Le Brésil est sous les feux de l’actualité : le plus grand pays d’Amérique latine accueille la conférence internationale sur les changements climatiques (Cop30) du 10 au 21 novembre à Belém, porte d’entrée maritime sur la forêt amazonienne. Le pays est également marqué par de très fortes inégalités, des discriminations persistantes et des violences policières massives, comme l’a tragiquement illustré le sanglant raid policier mené contre une favela de Rio, durant lequel au moins 130 Brésiliens ont été tués. L’opération a été commanditée par le gouverneur de l’État de Rio de Janeiro, Claudio Castro, conservateur, évangélique fondamentaliste et soutien de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, lui-même condamné à 27 ans de prison pour la tentative de coup d’État visant à empêcher l’entrée en fonction en 2023 du nouveau président élu, Lula (centre-gauche).
Dans ce contexte, nous avons choisi d’interviewer l’une des journalistes et écrivaines brésiliennes les plus récompensées, Eliane Brum. Elle est désormais très investie dans le combat contre l’extrême droite, pour la justice climatique et la défense de l’Amazonie, et contribue à former une nouvelle génération de jeunes journalistes brésiliens issus des communautés autochtones, dont la parole et les préoccupations sont largement ignorées par les grands médias traditionnels. Son dernier livre, Banzeiro Òkòtó, Amazonie, le centre du monde, a été publié en France en 2024.
Basta! : En septembre, l’ancien président (2019-2022) brésilien Jair Bolsonaro a été condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État. Sept anciens de ses collaborateurs ont écopé en octobre de peines allant jusqu’à dix-sept ans de prison.
À peine les sentences étaient-elles tombées que les députés de leur camp ont tenté de faire adopter une loi leur accordant une quasi-immunité – finalement rejetée par le Sénat qui l’a jugée « inconstitutionnelle » et « illégale ». Et ils en préparent une autre visant à amnistier leur champion, l’ancien président. Une atteinte intolérable à la démocratie, pour les centaines de milliers de personnes qui sont descendues dans la rue le 21 septembre dernier pour la dénoncer. Comment analysez-vous la séquence que vit actuellement le Brésil ?
Eliane Brum : C’est un moment très important, et j’ignore dans quelle mesure les gens en ont conscience. Nous vivons dans une démocratie qui est imparfaite et fragile : songez que l’armée n’avait jamais été punie au Brésil ! Or les coups d’État militaires jalonnent notre histoire – notre république brésilienne est née de l’un d’eux, en 1889. Le dernier en date, en 1964, a duré 21 ans. Avant même qu’il prenne fin, le Parlement a amnistié les assassins, les tortionnaires et les ravisseurs d’État ! Cela a fondamentalement compromis la redémocratisation du pays.
Notre manière de vivre, au Brésil, est imprégnée de cette tradition d’impunité. Cela signifie – c’est arrivé à plusieurs reprises –, qu’une personne torturée peut croiser son tortionnaire dans l’ascenseur, dans une réunion de copropriétaires, lors d’une fête d’enfants. Sans que rien ne soit fait.
Bolsonaro lui-même est une pure résultante de cette impunité. Capitaine de l’armée, il devient une personnalité publique le jour où il projette de poser des bombes dans des casernes pour l’obtention de meilleurs salaires. Et ensuite ? Il est acquitté par le tribunal militaire et débute une carrière politique ! Il a pu traverser toutes ces années de redémocratisation en proférant des insanités. En toute impunité.
Ce qui a clairement permis l’élection, en 2018, de ce type qui a regretté que la dictature n’ait pas causé plus de morts ; qui préférerait son fils mort dans un accident de la route plutôt qu’homosexuel ; qui lance à une députée qu’il ne risquerait pas de la violer parce qu’elle est « trop laide » ; qui justifie la naissance de son unique fille comme la conséquence d’une faiblesse ; qui s’est refusé à accorder un centimètre de territoire supplémentaire aux communautés autochtones ou aux quilombolas [habitantes des quilombos, ces communautés qu’avaient formées les esclaves en fuite, et dont iels sont les descendantes, ndlr] ; qui se vante d’avoir pour idole le tortionnaire le plus notoire de la dictature militaire, Carlos Alberto Brilhante Ustra, qui a même torturé de jeunes enfants. Mais aussi Dilma Rousseff [Présidente du Brésil de 2011 à 2016, ndlr]. Et en 2016, à l’heure de voter en faveur de la destitution ce celle qui était alors présidente, le député Bolsonaro a rendu hommage à son tortionnaire. Et… il ne lui est rien arrivé.
C’est pourquoi ce que nous venons de vivre est énorme. Pour la première fois, le règne de l’impunité est brisé. Que des généraux, des amiraux, d’autres officiers supérieurs ainsi qu’un ancien président soient jugés par un tribunal civil, et condamnés, c’est une avancée majeure dans l’histoire du Brésil. Et le plus important à mes yeux, c’est bien la condamnation des généraux, plus que celle de Bolsonaro, ce produit de l’impunité accordée aux militaires. Je suis née sous la dictature, et j’ai l’impression d’avoir attendu ce moment toute ma vie. Et que les rues se remplissent contre l’amnistie montre déjà que le pays aussi a rompu avec l’impunité.
Et ce n’est pas fini, car Bolsonaro pourrait être condamné pour d’autres crimes, notamment à l’endroit des peuples autochtones, dont les forêts ont été dévastées, et qui a été très durement frappé, comme toute la population, par le Covid, qui a tué plus de 700 000 personnes au Brésil en raison de la politique sanitaire criminelle de l’ex-président.
Un premier pas, mais pourtant, la réaction des conservateurs et de l’extrême droite ne s’est pas fait attendre…
Ces condamnations changent le Brésil mais la lutte n’en sera pas moins ardue. Il y a des chances réelles que l’extrême droite revienne au pouvoir lors des élections de 2026. Il n’y a qu’à voir le profil des députés fédéraux qui lui ont tendu la main… Cette chambre est la plus prédatrice de l’histoire du Brésil ! Elle a détruit le cadre de protection de la nature, elle soutient sans faiblir les grandes entreprises des combustibles fossiles, des mines, de l’armement, de la viande bovine et du soja qui détruisent les écosystèmes.
Cette prédation industrielle qui dévore inexorablement l’Amazonie, vous l’associez à la dictature militaire…
Oui, parce que la destruction de la forêt, qui avance vers un point de non-retour, a commencé sous la dernière dictature militaire, comme un projet d’État accompagné d’une idéologie : une forêt sans hommes pour des hommes sans terre, un désert vert à conquérir, etc. Ces slogans ont résonné dans mon enfance. À Altamira, dans l’État du Pará où je vis depuis 2017, débute la Transamazonienne. C’est ici que Médici, le plus sanguinaire des dirigeants de la dictature, a officiellement lancé la colonisation de ce gigantesque monde vert. Cette idéologie peuple encore l’imaginaire de la plupart des Brésiliens : la forêt, comme lieu inhabité à dominer.
Avec la redémocratisation, après 1985, beaucoup de choses ont changé au Brésil. Mais pas tout. En particulier, la démocratie s’est arrêtée aux portes des quartiers périphériques et des favelas. Aujourd’hui encore, comme sous la dictature, des agents de l’État les envahissent en toute impunité, défoncent les portes, tuent des gens, y compris des enfants.
Ce qui n’a pas changé structurellement non plus, en dépit de l’évolution des discours et de certains changements réels, c’est le projet de l’État pour l’Amazonie. Même sous les gouvernements de Lula et Dilma Rousseff, les plus à gauche de l’histoire du pays : ce sont eux qui ont ressuscité les grands projets de barrages hydroélectriques en Amazonie. Et c’est au nom de ce même projet que Lula défend aujourd’hui de nouvelles explorations pétrolières en Amazonie.
Vous décrivez l’Amazonie comme un « centre du monde ». Quel sens donnez-vous à cette affirmation ?
Pour faire face à l’effondrement du climat et de la biodiversité, nous soutenons qu’il faut radicalement concentrer notre soutien sur les périphéries, et pas seulement pour des raisons rhétoriques. Ainsi, les centres du monde sont l’Amazonie, les océans, tous les biomes et les enclaves de nature qui résistent encore, et non pas les centres hégémoniques du monde où la destruction de la nature se décide – Washington, Pékin, Londres, Paris, Francfort, etc., et même São Paulo.
Le centre du monde est là où se trouve la vie, et pas là où se trouvent les marchés. Cela signifie qu’il faut placer d’autres valeurs au centre, celles et ceux qui ne se sont pas séparés de la nature. C’est pourquoi je suis allé vivre et lutter avec les armes de mon métier de journaliste depuis un des cœurs du monde pour œuvrer au déplacement des centralités.
Si nous allons droit à l’effondrement, c’est à cause d’une langue appelée capitalisme, construite par le colonialisme, le patriarcat, le racisme, le binarisme, le spécisme. Notre seule chance, c’est de passer à la langue de celle et ceux qui se comprennent en tant que nature, comme c’est le cas des peuples autochtones d’Amazonie.
Ce qui signifie entre autres s’ouvrir à d’autres acceptions de nous-mêmes. Pour la plupart des peuples autochtones, les « humains » ne sont pas réduits à « nous », ils comprennent aussi les autres êtres vivants – animaux, plantes, champignons –, qui rendent la vie possible. Alors, pour que la forêt et les autres biomes continuent d’exister, nous devons procéder à ce recentrage radical du monde. Ce n’est pas un discours, c’est notre quotidien.
La Cop30 climat se tient en novembre à Belém en Amazonie. Est-ce un moment important pour vous ?
Il est essentiel que cette Cop se tienne en Amazonie, afin de faire comprendre que cet écosystème ne survivra que si la déforestation cesse et que si la consommation d’énergies fossiles diminue radicalement. À Belém, les sociétés civiles auront la capacité de manifester, ce dont elles ont été privées lors des trois dernières Cop, que ce soit en Égypte, à Dubaï ou en Azerbaïdjan.
Cependant, l’Amazonie ne peut pas être qu’une scène. Les peuples de la forêt doivent pouvoir être des protagonistes de cette Cop. Nous en attendons une participation sans précédent. Un programme gouvernemental a préparé 30 jeunes négociateurs issus de peuples autochtones, et ils feront partie de la délégation officielle du Brésil.
Cette Cop, vous en pratiquez une couverture « de l’intérieur » avec votre plateforme journalistique Sumaúma. C’est-à-dire ?
Cela signifie que nous traitons en profondeur des enjeux de la Cop du point de vue de la forêt. Nous traitons aussi des débats qui concernent les peuples autochtones, de la science autochtone ainsi que de ce qui se vit dans la périphérie de Belém. Mais aussi depuis d’autres zones urbaines, dont il est tout aussi nécessaire de déplacer les centres. Ainsi, à Rio de Janeiro, les centres ne sont pas Ipanema ou Copacabana, mais les vastes favelas de la Maré, du Complexo do Alemão, etc., lieux où vit et lutte la majorité de la population, avec les technologies de résistance qu’elle crée. Le défi sera de relier centres urbains et centres-biomes.
Le philosophe autochtone brésilien Ailton Krenak parle de la nécessité, pour les non-autochtones, de se « reforester ». Pourriez-vous faire vôtre cette formule ?
La métaphore d’Ailton Krenak signifie qu’il est nécessaire de rééduquer la société afin de recréer le lien perdu avec un mode de vie qui nous reconnecte à l’ensemble du monde vivant, et en le respectant. Se « reforester », c’est renouer avec la compréhension de nous-mêmes en tant que nature. C’est tout sauf anodin. Nous devons opérer une transformation très profonde pour avoir une chance d’éviter l’extinction. Cette « reforestation », c’est créer un nouvel ADN pour le plus grand nombre. C’est totalement cohérent avec l’apprentissage de cette autre langue et cette réorientation des centres que nous appelons de nos vœux.
J’aime aussi beaucoup cette réflexion d’Ailton, qui relève que les peuples autochtones n’ont jamais appartenu au club restreint de l’humanité telle que les dominants le définissent. Car seule une fraction minoritaire de « l’humanité » est à l’origine du bouleversement climatique. Composée de milliardaires, d’actionnaires de grandes entreprises, de parlements et de gouvernements à leur service et alliés aux élites extractivistes locales, elle compte à peine quelques milliers de personnes, pour une population humaine de huit milliards. Il faut être très clair là-dessus, et rejeter l’usage du terme générique « d’humanité » en la circonstance.
Il y a quelques années seulement, le discours dominant projetait l’extinction inéluctable des peuples autochtones, et l’avenir de leurs cultures comme reliques de musée. Les choses semblent avoir bien changé, quand on voit que leur philosophie de vie est devenue une source d’inspiration pour de nombreuses personnes sur la planète…
Sait-on qu’en Amazonie, avant l’arrivée des envahisseurs européens, vivaient dix millions de personnes ? Dans ce que les archéologues appellent des cités-jardins, une conception complètement différente de celle qui guide toutes les villes actuelles. Les cités-jardins étaient intégrées à la nature et ne menaçaient pas la reproduction de la vie. Si l’on est soi-même « la nature », va-t-on sciemment s’autodétruire ? Cette perception très profonde est difficile à comprendre pour les gens séparés de la nature.
Dans votre livre Banzeiro Òkòtó (voir encadré), qui relate votre expérience de vie amazonienne, vous accordez une attention particulière à votre propre transformation. Que vous est-il arrivé ?
Hé bien… je suis en train de me reforester. Avant de vivre à Altamira, j’ai parcouru l’Amazonie pendant une vingtaine d’années. J’habitais alors à São Paulo, dans le béton d’un appartement. Je ne voyais pas le ciel, je marchais sur des rivières enfouies sous terre, je côtoyais uniquement des humains au sens habituel du terme. Comment peut-on se comprendre soi-même en tant que nature si on ne vit pas avec d’autres êtres ? Cette idée de forêt, je ne l’ai comprise qu’en vivant ici, avec mon corps. Ma perspective s’est élargie, tout comme mon ouïe et ma vision. Je suis différente.
Ici, tout ce que le langage du capitalisme inocule n’a aucun sens. On laisse derrière soi le binaire : homme-femme, esprit-corps, nature-culture, etc. Le biome forestier est tout entier relation, qui détruit cette manière de penser. Une relation entre chacune et chacun, dévoration, interdépendance, transmutation, échange, contagion – et en permanence.
Autour de moi, il y a plein d’espèces de fourmis et d’araignées, des termites, des papillons, des oiseaux, des tatous, les agoutis [gros rongeurs tropicaux, ndlr] qui ont mordu mes chiens hier, des serpents. Ma maison n’est pas mienne, je la partage avec ces espèces. Elles ont tellement le droit d’être là, c’est moi qui me suis installée dans leur espace.
J’ai vu changer la compréhension de qui je suis, ma façon de reconnaître l’autre, et même ma façon d’écrire. Banzeiro Òkòtó en est un exemple. Je déserte le monde binaire des petites cases. Je vis dans un monde non binaire, la forêt, où rien n’est « ceci » ou « cela », mais « ceci tout autant cela, en permanence ». D’une certaine manière, mon livre est transgenre. Il s’agit aussi bien d’un essai, d’un récit, d’un reportage que d’une autobiographie. Et mon corps est profondément impliqué dans cette écriture. Elle lui passe au travers.
À Sumaúma, où nous formons de jeunes autochtones au journalisme, nous le voyons très nettement. Nous leur transmettons une pratique faite d’éthique et de grande rigueur. En retour, ces « journalistes-forêt » nous enseignent leur manière de rapporter l’actualité, comme l’ont fait les peuples autochtones depuis plus de 10 000 ans en Amazonie. Leur écriture ne les exclut pas du récit. Leur corps y est mêlé.
Quand ces jeunes écrivent sur une rivière contaminée, elles et ils sont aussi cette rivière. De notre côté, non autochtones, nous essayons de comprendre comment interroger d’autres « humains » – les champignons, les jaguars, les châtaigniers… Tout cela est à l’opposé des codes du récit universitaire, qui s’écrit avec une distance qui, comme on le sait, est un leurre.
À Sumaúma, en alliance avec les peuples de la forêt, nous nous percevons en première ligne, correspondants d’une guerre menée contre la nature depuis plus de 500 ans au Brésil. Et nous ne nous battons pas pour gagner, mais pour vivre.
