« Nous sommes à un moment de basculement », face au « capital [qui] se radicalise » et à une extrême droite « sûre d’être au second tour de la prochaine élection présidentielle », prévient le document d’orientation. Le document est important : il servira de feuille de route à l’organisation pour les trois années à venir. Il sera soumis au millier de délégués mandatés par leurs syndicats pour participer au 54e congrès confédéral de la CGT, qui se tient du 1er au 5 juin 2026 à Tours.
Contrairement au congrès précédent, où des candidatures concurrentes à celle soutenue par la direction sortante s’étaient faites connaître, et où les débats avaient été très tendus, ce congrès devrait se dérouler de manière plus apaisée. Et Sophie Binet, actuelle secrétaire générale, devrait être réélue.
En revanche, à moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la menace d’une accession au pouvoir de l’extrême droite se fait plus prégnante que jamais. Face à cette situation, la question du rôle de la CGT occupera une place centrale dans les débats, non sans une certaine gravité.
« L’extrême droite est la pire ennemie du monde du travail. Elle est raciste, divise les salariés, elle vote contre l’augmentation du Smic, contre la constitutionnalisation de l’IVG, pour les exonérations de cotisations sociales… », égrène Nathalie Bazire, membre du bureau confédéral de la CGT, en charge de la lutte contre les idées d’extrême droite.
La deuxième organisation syndicale du pays tient à différencier nettement l’extrême droite des autres partis. « Elle n’est pas de même nature. Si elle arrive au pouvoir par les urnes, elle fait tout pour garder le pouvoir en s’attaquant aux fondements de la démocratie », souligne le document d’orientation. Le congrès devra servir à effectuer le bilan de la lutte des trois années passées et à bâtir une stratégie pour celles à venir.
Dénoncer « l’imposture du RN et de ses alliés »
Point notable dans le rapport d’activité 2026 : un des premiers éléments mis en avant dans la lutte contre l’extrême droite n’est pas une bataille strictement syndicale. C’est la mobilisation électorale lors des élections législatives de 2024. Par une prise de position assez inédite, la CGT avait alors appelé à voter pour les candidats du Nouveau Front populaire. Ses militants s’étaient largement impliqués dans la mobilisation, organisant tractages et manifestations, pour empêcher le RN de finir en tête des élections.
Sur le plan syndical : « On a donc amplifié notre stratégie de dénonciation de l’imposture du Rassemblement national et de ses alliés et la formation de nos militants », témoigne Nathalie Bazire. La CGT revendique l’organisation de 148 journées d’étude depuis 2023, l’organisation d’une campagne intersyndicale lancée en mars 2025 contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme au travail. Elle tente de développer les « Visa » locaux, associations tenues par des syndicalistes, qui documentent l’action de l’extrême droite sur les différents territoires et forment les militants.
Elle met aussi en avant les grèves menées par des travailleurs sans papiers, comme celles de décembre 2023, qui ont permis la régularisation de 500 d’entre eux. Ou encore son rôle dans l’opposition à la loi « asile et immigration », voulue par le gouvernement et partiellement censurée.
Malgré tout, « le sujet est difficile à mettre en débat dans certains secteurs, la formation syndicale ayant même, dans certains cas, été refusée pour éviter les conflits et les décisions qui en auraient découlé », constate le rapport d’activité. Preuve de l’emprise grandissante des idées d’extrême droite dans le pays, y compris dans le monde syndical.
Quand l’extrême droite attaque la CGT
Depuis le congrès de 2023, l’extrême droite n’a cessé de progresser électoralement. À l’Assemblée nationale, elle est passée de 89 députés à 139 (122 RN et 17 UDR), au Parlement européen, de 23 députés à 35 (30 RN et 5 Reconquête, parti d’Éric Zemmour) et, en 2026, elle a conquis 62 communes, contre 17 en 2020.
Forte de cette dynamique, elle multiplie les attaques contre les syndicats et particulièrement la CGT. La preuve la plus frappante : la récente plainte de Sophie de Menthon, pour « injures publiques » contre Sophie Binet. Cette cheffe d’entreprise, qui s’est donné depuis quelques années le rôle d’entremetteuse entre l’extrême droite et le patronat, lui reproche la phrase « les rats quittent le navire », prononcée pour désigner les patrons qui délocalisent leurs sites de production hors de France lorsqu’on cherche à les taxer davantage.
Cette première plainte a ouvert la porte à une seconde, fin mai 2026. Sophie Binet est alors visée par l’entreprise Tefal, pour diffamation cette fois, après avoir accusé l’entreprise de mener « une répression patronale violente ». « Une pratique décomplexée de la répression syndicale », déplore la CGT.
L’extrême droite n’œuvre pas seulement sur le terrain judiciaire. Lorsqu’elle détient des mairies, elle s’attaque aux Bourses du travail, ces lieux d’organisation, de formation et d’accueil du public dévolus aux syndicats. C’est notamment le cas à Carcassonne, où le nouveau maire RN Christophe Barthès a notifié à la CGT, implantée dans l’enceinte de la Bourse du travail depuis 89 ans, de quitter les lieux avant le 1er juin.
« Oui, il y a des endroits où on nous vomit dessus »
Alors qu’elle rechignait à intervenir directement dans les entreprises, terrain privilégié du syndicalisme, dont la CGT, l’extrême droite a aussi réussi un coup de force dans le Bas-Rhin, le 5 juillet 2025. Alors que les métallos de BDR Thermea organisaient un meeting contre la fermeture de leur boîte, Théo Bernhard, député RN de la circonscription s’invite à la tribune avec la bénédiction des syndicats locaux FO et CFE-CGC.
Des militants CGT, minoritaires dans l’entreprise, tentent de huer l’élu mais ils sont rapidement dégagés par le service d’ordre mis en place par FO, qui les remet à la police.
« C’est le député de la circonscription et il était invité en tant que tel. Qu’il soit RN ou LFI ou quoi que ce soit d’autre, ça ne change rien pour nous car nous sommes apolitiques », se justifie alors le délégué syndical FO à l’origine de l’exfiltration. « Oui, il y a de plus en plus d’entreprises où les salariés sont perméables aux idées d’extrême droite. Ils ne comprennent plus qu’on s’oppose à la venue d’un député RN », regrette Laurent Feisthauer, secrétaire général de l’UD CGT du Bas-Rhin.
Les événements de ce type se multiplient, favorisés par les victoires électorales du RN et la banalisation progressive des discours d’extrême droite. Alors qu’il prend la parole en soutien à la grève des soignants des cliniques Elsan, près de Perpignan, Julien Berthélémy, secrétaire générale de l’UD CGT des Pyrénées-Orientales rappelle que la député RN locale n’est pas bienvenue sur le piquet. « Je sais que ça n’a pas plu à tout le monde. La réaction courante c’est : “on n’est pas là pour faire de la politique”. Mais le syndicalisme c’est de la politique ! Et la CGT a 130 ans de lutte contre l’extrême droite derrière elle. C’est mon rôle de le rappeler », soutient-il.
Christelle Somers, secrétaire générale de l’UD CGT du Pas-de-Calais, où quatorze mairies viennent de passer aux mains de l’extrême droite, contre deux en 2020, abonde : « Oui, il y a des endroits où on nous vomit dessus. Le discours dénigrant que vous avez sur les fonctionnaires, il y a le même à propos des syndicalistes. On serait fainéants, privilégiés… Les gens ignorent que c’est grâce aux syndicats qu’ils ont des congés payés, une retraite… Malgré tout, ils font appel à nous quand ils en ont besoin, et dans le Pas-de-Calais, notre nombre d’adhérents augmente ! » D’avril 2025 à avril 2026, le nombre d’adhérents à l’UD du Pas-de-Calais (environ 14 000) a légèrement progressé.
Renforcer la CGT, ce « panier percé »
« Se renforcer, c’est tout l’enjeu de notre congrès. Car comment lutter contre l’extrême droite quand on n’est pas présents dans les entreprises ? », interroge Julien Berthélémy de l’UD des Pyrénées-Orientales. De fait, en 2026, 70 % des 21 millions de salariés du privé n’ont pas de syndicat CGT dans leur entreprise.
Avec 607 369 adhérents recensés en 2024, contre 592 967 en 2022, la CGT progresse de nouveau, alors que ses effectifs décroissaient depuis une décennie. Cette augmentation, la confédération l’attribue notamment au pic de syndicalisation enregistré lors de la bataille contre le réforme des retraites, en 2023. Depuis cette date, la CGT a accueilli près de 150 000 nouveaux adhérents. Malheureusement pour la confédération, ils parviennent tout juste à combler les pertes de dizaines de milliers de syndiqués, qui, chaque année, ne renouvellent pas leur adhésion.
La confédération a deux explications : les départs en retraite sans continuité syndicale, et les syndiqués isolés. « Si on prend sa carte mais qu’on est tout seul à adhérer dans son entreprise, il y a des chances qu’on ne voit pas l’utilité du syndicat, et qu’on finisse par partir », explique Julien Berthélémy. Dans son département des Pyrénées-Orientales, la CGT syndique 3800 personnes, dont 10 % sont des syndiqués isolés. Ils travaillent dans les transports, la santé, les services publics ou encore la construction. Pour tenter de résoudre ce problème majeur, le document d’orientation soumis aux congressistes propose de créer des structures rassemblant les syndiqués isolés d’un même secteur sur un même territoire, sans forcément travailler dans la même entreprise.
En attendant de trouver une solution pérenne, la confédération reste « un panier percé », d’après ses propres mots. Un motif d’espoir perdure : en 2025, sur les 45 000 nouvelles et nouveaux adhérents, 42 % ont moins de 35 ans, ce qui constitue un rajeunissement notable de l’organisation. Un chiffre qui confirme que la CGT aura assurément un rôle à jouer dans le futur.
