Prosulfocarbe : deux tiers des fruits et légumes contaminés dans des jardins potagers

ÉcologiePesticides

Un pesticide très volatil, le prosulfocarbe, contamine les potagers des particuliers selon des analyses citoyennes menées dans le Loir-et-Cher. Une pollution généralisée est redoutée alors que 20 % des ménages consomment des aliments de leur jardin.

par Sophie Chapelle

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

« Combien de potagers contaminés sans que les gens le sachent ? » Voici ce que confiait à Basta! en 2023 un agriculteur bio qui a vu ses récoltes de sarrasin polluées par le prosulfocarbe. Sa crainte était fondée. Des résultats d’analyses publiés ce 22 janvier par le Groupement des Agriculteurs Bio du Loir-et-Cher (GABLEC) révèlent une contamination par le prosulfocarbe des jardins potagers de particuliers.

Selon cette étude, deux tiers des échantillons de fruits et légumes testés dans les potagers de résidents volontaires en zones urbaines et rurales, sont contaminés. Dans 40% des échantillons testés, les taux dépassent les limites maximales en résidus (LMR) autorisées pour la commercialisation. Pour la FNAB (Fédération nationale de l’agriculture biologique) et l’association Générations Futures, qui co-publient l’étude, « ces données confirment une pollution environnementale que nos organisations dénoncent sans succès depuis des années ».

Des productions agricoles détruites en cas de contamination

Le prosulfocarbe est l’herbicide le plus vendu en France après le glyphosate, mais son nom est loin d’être aussi connu. Son utilisation a beaucoup augmenté ces dernières années avec 6326 tonnes achetées en France en 2023. Selon un rapport de l’INRAE, il est utilisé sur la moitié des surfaces en blé tendre et deux tiers des surfaces de pommes de terre. Au total, les surfaces avec des cultures traitées au prosulfocarbe représentent 7,6 millions d’hectares en France.

L’une des caractéristiques du prosulfocarbe est son extrême volatilité, c’est-à-dire sa très forte dispersion dans l’air. Des travaux suggèrent que le prosulfocarbe puisse parcourir « de longues, voire très longues distances après évaporation » souligne l’Anses. « De nombreuses études ont montré que le prosulfocarbe est capable de parcourir plusieurs kilomètres dans les airs, contaminant des cultures et des jardins pourtant très éloignés des zones de traitement » précise Générations Futures.

Ces dernières années, des agriculteurs bio se sont retrouvés contraints de détruire leurs cultures sans être indemnisés, précisément parce que leurs parcelles étaient contaminées par le prosulfocarbe. Une limite maximale de résidus (LMR) est en effet fixée à 0,01 mg/kg pour le prosulfocarbe. Sitôt que cette limite est dépassée, le produit devient impropre à la commercialisation et voué à la destruction, que les cultures soient en bio ou non. Selon la FNAB, « le préjudice pour la seule filière du sarrasin bio s’élève probablement à plusieurs millions d’euros ces dix dernières années, avec un coût moyen par contamination estimé à 10 000 euros ».

Une famille sur cinq consomme des légumes de son jardin

En 2025, au moins 20 producteurs (bio et conventionnels) sur le Loir-et-Cher ont été concernés par la destruction de lots. Face au manque de données publiques sur l’exposition des potagers privés, le Groupement des Agriculteurs Bio du Loir-et-Cher (GABLEC) a décidé d’effectuer des analyses de fruits et légumes dans des jardins de particuliers.

Vingt-cinq volontaires ont répondu à l’appel. Le prosulfocarbe a été retrouvé dans dix échantillons sur quinze. Dans six échantillons, la limite maximale de résidus (0,01 mg/kg) a été dépassée dans des pommes, raisins et poireaux. « Les jardiniers amateurs concernés par ces dépassements de LMR ont donc consommé des fruits ou des légumes auto produits contenant des concentrations de prosulfocarbe qui auraient interdit leur commercialisation par des professionnels » alertent les organisations à l’initiative du rapport. « Il y a tout lieu de penser que la situation est comparable dans tous les départements où le prosulfocarbe est très utilisé, voire pire dans certaines zones. »

Alors que 20 % des ménages consomment des légumes et des fruits issus de jardins privés, selon une étude de l’Insee de 2017, les organisations réclament qu’une étude nationale de contamination par le prosulfocarbe des fruits et légumes auto-produits soit réalisée dans les meilleurs délais. En octobre 2023, la Commission européenne a décidé de proroger l’autorisation au niveau européen du prosulfocarbe jusqu’au 31 janvier 2027.