Travailler plus, travailler plus, travailler plus encore. Ce mot d’ordre martelé par les macronistes depuis 2017 – et par la droite depuis plus longtemps encore – s’apprête à faire une nouvelle victime : la journée internationale de lutte des travailleurs du 1er mai.
Le groupe Renaissance à l’Assemblée nationale compte profiter de sa niche parlementaire pour faire adopter une proposition de loi, initiée par la droite sénatoriale et votée par la chambre haute le 3 juillet 2025. Celle-ci est présentée par ses défenseurs comme un simple outil de sécurisation juridique pour des boulangers et des fleuristes qui ouvriraient leurs portes avec des salariés volontaires le 1er mai. Dans un premier temps, le groupe Les Républicains avait tenté, en vain, de la faire voter lors de sa niche parlementaire le 22 janvier 2026. Mais les débats s’étaient éternisés sur plusieurs autres de ses propositions de loi et ce texte-ci n’avait pas pu être abordé avant la fin de la journée.
La volonté de déroger au seul jour férié obligatoirement chômé et rémunéré aurait pu en rester là. Mais c’était sans compter sur la volonté du camp présidentiel – qui avait déjà engagé une procédure accélérée sur ce texte – de grignoter quelques droits sociaux supplémentaires. Dès le 29 janvier, Gabriel Attal, qui ne cache pas ses ambitions présidentielles, faisait savoir qu’il reprendrait cette proposition de loi à son compte.
Vers la fin du 1er-Mai férié, obligatoirement chômé ?
« On nous parle du petit boulanger du coin et du fleuriste, mais ils peuvent déjà ouvrir le 1er mai. En réalité, cette loi est faite pour profiter aux grandes enseignes : Interflora, Carrefour, la Fnac, Marie Blachère », explique la numéro un de la CGT, Sophie Binet, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux du syndicat.
Mais que prévoit précisément la proposition de loi « visant à permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er mai » ? Elle modifie le Code du travail afin de permettre l’emploi de salariés ce jour-là dans plusieurs secteurs d’activité. Jusqu’ici, les exceptions ne concernaient que les établissements et services qui, « en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail », comme une partie des transports, le secteur de la santé, les hôtels, certains lieux culturels et quelques rares industries.
Le texte issu du Sénat qui sera proposé au vote le 10 avril ajoute « les établissements assurant, à titre principal, la fabrication ou la préparation de produits alimentaires destinés à la consommation immédiate », ainsi que « les autres établissements dont l’activité exclusive est la vente de produits alimentaires au détail ». Tous les commerces dits de bouche sont concernés : boucheries et poissonneries, par exemple, de même que les épiceries et l’ensemble de la restauration.
Le législateur a également prévu une exception pour « les établissements exerçant, à titre principal, une activité de vente de fleurs naturelles » et ceux « exerçant, à titre principal, une activité culturelle ». En tout, selon les calculs du quotidien L’Humanité ce seraient 1,5 million de salariés qui seraient concernés.
L’illusion du volontariat et de la surrémunération
Il s’agit « d’une loi Carrefour-Interflora », dénonçait déjà Thomas Vacheron, auprès de Basta! au moment de la niche parlementaire des Républicains en janvier. Donner une dérogation « aux magasins à prédominance alimentaire permettrait aux moyennes surfaces d’ouvrir, comme cela avait été le cas sur le travail du dimanche, où une partie des rayons étaient obstrués pour qu’il n’y ait que la partie alimentaire d’ouverte », alerte le secrétaire confédéral de la CGT.
De leur côté, les partisans de la proposition de loi assurent donner des garanties aux salariés. Le travail le 1er-Mai dans ces secteurs d’activité sera conditionné à un accord écrit du salarié et ouvrira droit à une majoration salariale. Une illusion de garanties, estiment huit syndicats qui, dans un courrier commun destiné à l’ensemble des députés, expliquent que le volontariat « n’existe pas réellement du fait du lien de subordination inhérent au contrat de travail ».
Pour eux, « comme pour le dimanche, les employeurs obligeront les salariées à travailler le 1er mai sous peine de licenciement, ou de non-recrutement pour les nouvelles et nouveaux salariées ». Quant à l’avantage d’être payé double le 1er-Mai, avancé par les promoteurs du projet, il n’y croient pas plus. « À chaque fois qu’un principe est entamé, les dérogations s’étendent progressivement jusqu’à devenir la règle […], une fois le travail généralisé ce jour-là, les majorations n’ont plus lieu d’être », préviennent les syndicats.
Un consensus des macronistes à l’extrême droite
Des salariés supplémentaires devront-ils travailler le 1er mai prochain ? Ce n’est pas exclu. Avec la procédure accélérée choisie par le gouvernement pour ce texte, une seule lecture par chambre suffit à l’adoption de la proposition de loi. Ainsi, si elle est adoptée le 10 avril par l’Assemblée nationale sans amendements, elle pourrait techniquement bénéficier d’une promulgation et d’un décret d’application avant le 1er mai 2026. À l’inverse, si des amendements sont intégrés, les textes issus des deux chambres du Parlement nécessiteront une commission mixte paritaire qui renverrait la validation d’un texte harmonisé à après le 1er mai 2026.
Reste à savoir si les députés l’entérineront. Et, sur ce point, les débats en commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale en janvier dernier laissent entrevoir une adoption très probable. En plus du soutien des groupes Les Républicains et Renaissance, qui ont inscrit ce texte dans leur niche parlementaire, le gouvernement pourra compter sur ses alliés du groupe Horizons, ainsi que le MoDem qui déclarait « saluer cette initiative » et qu’il « voterait cette proposition de loi de bon sens » lors de la séance en commission. De plus, le Rassemblement national et son allié de l’UDR n’ont pas fait mystère de leur soutien à l’initiative.
L’extrême droite soutiendra également la proposition de loi dans la niche parlementaire macronistes. Le député ciottiste Éric Michoux y voyait même, pendant la séance en commission, une occasion de revanche sur les « gauchos » accusés de « détruire la valeur travail » et de « n’aimer ni le travail ni les travailleurs ». Quant au Rassemblement national, il a affirmé plus sobrement ce jour-là qu’il voterait la proposition de loi en l’état.
Mobilisation syndicale express
Malgré le consensus du camp présidentiel à l’extrême droite, les syndicats ne veulent pas s’avouer vaincus d’avance. En plus du courrier à l’ensemble des députés dont ils se sont fendus pour les exhorter à ne pas « remettre en cause plus d’un siècle d’histoire sociale et de conquêtes collectives », ils font la promotion du site Alloparlement auprès des salariés afin qu’ils interpellent leur député pour qu’il ne valide pas le texte. De plus, la CGT, la FSU et Solidaires appellent à un rassemblement devant l’Assemblée nationale le 10 avril à partir de 8 h 30.
À côté des actions en direction des parlementaires, plusieurs mobilisations ont été lancées. En Côte-d’Or, la CGT a organisé un rassemblement vendredi dernier à Beaune devant la permanence du député Rassemblement national, favorable à l’extension du travail le 1er mai. À Saint-Étienne, les syndicats CFDT, CGT, FO, FSU, CFE-CGC, Unsa, Solidaires, et CNT appellent à un rassemblement le 10 avril à midi sur la place Jean-Jaurès. La CGT a fait de même dans l’Aveyron, à Rodez et Millau le mardi 7 avril.
À Amiens, ce sont une cinquantaine de salariés de l’équipementier automobile Valeo qui ont débrayé mercredi dernier pour protester contre l’organisation du travail des équipes de nuit, à l’occasion du 1er mai. Une illustration grandeur nature de l’intérêt du patronat pour une multiplication des exceptions au 1er mai obligatoirement chômé.
