Malgré « un acharnement politique », la subvention aux librairies finalement votée à Paris

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D’abord rejetée par le Conseil de Paris en novembre, une subvention à 40 librairies indépendantes a été adoptée ce 18 décembre. Parmi elles, Violette and Co, victime de nombreuses attaques, et radiée des projets soutenus par la Région.

par Rozenn Le Carboulec

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« Vous passez votre temps à dénoncer la cancel culture, mais c’est vous qui pratiquez la censure ! » Sous les invectives des élus de droite auxquels il s’adresse, Ian Brossat, coprésident du groupe communiste au Conseil de Paris, a défendu avec d’autres, ce jeudi 18 décembre, le vote d’une subvention à 40 librairies indépendantes de la capitale.

Ce projet de délibération, prévoyant des investissements d’un total de 482 000 euros pour l’accessibilité, la transition énergétique et l’attractivité de 40 librairies parisiennes, a été rejeté lors du précédent conseil municipal. Le groupe Changer Paris (droite), coprésidé par la ministre de la Culture Rachida Dati, s’y était alors opposé au prétexte que l’une des 40 structures, la librairie lesbienne et féministe Violette and Co, avait mis en vitrine un livre qualifié d’« antisémite » par l’opposition. En l’occurrence, un ouvrage illustré par le Sud-Africain Nathi Ngubane, intitulé From the River to the Sea (« de la rivière à la mer »). Un slogan phare des mobilisations de solidarité avec les palestiniens, repris par le Hamas au tournant des années 1990, et décrit par certains comme un appel à la destruction de l’État d’Israël. « Un prétexte », balaie Ian Brossat, qui accuse la droite, lors de ce conseil municipal houleux, « d’avancer main dans la main avec l’extrême droite qui s’attaque aux librairies parisiennes ».

Pointant une certaine « lesbophobie » des opposants, l’élue écologiste Alice Coffin a rappelé que ce livre, comme d’autres attaqués, « n’a fait l’objet d’aucune procédure judiciaire ». « Vous qui brandissez la République pour justifier votre vote, vous agissez comme des hors la loi ! », a-t-elle accusé. « Lorsqu’un livre est frappé d’antisémitisme, de racisme, d’homophobie, il est retiré des ventes. C’est le rôle de l’État et de la ministre de la Culture. Or nous attendons toujours la présence de cette dernière sur le sujet », a abondé Nicolas Bonnet Oulaldj, adjoint à la mairie de Paris en charge du commerce, pointant l’absence de Rachida Dati.

L’élu Les Républicains Aurélien Véron a demandé un vote dissocié, assurant vouloir « soutenir pleinement les librairies indépendantes », tout en refusant que « l’argent public soit versé à la librairie Violette and Co », qui, selon lui, « continue à promouvoir des ouvrages antisémites ». Dont acte : un premier scrutin a acté le vote d’une subvention à 39 librairies, avec 139 voix pour (soit l’unanimité). Un second vote a concerné uniquement la subvention à la librairie Violette and Co, là aussi adoptée, à 90 voix pour et 49 contre.

« On s’attendait à avoir des soucis »

Une victoire en demi-teinte, tant Violette and Co, et avec elles d’autres librairies un peu partout en France, font les frais de ces attaques depuis plusieurs mois. « On s’attendait à avoir des soucis, on se demandait simplement sur quel sujet ça tomberait », confie Lu, co-gérante de la librairie. De premiers signaux alertaient en ce sens dès l’ouverture du lieu, en 2023 : « Le groupe Changer Paris avait déjà pris la parole contre le vote d’une subvention à notre librairie, cette fois-ci au prétexte qu’on faisait la promotion sur notre compte Instagram de livres qui parlaient de transidentité à destination des enfants », relate Lu. Avec ses collègues, elles dénoncent un « acharnement institutionnel et politique », qui a pris une tournure inquiétante depuis cet été.

La devanture de la librairie Violette and Co, lesbienne et féministe.
© Rozenn Le Carboulec / Basta!

Début juillet 2025, la vitrine de Violette and Co a été taguée à l’acide, comme plusieurs autres librairies ciblées elles aussi en raison de leur soutien au peuple palestinien. « Ça coûte aussi cher de poncer la vitrine que de la changer. Dans notre cas, cela a coûté plus de 10 000 euros, heureusement pris en charge partiellement par notre assurance, mais toutes les librairies n’ont pas cette chance », rapporte Lu. Début août, cinq femmes agressives rentrent dans la librairie pour s’en prendre à plusieurs ouvrages sur la Palestine. Des attaques verbales se multiplient également sur certains réseaux sociaux, l’élu Les Républicains Aurélien Véron s’en prenant à Violette and Co à plusieurs reprises sur X. S’en suivent du cyberhacèlement, d’autres tags, des appels téléphoniques insultants « qui ont aussi ouvert à la voie à des propos lesbophobes et misogynes ». Le 19 août, les librairies finissent pas déposer une plainte auprès du procureur de la République, pour « faits de dégradations volontaires, menaces et injures de la librairie-café Violette and Co ». « On n’a pas de nouvelles à ce jour », déplore Lu.

Ces nombreuses attaques ont obligé la librairie à mettre en place un protocole de sécurité. Une alarme ainsi qu’un système de vidéo-protection ont été installés. La subvention, d’abord rejetée puis adoptée par le Conseil de Paris ce 18 décembre, doit justement aider à sécuriser le lieu, en investissant dans un rideau roulant pour éviter de nouvelles dégradations. Cela permettra également d’installer un ascenseur pour les personnes à mobilité réduite. C’était sans compter l’effet boule de neige de ces campagnes de dénigrement qui, en plus du Conseil de Paris, influence la Région dirigée par Valérie Pécresse (LR).

La Région Île-de-France n’aime pas non plus les lieux LGBTQI+

Le projet de travaux d’accessibilité de l’association Violette and Co était arrivé en première place – sur 340 initiatives – dans le cadre de l’appel à projets « budget participatif handicap » de la région Île-de-France (avec plus de 2000 votes). En novembre, le nom de l’association disparaît mystérieusement de la liste. « On a reçu un courrier de la région nous disant que notre projet ne passerait pas en commission, sans explications », relate Marame Kane, cheffe de projet de l’association.

Comme affirmé dans un premier temps à Mediapart, la région répond à Basta! que « l’association Violette & Co est accueillie par la librairie du même nom qui relaie, par l’ouvrage qu’elle a mis en vitrine, des publications antisémites appelant à la haine ». Or « toute structure ou association qui prétend à une subvention de la région doit impérativement respecter la Charte des valeurs de la République et de la laïcité », ajoute la collectivité de Valérie Pécresse, confirmant que « ce dossier a été retiré de la plateforme de vote et qu’il ne sera pas soutenu ».

Un recours en justice envisagé

Marame Kane, qui assure avoir toujours tenté de maintenir un dialogue avec la région, déplore le mépris de cette dernière : « S’il n’y avait pas eu cet article de Mediapart, on n’aurait pas eu la raison de ce refus. C’est l’absence de justification qui heurte le plus », confie-t-elle, après avoir envoyé plusieurs mails à l’équipe du budget participatif et à Valérie Pécresse, restés sans réponse. Dans l’attente d’une éventuelle clarification, les travaux d’accessibilité du lieu, estimés à 55 000 euros, ont dû être abandonnés. « C’est très dommageable de s’attaquer à l’une des rares associations accueillant aujourd’hui gratuitement des collectifs LBT (lesbiens, bis, trans) et féministes », regrette Marame Kane.

Parce qu’elle redoute que cette éviction puisse créer un précédent, l’association envisage de déposer un recours devant le tribunal administratif. « On ne peut pas laisser pour lettre morte ce qui se passe aujourd’hui. Des librairies et lieux LGBT+ sont attaqués de toutes parts. Certains espaces ne sont plus financés, comme le centre LGBT de Rennes, donc on est plus que jamais vigilantes à cet accaparement de l’argent public par des forces politiques », alerte la cheffe de projet. Ce dont sont bien conscientes les élues écologistes du Conseil de Paris, parmi lesquelles Chloé Sagaspe, Alice Coffin, Fatoumata Koné, Jérôme Gleizes et Alice Timsit, qui ont également fait adopter, le 16 décembre, un amendement « relatif au soutien aux bars queer et espaces de convivialité LGBTQIA+ face aux attaques réactionnaires », d’un montant de 100 000 euros.