On imagine un travelling : un groupe de joggeurs courant dans les rues de New York, passant devant des immeubles dont les loyers ont été gelés, puis tournant à l’angle d’une rue où une future épicerie municipale ouvrira ses portes dans quelques années, se félicitant, entre deux respirations, du lancement du programme de crèches publiques, tout en étant dépassés par des voitures qui ne cahotent plus tous les dix mètres dans des nids-de-poule.
Une scène poussive d’un film de réalisme socialiste à la sauce new-yorkaise ? Plutôt un potentiel clip de l’équipe de communication de Zohran Mamdani. Rien dans cette description n’est métaphorique. Dix mois après la prise de fonction du nouveau maire, le sentiment que la vie a un peu changé crée une ambiance incontestablement particulière à New York. Comme « un air de socialisme démocratique », diraient les plus audacieux. En tout cas, un mood singulier avec un maire que tout le monde nomme « Zohran », « très populaire, sauf avec les propriétaires et les sionistes », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et animateur d’une émission de radio.
Résidant à Harlem, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins développe : « La vie a changé, c’est clairement perceptible. Je le sens dans mon building : le propriétaire fait les réparations nécessaires. Les gens qui conduisent une voiture se félicitent de la disparition des nids-de-poule. Cet été, il y a eu plein d’activités gratuites. J’entends aussi des parents qui se demandent s’ils ne vont pas faire un autre enfant. La garde d’enfants privée à New York, c’est l’équivalent d’un deuxième loyer. »
« Faire attention aux besoins des gens »
Partisans comme détracteurs du jeune maire socialiste sont d’accord sur un point : il met en œuvre son projet. Et même un peu plus : dans son programme touffu, il n’y avait rien sur les maudites crevasses. Et pourtant, « Zohran » a fait de cette calamité new-yorkaise la première pierre de son action à la tête de la plus grande ville du pays et un élément de communication politique.
À peine installé à l’hôtel de ville, le maire a dû affronter un blizzard : la fonte des neiges a ensuite élargi les fissures et fait prospérer le nombre de potholes [nids-de-poule, en anglais, ndlr]. Il lance alors un numéro vert et une mise en scène sur les réseaux sociaux. Cela devient viral. Les citoyens filment à leur tour les ornières remplies le jour même. Bilan revendiqué par l’hôtel de ville : 200 000 d’entre elles ont disparu de la surface new-yorkaise.
« Il a simplement commencé par la base : vous devez faire attention aux besoins des gens, décrypte Michael Zweig, professeur émérite d’économie, qui consacre les deux premiers chapitres de son dernier livre Class, Race and Gender. Challenging the Injuries and Divisions of Capitalism (non traduit) à ce besoin vital pour tout élu progressiste. C’est à partir de cela que vous obtenez de la légitimité. »
Y aurait-il donc un « socialisme des nids-de-poule » comme il y eut jadis un « socialisme des égouts » (sewer socialism) ? Zohran Mamdani, lui-même, a utilisé, dans un de ses discours, l’analogie avec ses prédécesseurs socialistes qui s’étaient distingués à partir des années 1910 par la constitution d’un réseau de tout-à-l’égout. Pour le reste du programme, le maire le mieux élu depuis les années 1960 l’applique méthodiquement… ou presque.
« Je vais économiser 100 dollars par mois sur mon loyer »
Assis dans le prestigieux fauteuil depuis à peine une semaine, il annonçait, début janvier, le lancement d’un système de garde d’enfants universel et gratuit. À ce stade, il s’agit d’une expérimentation, pas encore d’une généralisation, mais à une échelle suffisamment vaste – 100 000 jeunes enfants concernés – pour marquer les esprits… et les porte-monnaie.
L’été venu, les locataires furent eux aussi pourvus avec l’annonce du gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », l’augmentation du reste du parc privé étant plafonnée à 5 % par une loi de l’État, qu’ont défendue bec et ongles les élus socialistes à Albany (capitale de l’État de New York). La mesure a pris effet au 1er octobre. « Mon loyer est de 2100 dollars, je vais économiser 5 % sur deux ans, soit 100 dollars par mois, c’est loin d’être anecdotique », calcule James, par ailleurs militant d’une association de locataires dans le Queens.
Pour les aficionados de l’épicerie municipale, il faudra attendre un peu plus longtemps en revanche : le premier site – La Marqueta dans la partie est de Harlem – a été annoncé, ainsi que l’investissement (30 millions de dollars) mais les portes n’ouvriront qu’en 2029, en raison de lourds travaux. Ces épiceries municipales sont de petits supermarchés gérés par la ville, accessibles à tous mais implantés dans les quartiers les moins favorisés, avec une promesse de prix bas, jusqu’à 30 % moins cher.
Bus gratuit et taxation des riches en suspens
Deux points forts de son programme de campagne sont pour l’instant restés au seul stade de l’écrit. La gratuité des bus, d’abord : Zohran Mamdani a dû reconnaître qu’il ne disposait pas du levier pour la mettre en place, faute de soutien de la part l’État de New York et de l’autorité gestionnaire, MTA (Metropolitan Transportation Authority). Même problème pour la taxation des riches, que le maire seul ne peut établir.
Or, la gouverneure démocrate modérée, Kathy Hochul, y est farouchement opposée. Dans un pas de deux à la chorégraphie parfois changeante, Zohran Mamdani a réussi à l’emmener dans la généralisation des crèches, pas dans l’instauration d’une fiscalité plus juste. Un compromis a été trouvé avec une taxe sur les pied-à-terre, visant les logements de luxe inoccupés la majorité de l’année mais le mot d’ordre « Tax the Rich » n’implique pas que le sujet des résidences secondaires. Le chantier reste donc ouvert… et absolument prioritaire.
« S’il ne réussit pas à la mettre en œuvre, quelle différence y aurait-il avec Bill de Blasio ? » s’interroge Ted Hamm, auteur d’un livre sur la campagne de Mamdani (Run Zohran run, non traduit). Référence au maire progressiste [de 2014 à 2021, ndlr] qui avait procédé à la généralisation de la maternelle publique mais s‘était cassé les dents sur la fiscalité des plus riches avant de sombrer dans une chaotique campagne présidentielle.
La coalition politique qui monte
Or, la nouvelle icône de la gauche américaine veut bâtir durablement, à la fois des politiques publiques et une coalition politique. Raison pour laquelle il a investi un peu de son capital politique lors des primaires démocrates pour les législatives en faveur de trois candidats – Brad Lander, Claire Valdez et Darializa Avila Chevalier –, les deux dernières étant membres du DSA (Democratic Socialists of America), l’organisation à laquelle appartient Zohran Mamdani.
« Darializa, c’était un coup de poker incroyable », se remémore Tristan Cabello. La jeune candidate (32 ans), figure émergente du mouvement pro-palestinien sur les campus et opposée au principe même de prison et de frontière, a devancé de quelques points le sortant Adriano Espaillat, pourtant président du comité hispanique à la Chambre des représentants.
Avec Alexandria Ocasio-Cortez, New York pourrait compter donc trois députées soutenues par le DSA. Big Apple est d’ailleurs l’arbre américain qui produit le plus d’élus se réclamant du socialisme démocratique : cinq siègent à l’Assemblée de l’État de New York (Emily Gallagher, Phara Souffrant Forrest, Marcela Mitaynes, Claire Valdez qui sera remplacée après son élection au Congrès et Diana Moreno), trois à son Sénat (Julia Salazar, première socialiste élue à New York en 2018, Jabari Brisport et Kristen Gonzalez) et deux au conseil municipal (Tiffany Cabán, Alexa Avilés).
L’horizon de la présidentielle en 2028
On ne sait ce que Zohran Mamdani pense éventuellement de la construction du socialisme démocratique dans une seule ville, mais force est de constater que son élection « a initié un mouvement qui va au-delà de New York, comme le souligne Fanny Lauby, professeure associée de sciences politiques à l’université de Montclair (New Jersey). La direction du parti démocrate a enfin changé de ton. Il y a un an, c’était mépris et rejet. Ils vont bien être obligés de les incorporer et de les adouber. C’est la seule façon pour eux de survivre. »
Désormais, dans le pays, quand des candidats se présentent en tant que socialistes, ils peuvent ajouter un sésame : « Comme Mamdani ». Carte de visite assez simple qui « dédiabolise » un mot – socialisme – encore associé par les Américains les plus âgés à l’expérience soviétique. Pour les nouvelles générations, en revanche, il serait plutôt synonyme d’alternative. Selon un sondage Gallup, 57 % des 18-34 ans déclarent avoir une image positive du socialisme, contre seulement 43 % pour le capitalisme.
Sur cette base, le DSA peut développer sa stratégie décryptée par Michael Zweig : « La clé, c’est les primaires. Elles doivent être coordonnées à l’échelle du pays. Vous pouvez avoir des particularités locales mais les principes sont les mêmes. DSA a joué le rôle d’unificateur. » Avant l’élection générale de novembre, chacun des deux grands partis désigne ses candidats lors d’un processus de primaires qui commence dès le début de l’année électorale. Pour l’aile gauche de la coalition démocrate, c’est un moyen de peser directement et d’obtenir des élus.
D’une certaine façon, une primaire aux États-Unis fonctionne comme un congrès dans un parti politique européen, qui décide de l’orientation. La victoire de Donald Trump lors de la primaire présidentielle en 2016 avait fonctionné ainsi. La future primaire présidentielle pour les démocrates aura également cette fonction : qui les représentera en 2028, une candidature centriste ou plus à gauche, avec potentiellement celle d’Alexandria Ocasio-Cortez ?
Autour de Mamdani, une coalition qui ne se montre « pas docile »
Au centre de cette nouvelle force tellurique de la politique étatsunienne, se joue une autre tension, bien connue des progressistes dans le monde : celle qui oppose, parfois, une organisation à l’un de ses membres élus. La coalition autour de Mamdani « n’est pas docile », rappelle Tristan Cabello. « Le DSA le soutient mais se montre critique ». À titre d’exemple : pourtant adoubée par Mamdani, Darializa Avila Chevalier a récemment demandé la démission de Jessica Tisch, la cheffe de la police héritée de l’ancienne administration. Le comité DSA de New York a publié un communiqué appuyant cette demande. Zohran Mamdani a rapidement fait savoir que sa position n’avait pas changé. Une divergence sans drame mais une divergence néanmoins publique.
« Nous n’avons pas la culture du communiqué, nous affirme pourtant Botul Hassan, membre du comité directeur du DSA New York, devant un thé en plein cœur du quartier Chinatown. Notre organisation intensifie la pression par l’éducation populaire. C’est l’une de nos priorités avec le renforcement des effectifs. On le répète sans cesse : des socialistes désorganisés ou non organisés, c’est une contradiction dans les termes », dit-il à l’endroit de celles et ceux qui hésitent. Principal moteur de l’adhésion (15 000 membres désormais pour une ville de 8,5 millions d’habitants) hormis la figure de Zohran Mamdani ? Les activités sociales : théâtre, chœurs, artisanat ou footing. Plusieurs fois par semaine, les adeptes de la foulée déambulent dans Prospect Park, poumon vert de Brooklyn, devenu l’épicentre électoral de l’émergence du socialisme démocratique à New York et aux États-Unis. Entre deux respirations, devisent-ils des loyers bloqués, des crèches à venir et des nids-de-poule bouchés ?
