Cet article fait mention de violences sexuelles.
« Nous avons besoin de transmettre l’apprentissage du respect du consentement et de l’égalité dès l’école », mentionne la proposition de loi française relative à l’introduction du consentement dans le Code pénal, adoptée à l’Assemblée nationale en mars. Pour le moment, faute de moyens et de personnel formé, les trois séances annuelles d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle prévues par le Code de l’éducation sont dispensées de manière très inégale sur le territoire.
Les enseignantes et infirmières en charge de ces séances d’éducation subissent en plus, depuis des années, des attaques de l’extrême droite : des collectifs de parents diffusent des informations mensongères et intimident les professionnelles en charge de ce programme.
Situer le consentement dans un contexte
Ils et elles espèrent être mieux protégées avec la récente publication d’un nouveau programme d’éducation à la sexualité et à la vie affective, le 6 février 2025. Celui-ci mentionne, parmi ses objectifs d’apprentissage, « la capacité à donner ou refuser son consentement », en analysant « ce qui peut avoir une influence sur la capacité à reconnaître ou à donner le consentement (par exemple, les substances psychoactives, les situations de violences [telles que l’emprise], les situations de handicap, les situations de domination ou de pouvoir, la soumission chimique) ». Ce programme mentionne également qu’il faut « prendre conscience que la pornographie représente des actes sexuels souvent violents ». Une précision salutaire quand on sait que la consommation de pornographie augmente surtout chez les garçons, et de plus en plus jeunes.
Actuellement, dans les séances d’éducation à la sexualité, on parle déjà beaucoup de consentement, mais mais en le reliant très rarement au contexte des inégalités de genre et aux droits des femmes. C’est ce qu’a observé la sociologue Lydia Fenner, qui a réalisé une étude approfondie de terrain sur ce sujet du consentement pour sa thèse (publiée en 2019). « La contrainte, la pression sociale, la manipulation et l’influence des attentes liées aux rôles sexuels » ne sont pas abordées dans ces séances, pointe-t-elle. Alors qu’en France, « la principale raison invoquée par les garçons pour avoir eu des relations sexuelles pour la première fois était le désir ou la curiosité, tandis que pour les filles, c’était par amour ou pour faire plaisir à leur partenaire », ajoute la chercheuse dans sa thèse.
Le mythe du viol « sans faire exprès »
Autre angle d’approche utilisé dans les séances d’éducation à la sexualité (et conseillé par le nouveau programme) : l’apprentissage de la connaissance et du respect de soi, qui aurait un « pouvoir protecteur » pour les éventuelles victimes. Autrement dit : si on se respecte, on a plus de facilités à dire « non ». Outre le fait que cela fait reposer la responsabilité de la prévention de la violence sur les épaules des futures victimes potentielles (et que cela impose une nouvelle injonction aux filles), cette approche « nie la nature délibérée d’une grande partie de l’agression sexuelle ou du viol, ou en d’autres termes le mépris délibéré de la volonté, du consentement ou de l’absence de volonté d’autrui », remarque Lydia Fenner.
L’avocate Lorraine Questiaux appuie ces propos. À propos de l’éducation au consentement, elle explique : « L’idée qui est sous-tendue, c’est que les hommes ne savent pas ce que c’est que le consentement des femmes. C’est un mythe social très fort : ils pourraient violer sans le faire exprès. Mais ce n’est pas vrai du tout ! » « Les agresseurs savent très bien que les victimes ne sont pas consentantes, et c’est justement ce qu’ils cherchent, c’est ce qui les excite », renchérit Anna Chianese, du Collectif féministe contre le viol.
En Suède, une notion centrale
En Suède, une loi sur le consentement a adopté en 2018 une définition du viol basée sur l’absence de consentement explicite, quel que soit le contexte. Dans la foulée de cette loi, la notion est aussi devenue centrale dans le programme d’éducation à la sexualité des enfants et adolescentes suédoises. Depuis 2022, les cheffes d’établissements scolaires doivent l’intégrer transversalement au cursus. Dans ce pays nordique champion de l’égalité, cette éducation à la sexualité est critiquée par le Comité des programmes scolaires suédois, qui déplore le temps important consacré à cet enjeu. Cette éducation au consentement a-t-elle un impact sur les violences ?
En 2023, le Conseil national suédois pour la prévention de la criminalité (Brå) a mené son enquête annuelle sur les violences en milieu scolaire. En dernière année d’enseignement obligatoire (entre 15 et 16 ans), 17,9 % des filles et 7,2 % des garçons ont déclaré avoir été touchées ou agressées de manière sexuelle contre leur gré, ou forcées de faire quelque chose qu’elles/ils percevaient comme sexuel au cours des 12 derniers mois. L’enquête publique suédoise « Santé, relations et vie sexuelle des jeunes » (UngKAB23) montrait en février que « les filles sont plus susceptibles que les garçons de subir toutes les formes de violence, notamment la pénétration vaginale, orale ou anale contre leur gré et la violence physique lors des rapports sexuels ». On observe en parallèle, du côté de la justice, que les plaignantes pour viol sont maintenant pour moitié des adolescentes, majoritairement dans un contexte où l’auteur est une connaissance.
L’enquête suédoise montre aussi que « la pornographie peut jouer un rôle important dans l’exploration sexuelle et la création d’identité des jeunes », sans être à même de corréler leur consommation de pornographie et la violence sexuelle, comme le font plusieurs associations féministes suédoises. L’une d’elle, ROKS, considère même que la notion de « consentement » aggrave la domination structurelle des hommes sur les femmes. Le rapport montre enfin que l’école reste la première source d’information des jeunes sur les questions de sexualité et de relations amoureuses. Davantage de conscience donc, mais des violences sexuelles qui évoluent sans diminuer : la Suède n’a pas trouvé la formule magique.
En Belgique, le débat confisqué par l’extrême droite
En Belgique, un décret adopté à la quasi-unanimité politique en 2023 a rendu obligatoire, pour toutes les écoles en Fédération Wallonie-Bruxelles, l’organisation de deux heures minimum d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras) pour les élèves de 12 ans et de 15 ans. Suivant les questions des élèves, ces deux fois deux heures peuvent aborder des thématiques aussi vastes que les émotions, les changements corporels, les sexualités, la contraception, le harcèlement – et le consentement. Ce dernier irrigue tout le guide de ces séances d’éducation, publié au même moment que le vote du décret qui le rend obligatoire. Pour rappel, en 2023, sur les 4226 victimes qui ont poussé la porte des dix centres belges de prise en charge des violences sexuelles, un tiers étaient des enfants ou des jeunes, déclarant des violences intrafamiliales mais aussi à l’école.
Attendu depuis au moins 20 ans, le référentiel Evras belge a cependant suscité, comme en France, une importante levée de boucliers, attisée par les exagérations et mensonges diffusés par des organisations d’extrême droite. Les bâtiments de six écoles ont été saccagés ou incendiés. Une manifestation anti-Evras a rassemblé 2000 personnes issues de groupes très divers, collectifs de parents, associations « pro-vie », organisations laïques, catholiques et musulmanes, antivax…, aux revendications elles aussi multiples.
La violences de ces réactions a empêché une discussion sur le fond et les associations de soutien aux victimes se sont fait discrètes, alors même qu’elles avaient des critiques à émettre sur ce programme. Celles qui luttent contre l’inceste aimeraient, par exemple, que les programmes d’Evras insistent sur les interdits légaux plutôt que sur le consentement : en dessous de 14 ans, il n’existe légalement pas de possibilité de consentir à des relations sexuelles. C’est un élément de la loi que trop peu de gens connaissent.
Autre manque signalé : l’analyse des inégalités structurelles entre les femmes et les hommes. Le gouvernement pourrait à ce sujet s’inspirer de ce que propose Le Monde selon les femmes. Cette ONG œuvrant à intégrer une perspective de genre dans les questions de droits humains et labellisée pour dispenser des formations a organisé un atelier pour une éducation à la vie affective et sexuelle féministe.
Sa responsable des formations, Noémie Kayaert, résume : « Une réforme de l’Evras était nécessaire pour établir un cadre moins dépendant des écoles et moins dépendant des animateurrices, mais le référentiel peut encore s’améliorer. Il se présente comme un ensemble de points ne renseignant aucune méthodologie ou outil, ni mention d’un contexte inégalitaire, des rapports de pouvoir ou du continuum des violences. » Sans quoi le consentement se vide de tout pouvoir transformateur.
