Personnel « révolté », passagers « choqués » : des veaux vivants transportés par bateau en Normandie

ÉcologieAgriculture

La compagnie Brittany Ferries transporte entre l’Irlande et la France de jeunes bovins vivants pour le compte de l’agriculture intensive. Des deux côtés de la Manche, des associations dénoncent cette pratique, au nom du bien-être animal.

par Guy Pichard

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« Il faut venir sur le parking, c’est terrible de les entendre meugler dans leur camion et parfois même en plein soleil. » Jean* [1] travaille pour la compagnie de transport maritime Brittany Ferries et souhaite rester anonyme. Depuis le mois de mars, son employeur a de nouveaux passagers sur ses bateaux qui font la liaison entre Rosslare, en Irlande, et Cherbourg, dans la Manche : des veaux, transportés par centaines, très jeunes, certains non sevrés.

Jean ne travaille pas directement sur la seule ligne de la compagnie concernée par cette pratique. Mais cet employé a assisté à plusieurs « déchargements » des animaux dans le port normand. « Personnellement, je ne suis pas fou de joie de voir le trafic de viande vivante, confie-t-il. Je sais que les veaux sont dirigés vers Montebourg [à une vingtaine de kilomètres de Cherbourg, ndlr] où il y a un hangar pour les faire sortir des camions et les abreuver, avant de repartir ailleurs. »

Des personnes debout dans un champs tiennent une banderole sur laquelle il est écrit "Animaux Vivant, stop aux longs transports".
Le 21 juin 2025, le rond-point des Mielles à Cherbourg.
©Guy Pichard

La compagnie maritime bretonne n’est pas la seule à transporter des animaux vivants, mais elle se trouve aujourd’hui dans le viseur de plusieurs associations. Car il s’agit là d’une reprise de cette activité, après une pause d’une trentaine d’années. La Brittany Ferries répond ici à une logique de marché de l’agro-industrie, quitte à transporter des veaux à peine séparés de leur mère pour une nuit entière de bateau, pour être envoyés ensuite à l’engraissage, par camion à l’autre bout de l’Europe.

Une pratique interdite en Grande-Bretagne

En 2019, plus de 14 000 moutons sont morts lors du chavirage d’un cargo au large du port de Midia, en Roumanie. En 2021, 2600 jeunes bovins sont abattus après trois mois de traversée et d’errance en Méditerranée. Le cargo et son chargement avaient été refoulés de leur port de destination en Turquie et de tous les autres ports de la région.

Quand le transport d’animaux vivants pour l’agriculture fait la une de la presse, c’est souvent à l’occasion de tels drames. Ce commerce invisible est pourtant globalement en augmentation à l’échelle mondiale – porté par une demande en viande en hausse dans les pays émergents, et des prix qui augmentent eux aussi. Certains pays ont en revanche mis un frein à cette pratique ces dernières années.

Un camion duquel on aperçoit des bovins. Un homme le prend en photo.
Ce jour-là, un seul camion transportant de jeunes bovins est sorti du ferry.
©Guy Pichard

La Nouvelle-Zélande a mis fin à l’exportation d’animaux vivants par la mer depuis 2023 ; l’Australie compte faire de même en 2028. Au Royaume-Uni, depuis le 1er janvier 2025, l’exportation d’animaux vivants destinés à l’élevage ou à l’abattage est également interdite. C’est une première en Europe. Mais la pratique reste autorisée dans l’Union européenne.

« La Royal Society Society for the Prevention of Cruelty to Animals [Société royale pour la prévention de la cruauté envers les animaux, ndlr] a commencé à faire campagne sur le transport d’animaux vivants dans les années 1880, mais il s’agissait alors principalement de chevaux envoyés vers la Belgique et les Pays-Bas », explique à Basta! David Bowles, responsable des affaires publiques et des campagnes au sein de cette organisation, la première organisation pour le bien-être animal fondée au monde.

« Interdire les exportations d’animaux vivants aurait été impossible tant que nous étions membres de l’Union européenne, en raison des règles du marché unique régissant le libre-échange », ajoute l’homme. Aujourd’hui, l’Angleterre, l’Écosse et le Pays de Galles sont concernés par cette interdiction d’export, mais l’Irlande du Nord est exemptée au nom de sa frontière terrestre avec la République d’Irlande, membre de l’UE, et qui exporte massivement des veaux par la mer.

Le rôle des quotas laitiers

« Cette industrie existe depuis des décennies, mais elle s’est vraiment développée après la suppression des quotas laitiers en 2015, détaille Caroline Rowley, directrice de l’ONG irlandaise Ethical Farming Ireland. L’industrie laitière irlandaise a explosé, mais personne n’a réfléchi aux centaines de milliers de veaux mâles laitiers que cela produirait. Près de 1,5 million de veaux laitiers naissent chaque année chez nous, dont la moitié sont des mâles de peu de valeur. » En conséquence, le pays exporte de plus en plus ces très jeunes bovins vers le continent européen via la voie maritime. « Ironiquement, les Irlandais refusent de manger du veau parce que c’est cruel, mais envoyer ces animaux sur de longs trajets vers des fermes de veaux aux Pays-Bas, cela semble acceptable… » déplore Caroline Rowley.

Des veaux débarqués en Normandie

Samedi 21 juin, vers 13 heures, un ferry accoste au port de Cherbourg. Malgré la canicule, cinq associations occupent le rond-point où passent tous les véhicules sortant du navire. Une cinquantaine d’activistes agitent leurs drapeaux aux couleurs des organisations CIWF [Compassion in World Farming, ndlr] France, L214, Welfarm, Quatre Pattes ainsi que la Fondation Brigitte Bardot. Toutes se mobilisent depuis des mois et visent une entreprise en particulier : la Brittany Ferries. Un rassemblement avait également lieu la veille à Cork, en Irlande, un lieu de passage important pour les ferries.

L’entreprise française est détenue majoritairement par une holding créée par des coopératives agricoles bretonnes, à 10 % par la chambre de commerce et d’industrie de Bretagne et 12 % par la multinationale CMA-CGM. La reprise, il y a quelques mois à peine, du transport d’animaux vivants par la Brittany Ferries s’est fait remarquer. « Pendant des années, la Brittany Ferries était contre cette pratique, ils ont changé leur politique et en tant qu’employé nous ne pouvons que subir la chose », regrette Thomas Favrel, délégué syndical CGT au sein de l’entreprise.

Un homme avec une écharpe rouge en travers de la poitrine sur laquelle ose trouve le blason de la Normandie regarde l'objectif. Derrière, dans un champs, un groupe de personne tiennent des lettres qui forment le mot « Brittany Ferries ».
Pour Guillaume Hédouin, conseiller régional écologiste de Normandie, le transports maritime d’animaux vivants est lié à un modèle d’agriculture « hors sol ».
©Guy Pichard

Au-delà du personnel de l’entreprise, certains passagers sont aussi décontenancés de côtoyer de jeunes bovins durant leur voyage. « J’ai découvert que je voyageais sur le ferry en compagnie de bébés veaux vivants, entassés sur deux étages dans un camion, qui ont hurlé durant toute la traversée de plus de 15 heures, témoigne un passager. Leur camion était placé sur le pont, juste à côté des machines qui faisaient un bruit terrible et pourtant on entendait leurs cris de détresse. Le personnel navigant questionné était révolté et les passagers choqués. »

Contactée par Basta!, la Brittany Ferries a fait savoir par son service communication qu’elle ne souhaitait « faire aucun commentaire ».

Des conditions illégales ?

Les compagnies irlandaise Irish Ferries et suédoise Stena Line pratiquent aussi le transport d’animaux vivants dans la Manche. « Environ 200 000 veaux non sevrés sont exportés d’Irlande chaque année, la majorité d’entre eux sont envoyés aux Pays-Bas où ils finissent dans des fermes de veaux où ils ne sortent jamais, déplore Caroline Rowley, de l’ONG Ethical Farming Ireland. Nous travaillons beaucoup avec les ONG, Eyes on Animals pour les Pays-Bas, et L214 en France, avec qui nous avons participé à des suivis de camions jusqu’aux fermes de veaux », ajoute-t-elle.

Avant d’être débarqués sur le continent, les animaux subissent une très longue traversée, d’au moins 15 heures, et jusqu’à 18 heures, pendant laquelle ils ne sont pas nourris ni même abreuvés. « C’est une situation moralement inacceptable et en violation de la loi européenne, dénonce Emma Fourreau, eurodéputée (La France insoumise). En regardant les textes et notamment le règlement de 2005 [« relatif à la protection des animaux pendant le transport et les opérations annexes », ndlr], il faut pour les veaux non sevrés une pause d’une heure après neuf heures de trajet pour être alimentés et abreuvés. Là, on parle de voyages qui durent plus de 15 heures en mer, sans compter les temps d’attente avant et après pour le chargement et le déchargement. »

Une jeune femme regarde l'objectif, un groupe de personnes en t-shirt orange est visible dans le fonds dans un champs.
« Nous ne sommes pas contre le transport d’animaux mais contre le transport de longue durée », dit Marie Waniowski, chargée de campagne à l’association Quatre Pattes.
©Guy Pichard

Originaire de Normandie, la députée européenne s’était déjà rendue à Cherbourg pour la première manifestation des ONG à ce sujet, le 7 avril 2025. « Nous ne sommes pas contre le transport d’animaux, mais contre le transport de longue durée, explique depuis Cherbourg Marie Waniowski, chargée de campagne à l’association Quatre Pattes. Nous souhaitons qu’il soit remplacé par le transport de viande, par exemple. Il serait nécessaire d’aller également vers un meilleur maillage d’abattoirs. Si ces animaux sont transportés si loin, c’est à cause de l’intensification de l’élevage et de la spécialisation des régions en Europe. »

Aussi différentes soient-elles, les cinq associations présentes sur le rond-point des Mielles à Cherbourg le 21 juin ont toutes exprimé leur volonté de faire pression sur la compagnie bretonne pour qu’elle cesse ces transports, et plus généralement pour interdire le transport long d’animaux vivants, avec une attention particulière aux veaux non sevrés.

« Un groupe de députés dont je fais partie demande une législation beaucoup plus stricte, et notamment l’interdiction du transport d’animaux vers les pays tiers, continue Emma Fourreau. Le règlement européen est en cours de révision, c’est un moment où nous pouvons nous mobiliser. » Guillaume Hédouin, conseiller régional écologiste de Normandie, souligne quant à lui que « la mondialisation fait partir les animaux d’Irlande pour les emmener en Hollande ou en Espagne, afin de les alimenter là-bas avec probablement du soja qui arrive d’Amérique du Sud. Cela montre comme ce modèle d’agriculture est hors sol. »

Notes

[1Le prénom a été modifié.