Pourquoi les renseignements allemands classent l’AfD « mouvement extrémiste »

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Le parti allemand d’extrême droite AfD a été classé « mouvement extrémiste » par les renseignements intérieurs d’Allemagne. Sur quels éléments se base cette décision, qui a relancé le débat sur une interdiction de la formation politique ?

par Rachel Knaebel

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Le renseignement intérieur allemand a classé, le 2 mai, l’ensemble du parti d’extrême droite allemand Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland), AfD, comme un mouvement « extrémiste de droite avéré ». Auparavant, des sections régionales et la section jeune du parti avaient déjà connu le même sort. Cette qualification autorise une surveillance plus poussée du parti par les renseignements, alors que l’AfD a récolté plus de 20 % des voix aux législatives anticipées de février. Il y est arrivé en deuxième position, derrière les conservateurs.

Les renseignements n’ont pas rendu publique l’expertise qui les a poussés à cette décision. Mais l’AfD a intenté un recours et ainsi obtenu le 9 mai l’accès au document. Celui-ci a ensuite fuité dans la presse. Le 13 mai, l’expertise complète a été publiée par plusieurs médias. Il s’agit d’un PDF de plus de 1000 pages, scannées, en tête desquelles il est écrit « à usage interne uniquement ».

Les renseignements y exposent leur méthode, et examinent point par point ce qui fait ou pas de l’AfD un parti dangereux pour la démocratie et l’ordre constitutionnel allemand (le nom allemand des renseignements intérieurs est « office de protection de la constitution »). Y sont étudiés le positionnement de l’AfD quant au nazisme, les positions et déclarations xénophobes, racistes, hostiles aux musulmans et antisémites des représentants du parti ; les tendances à la violence ; la relation au mouvement identitaire, entre autres.

Xénophobie et islamophobie

« Ce qui est nouveau, c’est l’abondance de preuves , note le média allemand d’investigation Correctiv, qui a publié la semaine dernière une analyse approfondie de cette expertise. Il y a quelques années, les renseignements intérieurs voyaient encore dans l’AfD des forces modérées qui pourraient prendre leur distance avec les idées anticonstitutionnelles. Ça ne s’est pas produit. Au contraire, les renseignements concluent qu’il n’y a actuellement plus de forces notables au sein du parti qui souhaiteraient revenir à une ligne conservatrice de droite », pointe le média.

Selon les renseignements, l’AfD défend aujourd’hui des idées clairement hostiles au musulmans, et estime que les personnes issues de l’immigration seraient des Allemands de « seconde zone ». Ces deux points sont en contradiction avec la loi fondamentale allemande, selon laquelle tous les citoyens et citoyennes sont égaux, indépendamment de leur religion, de leur couleur de peau ou de leur origine, appuient les renseignements.

Par ailleurs, il existe un « fort soupçon » d’hostilité de l’AfD à l’égard de la démocratie. L’AfD relaie le récit selon lequel l’Allemagne serait dirigée de l’extérieur, par exemple par les États-Unis ou les « élites mondiales ». Les politiciens d’autres partis sont parfois traités avec mépris, considérées comme des « marionnettes » de puissances étrangères. « De telles déclarations sont considérées comme antidémocratiques, car elles visent à saper la confiance dans la démocratie », souligne Correctiv.

Une expertise basée sur des déclarations publiques

Les renseignements semblent baser l’essentiel de leur analyse sur des déclarations publiques de responsables de l’AfD. « L’expertise ne cite pas de sources secrètes, mais renvoie en grande partie à des contributions Facebook et X, des vidéos YouTube, des interviews et des livres », ajoute le média. Les renseignements intérieurs montrent par exemple comment les élus de l’AfD utilisent le terme de « remigration » – qui renvoie à l’expulsion du territoire d’une partie des habitants, personnes immigrées, d’origine étrangère, et au-delà – dans leurs sections locales ou régionales, sur les réseaux sociaux, dans les débats télévisés et dans leur magazine destiné aux membres.

Ils concluent que le parti fait usage de cette expression pour exiger « l’expulsion systématique de certains groupes de population ». L’AfD a même intégré le terme « remigration » dans son programme électoral pour les dernières législatives. En 2024, plusieurs tribunaux allemands ont qualifié le concept de « remigration » d’« anticonstitutionnel » et contraire à la dignité humaine.

Des manques sur les tendances violentes de l’AfD

Pour Correctiv, il manque plusieurs éléments à l’expertise. « Les renseignements écrivent que l’expertise n’a pas la prétention d’être complète. Mais deux thèmes sont abordés de manière remarquablement succincte, remarque le média. D’une part, les fantasmes de violences et de renversement de l’ordre existant qui ont cours au sein du parti, et les influences étrangères sur l’AfD d’autre part. »

Correctiv rappelle les multiples révélations des dernières années sur des liens entre des acteurs de l’AfD et des services de renseignement étrangers. Plusieurs médias ont ainsi mis en lumière les liens de proches de l’AfD avec les autorités russes. L’an dernier, un officier de l’armée allemande et membre de l’AfD a par exemple été condamné à de la prison pour avoir transmis des informations militaires sensibles à la Russie. Le parquet allemand accuse par ailleurs un ancien collaborateur d’un député AfD d’espionnage au profit de la Chine. « L’expertise des renseignements n’aborde pas ce sujet », déplore Correctiv.

Nouvelles manifestations pour une interdiction de l’AfD

Quelles conséquences peut avoir ce classement de l’AfD comme mouvement extrémiste ? Avant toute chose, un tribunal administratif doit décider, à la suite du recours intenté par l’AfD, si les renseignements ont bien le droit de classer le parti comme extrémiste. Ensuite, même si la qualification est confirmée, elle n’implique pas une interdiction du parti. Mais « sur le plan politique, l’expertise a déjà eu des conséquences », écrit Correctiv.

À l’automne, l’Allemagne discutait d’une possible procédure d’interdiction du parti d’extrême droite. Le débat avait été suspendu par l’annonce des législatives anticipées. La décision des renseignements l’a relancé, alors que l’AfD compte aujourd’hui 151 députés au Parlement allemand et quinze au Parlement européen, où il fait alliance avec Reconquête (le parti d’Éric Zemmour), le parti d’extrême droite polonais Confédération, ainsi que quelques élus bulgares, tchèque, lituanien ou hongrois.

Selon un sondage publié le 10 mai, une majorité de personnes seraient aujourd’hui favorables à une interdiction de l’AfD en Allemagne. Le 11 mai, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à travers l’Allemagne pour une interdiction de l’AfD.

Même si elle était lancée, une telle procédure (à l’initiative d’une des chambres du Parlement ou du gouvernement) prendrait probablement plusieurs années. C’est la Cour constitutionnelle fédérale qui devrait en fin de compte trancher. Mais, déjà, « le traitement des membres de l’AfD dans la fonction publique et le retrait des permis de port d’armes pour les membres de l’AfD font également l’objet de nouvelles discussions », note Correctiv.