Les meurtres – en public et en plein jour – de Renee Good et Alex Pretti, des manifestants qui s’opposaient aux rafles d’immigrés, tués par des agents fédéraux des services de l’immigration (ICE) à Minneapolis en janvier 2026, ont marqué un tournant politique de la seconde présidence de Donald Trump. Les images d’agents fédéraux des polices des frontières (CBP) et de l’immigration, masqués et surarmés, brisant des vitres de voiture pour en arracher les occupants, terrorisant migrants sans-papiers comme citoyens, sont devenues les symboles d’une politique anti-immigration brutale, dont l’emprise s’étend désormais bien au-delà de la frontière américano-mexicaine.
Ces démonstrations de force, largement mises en scène et assumées, ont aussi nourri d’importantes mobilisations citoyennes et une forte pression de l’opinion. Celles-ci ont finalement conduit l’administration Trump à opérer un retrait tactique.
Expulsions massives, assassinats de migrants et décès en détention
Pour autant, l’objectif d’expulsion massive n’a pas été abandonné. Au 4 avril 2026, environ 60 000 migrants étaient détenus, un chiffre en léger recul par rapport au record de janvier (plus de 70 000 migrants détenus), mais historiquement élevé. Depuis la prise de fonctions de Donald Trump, le 20 janvier 2025, un nombre record de 52 personnes sont aussi décédées en détention, selon un rapport de Human Rights Watch publié le 25 juin 2026, illustrant le traitement cruel et inhumain dont sont victimes les migrants.
Le média The Trace recense quant à lui au moins neuf personnes tuées par ICE depuis janvier 2025, et des dizaines d’autres blessées, y compris par des armes dites « moins létales » telles que les Tasers ou les balles en caoutchouc. En outre, au moins 500 bébés et enfants de moins de trois ans ont été détenus par l’administration entre janvier 2025 et mars 2026 selon The Marshall Project, dont 175 au-delà de la limite légale de 20 jours. Une limite que les architectes de cette politique espèrent supprimer selon leur feuille de route, le Projet 2025.
Les prisons privées transformées en zones de non droit
Il n’est pourtant pas facile de mesurer et documenter les effets de la politique trumpiste en matière de police. Et ce n’est pas un hasard, cette opacité est organisée. Parmi ses premières décisions, Donald Trump a pris soin de supprimer le bureau du médiateur et de réduire drastiquement les ressources du service chargé de traiter les plaintes sur les mauvais traitements au sein du département de la sécurité intérieure (DHS). Plus récemment, le DHS a annoncé que les personnes décédées après avoir été libérées ne seraient plus déclarées dans les décomptes officiels. Cela fait suite à plusieurs polémiques, notamment la mort de Daphy Michel, une demandeuse d’asile haïtienne de 31 ans, morte de froid après avoir été abandonnée par l’ICE à un arrêt de bus en plein hiver.
Des coalitions d’activistes, d’élus, de citoyens et de leaders communautaires s’indignent. Ils interpellent, par exemple, sur les conditions terribles de détention de 2400 personnes, principalement des femmes et des enfants d’Amérique centrale, au centre Dilley au Texas, exploité par CoreCivic, une société privée de gestion de centres pénitentiaires. Le plus grand centre de détention de la côte Est, Delaney Hall à Newark (New Jersey), est lui aussi le théâtre de manifestations soutenues. Les parlementaires qui ont voulu le visiter se sont régulièrement vu refuser l’accès, ou n’ont pu y pénétrer que dans des conditions douteuses. Les citoyens manifestant aux abords de l’établissement appartenant à GEO Group, l’autre grande entreprise du secteur, ont été dispersés, réprimés, intimidés... voire condamnés par la justice.
Manifestants durement condamnés, atteintes à la liberté de la presse
Les représailles contre les manifestants s’intensifient. Dans le Minnesota, le bureau du procureur a lancé des poursuites contre quinze personnes accusées d’avoir conspiré pour entraver l’opération « Metro Surge » – le déploiement de 2000 agents qui avait conduit aux meurtres de Good et Pretti. Le 23 juin, c’est un groupe de manifestants « antifas », une « organisation de terrorisme intérieur », selon Donald Trump, qui était condamné au Texas à plusieurs dizaines d’années de prison. L’un d’entre eux a écopé de 50 ans de prison sans même avoir été présent sur les lieux, tandis que la peine la plus lourde s’élève à 100 ans de prison pour tentative de meurtre.
Côté liberté de la presse, après avoir essayé d’interdire à des journalistes l’accès aux conférences de presse de la Maison Blanche, le département de la justice a tenté, au début du mois de juin, de forcer des journalistes du Washington Post et du Wall Street Journal à révéler leurs sources, avant de finalement reculer.
Collaboration de polices locales en échange de contreparties financières
C’est dans ce contexte que se déploie un État policier de plus en plus étendu, au sein duquel même les polices locales sont chargées de mettre en œuvre l’agenda politique présidentiel. Si Trump n’a pas d’autorité directe sur la police locale, qui fonctionne de manière décentralisée, sous l’autorité politique des villes ou des comtés, il a favorisé la signature de plus de 2000 accords – dits « 287(g) » en référence à la section concernée de l’Immigration Act – avec les polices locales de 39 États pour qu’elles mettent en œuvre sa politique fédérale.
En échange de substantielles contreparties financières, les commissariats locaux partagent des données et des informations sur leurs administrés, signalent les personnes dont le statut est présumé irrégulier, mettent à disposition leurs cellules pour la détention des migrants, leur personnel ou leurs véhicules pour les escorter durant les transferts… En Floride, Sanchez Toledo a ainsi été arrêté et remis à l’ICE en mai, après avoir lui-même appelé le numéro d’urgence 911 pour s’assurer de la sécurité de sa fillette de 4 ans.
Au même moment, dans le Wyoming, des agents de police multipliaient les contrôles sur deux autoroutes majeures. En l’espace de cinq heures, ils ont, selon le New York Times, contrôlé 41 personnes, arrêté 7 migrants sans papiers et gagné 1325 dollars en heures supplémentaires.
Ainsi, des autoroutes aux parcs nationaux, en passant par les campus universitaires, les aéroports ou les bureaux de vote, plusieurs milliers d’agents de police locale sont désormais chargés d’exécuter la politique fédérale sur un périmètre bien plus étendu que celui qui lui est traditionnellement dévolu. Des services et des personnalités parfois insolites ont signé des accords, à l’instar du capitaine des pompiers de Louisiane ou du commissariat à la protection de la pêche et de la nature de Floride. Même dans les juridictions dites sanctuaires, là où la loi interdit à la police locale de coopérer avec l’ICE, des formes d’appui aux opérations sont observées. Il s’agit alors, par exemple, de sécuriser des périmètres d’opération ou de contenir des manifestations, de faciliter la circulation pour les convois…
Expansion de la surveillance et privatisation de l’infrastructure policière
L’ensemble de ce dispositif bénéficie d’un financement exceptionnel. Moins d’un an après l’allocation de 170 milliards de dollars au DHS par le biais du Big Beautiful Bill, le congrès lui a accordé, en juin 2026, un budget de fonctionnement record de 70 milliards de dollars supplémentaires. Loin de ruisseler seulement vers les échelles locales, ces fonds sont massivement transférés au secteur privé sous la forme de contrats.
Des entreprises comme Palantir, Amazon ou Flock (qui fabrique et installe des caméras de vidéosurveillance avec reconnaissance faciale) ont reçu des milliards de dollars pour centraliser et exploiter les données publiques et privées des Américains, pour organiser leur surveillance généralisée et systématique, équiper les forces de l’ordre d’outils de reconnaissance faciale, traquer les plaques d’immatriculation des individus, espionner leurs données fiscales, ou installer des dispositifs de vidéosurveillance de plus en plus intrusifs et omniprésents.
404 Media a ainsi révélé le projet de l’entreprise BusPatrol d’équiper 40 000 bus scolaires de caméras capables d’enregistrer le trafic routier, lire les plaques d’immatriculation et partager ces informations avec les autorités. Le média spécialisé dans les technologies a également révélé que, grâce au système ELITE, développé par Palantir, les agents de l’ICE avaient accès aux données de 20 millions de personnes directement dans leurs téléphones.
L’ICE prévoit par ailleurs d’autoriser les polices locales à accéder à leur application Mobile Fortify, un outil de reconnaissance faciale qui permet, avec un simple téléphone, d’accéder à des centaines de millions d’images et d’informations personnelles. L’agence envisage également de compléter cette escalade technologique avec des « smart glasses », [des lunettes intelligentes, ndlr]… Au premier trimestre 2026, l’entreprise Palantir, fondée en 2003 pour renforcer la sécurité nationale aux États-Unis – la même année que le DHS et l’ICE –, a réalisé un chiffre d’affaires exceptionnel, dont 687 millions de dollars en contrats avec le gouvernement américain. L’entreprise BI2 Technologies a, quant à elle, reçu 25 millions de dollars du DHS pour 1500 lecteurs biométriques de l’iris.
Un racisme institutionnel exacerbé
Les principales victimes de cette politique sont les immigrés, en situation régulière ou non, les Noirs et la communauté latino dans son ensemble. Selon une enquête, les Latinos représentent 93 % des arrestations de l’ICE à New York et dans le New Jersey alors qu’ils ne constituent que 66 % des sans-papiers de la région. La décision de la Cour suprême, le 25 juin 2026, de suspendre les programmes de protection temporaire de 350 000 Haïtiens et 6000 Syriens en danger dans leurs pays, les expose brutalement à la détection, l’arrestation, la détention et l’expulsion par la police.
La politique de l’administration Trump en matière de police se distingue donc par une échelle d’action et une brutalité inédites, avec l’expansion des discriminations raciales et des contrôles aux faciès. Au-delà du déploiement de force spectaculaire, c’est une immense infrastructure qui se met en place. D’abord dirigée contre les migrants, les non-blancs et les opposants politiques, cette répression touche progressivement l’ensemble des citoyens américains, voire des étrangers au-delà du territoire des États-Unis, en particulier contre l’Europe. Ce 16 juillet, le Département d’État organisait d’ailleurs une réunion sur « le terrorisme global d’extrême gauche » tandis qu’un nouveau programme de financement d’organisations et partis « alignés » sur la vision trumpiste – comprenez : prêts à accepter la vassalisation – était lancé à destination des mouvements d’extrême droite européens.
L’édification de cet État policier repose sur plusieurs dynamiques : le volontarisme de l’administration Trump, qui en assume la brutalité ; le soutien des conservateurs au Congrès et dans le système judiciaire ; et plusieurs décennies de durcissement des politiques migratoires, d’investissements dans le complexe carcéro-industriel, la militarisation de la frontière, le secteur privé… y compris par les administrations démocrates. Depuis sa réélection, Trump connaît de nombreuses victoires politiques et judiciaires, mais aussi de nombreuses contestations témoignant de l’immense tension qui traverse le système fédéral états-unien.
