c’est la qualité de la traduction, qui n’est qu’à moitié faite, qui te permet de deviner plus ou moins à qui tu t’adresses », explique-t-elle.

Parmi les femmes contactées par Paloma, certaines reviennent alors vers l’association pour obtenir des renseignements sur le droit d’asile et le droit au séjour. L’association peut aussi apporter son soutien à celles qui souhaitent arrêter.
« À Paloma, on n’est pas des idéologues, on n’est ni pour ni contre le travail du sexe, on a juste une approche pragmatique, défend Marie. Il y a des personnes qui exercent cette activité, certaines vont continuer, d’autres arrêter, quoi qu’il en soit, il faut les aider à se prémunir des risques pour leur santé et des violences et à accéder aux mêmes droits que tous les citoyens et citoyennes, ce que ne permettent pas les lois en vigueur. »
Dans un débat public crispé, où s’opposent partisanes de l’abolition de la prostitution – qui considèrent le travail du sexe comme une violence en soi et les personnes dont c’est l’activité nécessairement comme des victimes –, et défenseurses de la décriminalisation, qui revendiquent l’application du droit commun pour encadrer cette activité, Paloma se place du côté des seconds.
« Prescripteur de parcours de sortie de la prostitution »
Ce qui n’empêche pas l’association de se saisir de certaines dispositions légales réservées aux travailleuses du sexe, comme le parcours de sortie de la prostitution (PSP). Intégrés au « volet social » de la loi de 2016, ces dispositifs offrent aux personnes qui le souhaitent et dont la demande a été validée par le préfet, un accompagnement individuel renforcé vers l’emploi, la possibilité d’une autorisation de séjour d’une durée initiale de six mois, ainsi qu’une aide financière et un logement.
Bien que le dispositif soit défaillant à bien des égards – entre autres de par la faiblesse du soutien financier ou du peu de logements disponibles –, et que Paloma soit en désaccord avec la majeure partie de la loi qui l’a institué, à Nantes, l’association est « le plus gros prescripteur de parcours de sortie de la prostitution », assure Naïg.
Main dans la main avec les travailleurses du Mouvement du nid, l’association abolitionniste de référence, et de l’Atedec, dédiée à l’accès à l’emploi (qui sont les seules à Nantes à détenir un agrément pour suivre ces parcours), Paloma assure l’aiguillage des personnes volontaires, la mise en lien avec une traducteurice assermentée pour les actes de naissance étrangers, ou encore avec des partenaires comme le Secours catholique quand des trajets vers des ambassades sont à financer. L’association continue ensuite d’accompagner dans leur suivi de santé les personnes engagées dans un PSP, notamment en les aidant à prendre leurs rendez-vous médicaux.
Maintenir le contact
Il est aux alentours de 11 heures, quand quelqu’un frappe à la porte. C’est Pearl*. La jeune femme connaît bien l’association. Elle s’exprime en anglais : l’école dans laquelle est scolarisé son enfant organise une tombola ; il faut vendre des tickets. Seulement, Pearl ne comprend bien de quoi il s’agit et vient chercher de l’aide auprès de Paloma. Naïg prend le temps de lui expliquer et de s’assurer que tout est clair pour elle.
Pendant ce temps, Marie se concentre sur sa tâche de la matinée : copier, coller, traduire, envoyer. Quand, soudain, elle s’anime : une des femmes qu’elle vient de contacter lui a répondu. Son message s’affiche sur l’écran : « Lol. Bonne continuation. » Marie ne se laisse pas démoraliser : au moins, le contact a été établi.
« Paloma commence à être identifiée auprès des personnes qui travaillent sur les sites d’escort, mais on reste largement en dessous des 10 % de réponse sur des centaines et des centaines d’envois », précise-t-elle. C’est que le déport de l’activité sur Internet a complexifié le travail des associations. Notamment du fait du « recours à des intermédiaires, sollicités parce que certaines ne parlent pas la langue ou ne sont pas à l’aise avec l’outil numérique », explique Marie, rendant moins évidents les échanges en direct.
Et, même quand le lien est créé, il demeure fragile : la mobilité des travailleuses du sexe qui fixent leurs rendez-vous en ligne est forte. Beaucoup se déplacent de ville en ville, d’un Airbnb à l’autre, mettant à rude épreuve le maintien du contact avec l’association. Ce qui peut avoir un réel impact sur le suivi de santé.
Malgré ces freins, certaines reviennent vers Paloma des mois après avoir été contactées. Comme cette femme qui, en déplacement à plusieurs centaines de kilomètres de Nantes, ne savait pas vers qui se tourner après un rapport à risque ; ou celles-ci, qui avaient besoin de préservatifs et de gel lubrifiant, que Paloma leur a fait parvenir gratuitement par La Poste. D’autres encore, finissent par franchir, un jour, la porte du local.

Entraves à la réduction des risques
Si le Code de la santé publique garantit une « politique de réduction des risques en direction des personnes prostituées », certains aspects du cadre légal percutent néanmoins négativement le travail que mène Paloma en ligne.
C’est le cas de la définition, très large, du proxénétisme qui, depuis 2003, inclut « le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ». Cela contraint entre autres les actions de l’association auprès des personnes qui comptent proposer des services sexuels tarifés, mais ne le font pas encore : « Certaines nous contactent pour nous demander des informations que l’on n’a légalement pas le droit de leur donner. Si on leur conseillait d’éviter le site Coco, qui a récemment fait scandale en lien avec l’affaire Gisèle Pelicot, parce qu’il n’est pas safe, on pourrait être taxé de proxénétisme », déroule Marie. Une aberration pour les travailleuses de Paloma, qui estiment que cela n’empêchera en rien les femmes d’aller au bout de leur démarche.
Pendant ce temps, les vrais proxénètes, jusqu’ici, prospèrent. Comme le patron du site Sexemodel, sur lequel les escorts doivent payer pour être référencées, déboursant jusqu’à 380 euros par mois pour accéder à la liste noire des clients considérés dangereux, détaille Mediapart.
Une proposition de loi pour décriminaliser le travail du sexe
Face aux failles et aux dissonances de la politique abolitionniste de la France en matière de prostitution, les propositions politiques divergent. La droite ne fait pas mystère de sa volonté de durcir davantage la législation, comme en témoigne la récente proposition de loi « visant à prohiber l’achat de services sexuels virtuels personnalisés et à lutter contre le proxénétisme en ligne », déposée par la sénatrice Les Républicains Marie Mercier et adoptée au Sénat, avec le soutien du gouvernement, le 10 février dans une version modifiée. De son côté le Rassemblement national (RN) proposait, en décembre dernier, de rouvrir les maisons closes contre l’avis des premieres concernées.
En réaction, certaines socialistes, communistes et écologistes, s’étaient exprimées dans une tribune publiée par Marianne, estimant que la prostitution, « ce n’est ni un métier ni du sexe ». Mais, sur le sujet, la gauche avance en ordre dispersé : le 13 avril, une proposition de loi en profonde rupture avec la politique abolitionniste en vigueur était déposée au Sénat par l’écologiste Anne Souyris, à l’occasion des dix ans de la loi de 2016.
Élaboré en concertation avec 70 travailleurses du sexe, accompagnées par des chercheurses en droit et en sciences sociales, le texte s’articule autour de quatre axes visant la décriminalisation totale du travail sexuel, le renforcement de la lutte contre l’exploitation des personnes concernées et les discriminations qu’elles subissent et la mise en place d’une aide significative à celles en situation irrégulière. Si les chances que cette loi soit adoptée sont minces, tant le sujet cristallise les tensions, la démarche aura permis un coup de force symbolique non négligeable : « Au moins, notre parole aura été portée jusqu’au Sénat », conclut Marie.
*Prénom modifié
