Basta! : À quel moment de votre carrière des cas de morts brutales de femmes au travail vous sont-ils apparus ?

Marie Pezé : Il y a une quinzaine d’années, au moment de la publication de mon livre Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, les médecins de notre réseau de consultations « Souffrance et travail » ont signalé plusieurs cas d’accident vasculaire-cérébraux ou d’infarctus chez des femmes, sur leurs lieux de travail, entraînant un décès immédiat ou des séquelles graves.
Les recherches que j’ai effectuées m’ont alors menée vers des études nord-américaines et japonaises qui, en essayant d’identifier des critères de morts cardio-vasculaires chez les femmes cadres américaines, ont identifié le rôle de l’organisation du travail : plus de 70 heures de travail par semaine, des changements de tâches constants, et, vingt minutes avant l’épisode électrique [c’est-à-dire l’AVC, ndlr], une nouvelle demande organisationnelle.
Il est donc fort probable que l’augmentation des infarctus du myocarde chez les femmes françaises soit due aux mêmes facteurs, mais aussi à la division sexuelle du travail, qui leur laisse un accès aux postes de direction qu’à la condition de faire plus et mieux que les hommes. L’organisation au masculin neutre privilégie le présentéisme, comme si les Françaises au travail étaient des hommes débarrassés de la charge du travail domestique et familiale.
Une femme qui quitte son travail à 18 h 30 s’entend toujours dire : « Tu prends ton après-midi aujourd’hui ? » Le présentéisme est une valeur d’engagement viril qui est basée sur le fonctionnement du corps des hommes. Pendant le confinement, le taux d’infarctus a augmenté chez les femmes, en charge de la vie domestique, de l’école à la maison et qui se connectaient le soir pour faire leur travail.
Quels sont les « signaux faibles » de ces risques de mort subite au travail ?
Ce sont les mêmes que pour les autres pathologies liées au travail : une charge de travail bien trop élevée pour l’organisme, la peur d’aller au travail, les ruminations qui provoquent des insomnies, une fragilité virale et infectieuse, un syndrome métabolique, les temps de loisir et de pratique sportive qui disparaissent… Il faut y ajouter cette impression d’être « coincé » : les gens ne voient pas comment s’en sortir. Ils ne s’imaginent pas s’arrêter. Et, surtout, le déni de la fragilité du corps.
On peut évoquer l’exemple d’Éliane, cette jeune femme de 34 ans morte en 2005 d’un arrêt cardiaque au travail, alors que son médecin du travail et moi-même lui avions conseillé de s’arrêter à plusieurs reprises. Formée au secrétariat de direction, elle aspirait à plus de responsabilités et se surinvestissait au travail, négligeant sa santé.
Je le lui avais dit, et elle m’avait répondu : « Je n’ai pas le temps de m’occuper de moi. Je dois être au top tout le temps, être malade n’est même pas pensable. »
Elle a été poussée à bout par une organisation maltraitante. Éliane m’avait été adressée par son médecin du travail, qui s’inquiétait, car elle était très fatiguée. Maman de jumelles en bas âge, elle a été arbitrairement déplacée à son retour de congé maternité, mais a pu retrouver son poste suite à un recours juridique. Sur ce poste, la charge de travail était majeure, les réunions avaient lieu en fin de journée et pouvaient durer jusqu’à 21 heures. Les travaux urgents étaient à exécuter en fin d’après-midi quand son directeur revenait de ses rendez-vous. Premier signe que son corps lâchait : l’hypothyroïdie.
Elle a vu un généraliste une seule fois, prenait son traitement sans faire les examens sanguins de surveillance. Bref, elle se négligeait. Éliane se trouvait dans une grande solitude. Elle ne parlait de ses difficultés à personne. La fatigue est irrecevable au travail. La verbaliser publiquement implique de se déterminer, de faire un choix, de renoncer : travail ou enfants. Les mâchoires du piège temporel se resserrent. Charge mentale et physique du côté du travail, charge mentale et physique du côté de la vie familiale. La construction identitaire des femmes au travail vient se heurter au fait que s’occuper des enfants et du foyer « va de soi ».
Pour Éliane, la création d’un nouveau secteur au sein de son entreprise semble alors être l’occasion attendue pour progresser, obtenir une promotion. Elle se surinvestit, suit une formation. Dort très peu. Mais n’est finalement pas retenue. Quand elle demande des explications, sa DRH lui dit : « Le travail que vous avez fourni est excellent mais pas suffisant pour que vous obteniez une promotion. Il faudra faire plus… »
Éliane dit sa colère face à cette situation d’injustice flagrante. Aucune reconnaissance n’était obtenue sur la qualité du travail accompli ; la barre repoussée un cran plus haut. Elle appelle son mari, qui la décrit comme sonnée, la voix atone, éteinte. Elle raccroche. Des témoins la verront ranger son portable, s’appuyer contre le mur du bâtiment, puis s’effondrer. L’arrêt cardiaque est massif. Aucun soignant ni pompier n’est parvenu à la sauver.
Pourquoi cette place du travail dans les maladies cardiovasculaires – potentiellement mortelles – des femmes est-elle si peu connue ?
Ce sont surtout les comportements individuels qui sont interrogés : est-ce que les salariées fument, boivent et font du sport ? Les médecins ne font pas le lien avec le travail, ils n’interrogent pas sur ce sujet les femmes qui font des AVC ou des infarctus. Puis, d’autres couches d’invisibilité se superposent : les directions d’entreprise ne font pas de déclaration d’accident du travail, et les familles, pétrifiées par le chagrin et le deuil, ne demandent par la reconnaissance des accidents du travail.
Elles ignorent en général qu’elles ont deux ans, et non 48 heures, pour faire cette demande. Il y a donc beaucoup d’étapes qui construisent l’ignorance, et la plupart des décès brutaux liés au travail passent inaperçus, en particulier pour les femmes.
La double charge mentale, professionnelle et domestique, qui pèse encore majoritairement sur les femmes aggrave-t-elle les risques d’accidents cardio-vasculaires ?
Cela me semble évident. En France, aujourd’hui, le taux d’emploi des femmes est très élevé : 80 % des femmes de 25 à 49 ans sont actives. Mais, si plus personne ne conteste le droit au travail pour les femmes, leur place est tolérée à condition que la prise en charge des enfants et de la vie domestique qui leur incombe traditionnellement et socialement soit assurée et invisible. Pour une femme, travailler ne change rien dans la répartition des responsabilités familiales.
L’organisation du travail ne prend pas en compte la charge temporelle et mentale des impondérables familiaux, qui incombe systématiquement aux femmes. Les aléas du travail « reproductif » – maladies des enfants, vacances, activités extrascolaires, réunions avec les professeurs, etc. – entrent fréquemment en conflit avec les contraintes d’un emploi. Les absences qui en découlent, tout comme les congés maternité, relèvent de « l’absentéisme féminin ».
Tandis que, pour les hommes, les valeurs guerrières véhiculées par l’organisation du travail s’inscrivent dans la droite ligne de leur identité de genre, les femmes doivent tenir la contradiction entre d’un côté, le désir affirmé de travailler et, de l’autre, la nécessité de continuer à assumer la sphère familiale. Et ce, sans se plaindre des tensions que provoque leur activité professionnelle au sein de la famille ni de celles que provoque la charge mentale familiale dans leur travail. Qu’elles se débrouillent !
Le fait de ne pas avoir le temps de tout assumer entraîne souvent le sentiment de ne pas être à la hauteur, de tout faire « à peu près ». Et si elles essaient de tout faire, elles paient un tribut somatique très fort. Dans les consultations « Souffrance et travail », nous avons de plus en plus de femmes cadres. Certaines d’entre elles vont vraiment très mal. La face sombre de la montée en puissance des femmes sur le marché du travail est donc leur confrontation aux mêmes pathologies que les hommes et l’invisibilité totale des contradictions spécifiques qu’elles doivent gérer.
Des études épidémiologiques aux États-Unis indiquent des associations significatives entre les risques psychosociaux et la mortalité par accident cardio-vasculaire. Les femmes sont-elles davantage exposées à ces risques psychosociaux, tous métiers confondus ?
Les conditions de travail se détériorent rapidement et gravement, et pas uniquement pour les cadres. Les troubles musculo-squelettiques, les syndromes anxio-dépressifs, les décompensations psychosomatiques, les névroses traumatiques faisant suite à des accidents du travail ou à des situations de harcèlement professionnel ne sont pas des phénomènes mineurs.
Parmi les cibles privilégiées de cette détérioration : les femmes. D’autant plus si elles ont un statut précaire et sont à la tête d’une famille monoparentale. Pour préserver sa santé au travail, il semble préférable d’être un homme de 30-35 ans, qualifié, en CDI, européen, qu’une femme intérimaire, ayant des enfants à charge, non qualifiée et issue d’un pays du Sud.
Certaines tendances dans l’évolution de l’emploi féminin sont par ailleurs préoccupantes : temps partiel imposé, accroissement du travail en horaires décalés, déqualification à l’embauche, augmentation des contraintes de rythme, répétitivité des tâches. Qui s’interroge sur le stress de toutes ces femmes qui font le ménage entre 18 heures et 21 heures, loin de chez elles, pendant que leurs enfants sont seuls à la maison ? Il pourrait être intéressant de se soucier de leur santé cardio-vasculaire… Sur la santé au travail des femmes, et son implication en termes de mortalité, il y a vraiment une forme de cécité qu’il faut lever.
