« On compte une centaine de bénévoles, beaucoup reviennent le week-end. » Karine Mirouze est vigneronne dans les Corbières, au cœur de la zone ravagée par les incendies cet été dans l’Aude. Sur le domaine où elle travaille avec son conjoint Nicolas, une ancienne maison de famille sert de base arrière depuis plus d’un mois pour venir en aide aux sinistrés. Le tiers-lieu paysan Beauregard fourmille de bénévoles venus prêter main forte.
Les chantiers sont nombreux : tronçonnage, déblaiement, pose de clôtures, réparation d’abris pour les animaux... Fin août, il a fallu de nombreux bénévoles pour arroser, durant un week-end, 400 oliviers brûlés en vue de régénérer les arbres après le passage du feu. « Cela impliquait de faire des cuvettes autour des oliviers, mais aussi de trouver de l’eau et un moyen de la transporter », explique Karine. L’entraide paysanne et l’intelligence collective ont permis d’y parvenir.
Au bout du fil, Karine insiste : « Il ne faut pas dire le feu, mais les feux. » Les médias ont largement couvert le mégafeu qui s’est déclenché le 5 août et a dévoré 17 000 hectares, soit plus d’une fois et demie la surface de Paris. Mais quatre autres grands incendies l’ont précédé dans l’Aude, de fin juin à fin juillet, sur fond de rareté des précipitations et de sécheresses à répétition. « Le premier feu était en face de chez nous, mais le vent l’a finalement emporté dans l’autre sens, se remémore la vigneronne. C’est tellement stressant et traumatisant. On a la boule au ventre de cette menace permanente, l’impression que ces feux vont nous bouffer. »
Brebis survivantes recueillies
Lorsque le 5 août, le mégafeu s’est déclenché, cela faisait quelques mois que le tiers-lieu paysan avait pris forme sur la ferme Beauregard. « En 2024, on avait décidé de faire de cette maison de famille un lieu vivant de partage et de formations sur les questions alimentaires et locales. D’emblée, l’idée était de se mettre en action, de faire quelque chose en collectif avec les paysans. Quand cet énorme feu est arrivé, on a immédiatement activé la commission ’’mobilisation’’ », relate Karine.

Rapidement, les membres du tiers-lieu vont à la rencontre des sinistrés, notamment dans les fermes, pour écouter les vécus, sortir de l’isolement, identifier les besoins de chacun et les relayer. Il y a celles et ceux qui doivent être hébergés, mais aussi les animaux à mettre en sécurité ou à nourrir. Quinze brebis survivantes sont ainsi recueillies au domaine.
La solidarité mise en œuvre dépasse les engagements partisans. Quel que soit le mode de production ou l’engagement syndical, les éleveurs des Corbières installés en périphérie de la zone sinistrée se mettent en réseau. Des tournées de foin solidaires s’organisent, alors que les pâtures ont été détruites. En parallèle, des chantiers sont mis en œuvre chez des paysans et habitants. Les dons et prêts de matériel de bricolage affluent. « Même si les maires sont volontaires pour aider, ils ont très peu de moyens et sont démunis », précise Karine. Alors, ce sont les gens qui prennent le relais.

Mise en réseau de paysans
La question de l’alimentation est centrale. « Cuisiner, transformer, nourrir » devient un mot d’ordre. Le tiers-lieu paysan récupère des dons d’habitants, producteurs, artisans, distributeurs... Les groupes de cuisine se succèdent pour régaler les bénévoles. Les légumes sont aussi transformés en prévision des futurs chantiers. Sauces tomates, ratatouilles, pestos, crèmes de poivrons, lactofermentation...

De nouveaux espaces de travail ont aussi été agencés. L’« atelier méca », un atelier partagé pour les membres du tiers-lieu, peut se déplacer dans le territoire, en plus du camion mobile de l’Atelier paysan, association qui accompagne les agriculteurs dans la conception et la fabrication de machines et de bâtiments adaptés à une agroécologie paysanne. Il y a aussi « le magasin », un lieu de stockage du matériel prêté et donné, qui sert directement à outiller les chantiers et la reconstruction.
Cette dynamique s’inscrit dans un réseau d’organisations : l’association paysanne d’invention et de construction, une association d’insertion, une association d’agroécologie paysanne, Solidarité Paysans, la Confédération paysanne de l’Aude et celle des Pyrénées-Orientales... Le tiers-lieu paysan Beauregard est aussi membre d’un réseau de structures liées à l’Atelier paysan.
« Nous passons du temps à structurer un mouvement qui se donne les moyens d’agir dans la durée. Il s’agira de panser, mais aussi de penser et de le faire dans les jours, les semaines, les mois et les années à venir en agissant pour la reconstruction des Corbières », explique Karine.
« Se mettre autour de la table, toutes étiquettes confondues »
« Les chantiers d’urgence se calment un peu, relève la vigneronne. On déblaye encore, on continue de monter des clôtures pour les animaux. » D’autres chantiers se profilent pour reconstruire des abris ainsi que des serres. « Si certains veulent nous aider, il est toujours possible de nous rejoindre pour être bénévole, on va lancer des appels à chantier sur des week-ends. Ne pas nous laisser tomber, c’est aussi continuer à parler de nous, à venir comme touriste », insiste Karine.

Les bénévoles continuent les arpentages et les tours de fermes pour mieux chiffrer et identifier les besoins. Un fonds d’urgence de sept millions d’euros a été annoncé par la ministre de l’Agriculture le 14 août pour les productions agricoles sinistrées.
« Mais ceux qui ont été touchés par les feux précédents dont celui de Sigean, où plus de 500 hectares ont brûlé les 26 et 27 juillet, n’ont reçu aucune aide. Même le fonds d’urgence n’est pas pour eux », déplore Karine. La préfecture de l’Aude confirme que le fonds d’urgence ne concerne que les exploitations agricoles en difficulté suite à l’incendie des Corbières du 5 août. Mais ajoute que les agriculteurs victimes de l’incendie de Sigean peuvent « solliciter la cellule d’accompagnement des agriculteurs en difficulté qui reste un dispositif actif toute l’année et ouvert à tous les agriculteurs ».
Pour la vigneronne, il faut surtout « se mettre tous autour de la table, toutes étiquettes confondues, que l’on soit paysans, chasseurs, syndicalistes, écolos, pompiers, ONF, associations... Et il va falloir se parler. On subit déjà l’aridification du climat, on risque la désertification sociale. » Karine espère que « dans le malheur, il y a peut-être une opportunité pour mettre en place un nouveau modèle ».

