« On vit en direct les massacres » : face à la répression, des Iraniennes témoignent

Démocratie

Alors qu’un nouveau mouvement de contestation embrase l’Iran depuis fin décembre, la répression du régime a fait des milliers de morts. En France, des Iraniennes en exil espèrent voir émerger de cette révolte un pays libre, « sans mollahs, ni shah ».

par Elna Hartman

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« À chaque fois, on a de l’espoir, mais à chaque fois c’est un massacre. Cette fois-ci encore plus. » Maryam*, 41 ans, est iranienne. Cela fait douze ans qu’elle vit en France. Depuis, à chaque révolte dans son pays, elle espère une révolution qui chasse une bonne fois pour toutes la dictature des mollahs, qui y règne depuis 1979. Alors, quand un nouveau mouvement de contestation, parti des bazars de Téhéran et d’une situation économique désastreuse, a embrasé l’Iran fin décembre, elle a de nouveau entrevu un vrai changement.

Mais la répression du régime contre sa population est, une fois encore, meurtrière. Les chiffres de l’ONG Iran Human Rights (IHRNGO) du 19 janvier, font état d’au moins 3428 manifestantes tuées. « Ce chiffre est nettement inférieur aux témoignages oculaires », précise l’organisation. Le nombre réel est sûrement bien plus élevé.

L’agence de presse Reuters parle d’au moins 5000 personnes tuées par les forces de l’ordre – chiffre mentionné par les autorités iraniennes elles-mêmes. D’autres médias citent le chiffre de 12 000 morts, la BBC en persan celui de 20 000 morts. Au moins 26 000 personnes ont été arrêtées.

Internet étant coupé depuis le 8 janvier, il est difficile de connaître avec exactitude l’ampleur des massacres. Chaque Iranien, chaque Iranienne de la diaspora peine actuellement à respirer, souligne Maryam. Elle-même trouve difficilement le sommeil, éprouve des difficultés à se concentrer sur autre chose que sur les informations qui parviennent au compte-goutte sur son téléphone. « C’est impossible de penser à autre chose qu’à nos proches, qu’à notre pays. » Depuis vendredi 16 janvier, quelques appels parviennent à passer. Quelques minutes pour savoir qui est vivante et qui ne l’est plus.

Une femme tient un carton sur lequel il est écrit "Femme, vie, liberté". On ne voit que ses mains et ses jambes.
Pour Maryam*, « une république iranienne est possible »
©Elna Hartman

« Mes parents m’ont appelée mais c’était seulement deux minutes. Après, ça a coupé. C’est très, très angoissant, parce qu’on sait qu’ils ne peuvent tout nous dire. Et déjà, ce qu’ils nous disent, c’est très difficile. » Lors de ce bref appel, la sœur de Maryam, restée dans sa ville natale, lui a expliqué que ses parents ne sortaient plus, lui a raconté les horreurs qu’elle a vues, et qu’elle ne pensait pas voir un jour dans sa vie.

Dans la petite ville dont est originaire Maryam, des sources rapportent des massacres qui ont fait plusieurs dizaines de victimes, des arrestations arbitraires, des milliers de blessées, surtout au niveau de la tête ou des yeux, et des incursions, maison par maison, de la milice d’État, les Bassidjis. « Ma sœur était persuadée que ça allait changer cette fois-ci, mais moi, dès le début, je me suis dit que les mollahs ne lâcheraient pas le pouvoir », dit Maryam. Samedi 17 janvier, elle a rejoint le rassemblement organisé à Paris à l’appel d’organisations féministes iraniennes. « On est là parce que c’est important de se montrer solidaire avec nos proches et de montrer qu’on existe même si on est à l’étranger. » 

Hanieh*, 46 ans, est quant à elle arrivée en 2008 en France. Son mari s’y trouvait déjà depuis plusieurs années et elle a réussi à le rejoindre. Depuis, l’un et l’autre attendent des jours meilleurs en Iran pour que leur fils, qui n’a pas encore dix ans, puisse un jour découvrir le pays de ses parents.

« Je n’ai pas les mots pour décrire ce qu’il se passe en ce moment. C’est très, très inquiétant », dit-elle. Elle aussi présente à la manifestation parisienne du 17 janvier, Hanieh tient entre ses mains une pancarte avec une photo. Celle de Neda Agha-Soltan, une jeune femme tuée d’une balle dans la tête en 2009, probablement par un milicien Bassidji. « L’histoire se répète encore et encore. Et là, je pense que c’est de pire en pire. Maintenant on vit en direct tous les massacres, et des massacres qui sont d’une ampleur que je n’avais pas du tout imaginée. »

Une femme aux cheveux courts et gris vue de dos au milieu d'un rassemblement.
Aujourd’hui, « l’Iran est une prison à ciel ouvert », dit Hanieh, en France depuis huit ans.
©Elna Hartman

Depuis la révolution de 1979, qui a vu la chute du dernier shah d’Iran, la République islamique mise en place par l’ayatollah Khomeini se maintient au pouvoir en réprimant toute opposition dans le sang. Régulièrement, les Iraniennes et les Iraniennes descendent dans la rue, et font face à la violence de l’État.

En 2009, la population protestait contre des « élections volées » qui avaient donné le président Mahmoud Ahmadinejad gagnant. Pendant ce mouvement, Neda était devenue un symbole des crimes du régime. En 2022, c’est Mahsa Jina Amini, jeune femme kurde iranienne de 22 ans, qui a est assassinée par la police des mœurs pour une mèche de cheveux qui dépassait de son voile, reprend Hanieh. Sa mort a déclenché, durant quatre mois, une vague de protestations, aux cris de « Femme, vie, liberté », suivie d’une répression sanglante, faisant des centaines de morts.

« Aujourd’hui, c’est important de se rassembler derrière le slogan “ni mollah ni shah”, parce que, si le fils du shah revient après avec une monarchie, combien de temps il va nous falloir encore pour le renverser ? , reprend Hanieh. On veut une démocratie à Paris comme à Téhéran. »

Elle raconte ses réveils à 3 heures du matin pour suivre les informations, les nuits blanches à tenter d’appeler sa famille toujours en Iran, les images de tueries tournées dans sa ville natale et publiées sur les réseaux sociaux. « Je suis née là-bas, je connais ces gens. Aujourd’hui, je pense que tous les Iraniens et toutes les Iraniennes sont en deuil, sans distinction. Car le régime tire à balles réelles dans la rue et sur tout le monde. Avec Internet coupé, l’Iran est une prison à ciel ouvert en ce moment. Et quand le régime coupe Internet, c’est pour cacher ce qu’il ne veut pas qu’on voit. »

Si les images des massacres qui filtrent malgré tout du pays lui « tordent le ventre », Hanieh ne pense pas qu’une intervention des États-Unis pourrait stopper ces tueries. « Je ne vois pas en quoi une puissance étrangère qui envahit un pays pourrait être quelque chose de positif. » L’intervention militaire est pourtant plébiscitée par le fils du dernier shah d’Iran, Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis depuis 1979, et par une partie de ses soutiens. Mais pour Hanieh, « la révolution part de l’intérieur, pas de l’extérieur ».

*Prénom modifié.