« On a un rapport extrêmement ambigu aux énergies renouvelables en France »

ÉcologieClimat

Bruno Retailleau vient de demander l’arrêt des subventions à l’éolien et au photovoltaïque. Mi-juin, le RN et la droite ont fait voter un moratoire sur les énergies renouvelables. « Le signal est désastreux », alerte le chercheur Andreas Rüdinger.

par Rachel Knaebel

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 Basta! : L’Assemblée nationale a adopté, avec les voix de la droite et du Rassemblement national, un moratoire sur les énergies renouvelables le 19 juin. Finalement, l’ensemble de la proposition de loi de programmation énergétique qui aurait contenu cet amendement a été rejeté. Malgré tout, que signifie ce vote d’une suspension de tous les projets éoliens et solaires pour la transition énergétique en France, alors que les conséquences du réchauffement se manifestent de plus en plus ?

Andreas Rüdinger : On ne s’attendait pas à ce vote. Ce texte a connu une crise de légitimité avant même son arrivée à l’Assemblée nationale. Le Sénat s’est approprié la question. Puis, quand le texte est arrivé devant les députés, le gouvernement a affirmé que ce texte était plus une façon de « prendre la température » et que les vraies décisions allaient être prises par décret. Résultat : on s’est retrouvé avec une proposition de loi arrivant dans une Assemblée nationale déserte, signe du désintérêt des parlementaires.

Cela tranche beaucoup avec les débats sur la loi climat et résilience de 2021 ou sur la loi climat énergie de 2019 : la fréquentation était nettement plus élevée et il y avait eu des débats plus sérieux. Là, les députés ont fait défaut, malgré le fait que cela restait une loi potentiellement très impactante pour l’avenir du code de l’énergie.

Profitant de l’absence des autres députés, ceux RN ont fait de ces discussions une plateforme pour leur vision politique. Et ils ont élargi la fenêtre de ce qui est concevable sur la question de l’énergie, comme ils l’avaient fait sur la question de l’immigration, en injectant des énormités dans le débat, tout en obligeant les autres à se positionner dessus. Cela a abouti à la reconnaissance d’idées qui, jusque-là, était jugées complètement taboues, comme de décider un moratoire sur l’énergie solaire et éolienne. Même si au final, la loi a été rejetée, les dégâts sont là.

Les énergies renouvelables représentent une des branches économiques les plus porteuses aujourd’hui en termes de création d’emplois et d’investissements. Le message qu’on envoie aux investisseurs français et étrangers avec ce moratoire, c’est qu’il faudra y réfléchir à deux fois avant de lancer des projets en France. Parce que si ça s’est passé comme ça aujourd’hui, qu’arrivera-t-il en 2027 ? Le signal est désastreux.

Comment expliquez-vous que les énergies renouvelables soient devenues la bête noire de l’extrême droite et d’une partie de la droite ?

La question des énergies renouvelables, et des éoliennes en particulier, est devenue un totem pour l’extrême droite et une grande partie de la droite républicaine. Cette opposition se fonde notamment sur l’idée qu’installer des énergies renouvelables électriques ne sert à rien en France, puisqu’on a déjà l’électricité la plus décarbonée, grâce au nucléaire et à l’hydro-électricité.

Malgré tout le bien que Jean-Marc Jancovici [ingénieur spécialisé dans les questions d’énergie et de climat, ndlr] a fait à la prise de conscience concernant l’urgence climatique en France, son influence dans la diffusion de ce narratif et de l’idée d’un moratoire sur les énergies renouvelables est aujourd’hui de plus en plus critiquée dans certains cercles d’experts [voir la réponse de Jean-Marc Jancovici sur cette question dans cet article de Mediapart du 24 juin 2025].

Or, cet argument ne tient plus aujourd’hui : pour atteindre nos objectifs climatiques, il faut réduire à marche forcée l’utilisation des énergies fossiles polluantes et importées. Et pour y arriver, il faut consommer moins et consommer mieux. L’électrification des usages permet d’allier les deux : mieux, parce que l’électricité est décarbonée et produite localement. Moins, parce que les pompes à chaleur consomment trois fois moins qu’une chaudière au fioul ou au gaz et qu’un véhicule électrique est bien plus efficace qu’un véhicule thermique.

L’électrification massive des usages dans l’industrie, les bâtiments, la mobilité impliquera une forte hausse de notre consommation d’électricité. Et pour y faire face, il faut développer la production d’électricité renouvelable, les nouveaux réacteurs nucléaires n’étant disponibles que vers 2037 au mieux.

Cette proposition de loi de programmation énergétique arrive à un moment où on a une conjonction de facteurs extrêmement défavorables pour l’acceptation des énergies renouvelables. Nous avons trois ans de retard dans nos politiques d’électrification de la demande en énergie. Si vous regardez les objectifs de décarbonation inscrits dans la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie, il faudrait réduire d’ici 2035 de 70 % notre consommation de pétrole, de 50 % notre consommation de gaz (par rapport à la consommation de 2021), et sortir du charbon.

Pourquoi alors un tel rejet des énergies renouvelables à l’Assemblée nationale en juin ?

Nous nous trouvions face à une conjonction de facteurs extrêmement défavorables, avec le retard sur l’électrification et le blackout en Espagne en avril. En raison du lien entre les prix du gaz et de l’électricité sur les marchés de gros, la crise énergétique de 2022 à 2024 a fait flamber les prix de l’électricité. Et on accuse un retard de plus en plus important sur la trajectoire d’électrification : là où on visait à augmenter massivement la consommation, on a assisté à l’inverse à une forte baisse durant ces trois dernières années.

Résultat : après avoir été quasiment en pénurie d’électricité en 2022, on produit trop aujourd’hui. Ce qui est absolument dramatique dans la situation qu’on est en train de vivre, c’est que chaque jour, notamment quand il fait beau et pas trop froid, on gaspille des gigawattheures d’électricité renouvelable et nucléaire. Et en revanche, on importe toujours autant de fossiles et de pétrole, pour 64 milliards d’euros en 2024.

Ce décalage entre l’offre et la demande fait dire à une majorité de députés, qu’ils soient d’extrême droite, de droite ou du centre : « Il faut réduire l’ambition sur les renouvelables tant qu’on ne consomme pas davantage. » C’est un raisonnement qui a l’air cohérent au premier abord. Sauf qu’en matière de planification énergétique, on ne peut pas juste raisonner à court terme. L’enjeu n’est pas de réduire l’ambition sur les renouvelables. Mais au contraire de rattraper le retard sur l’électrification des usages.

Un projet solaire met deux à trois ans à voir le jour, cinq à huit pour l’éolien. Si vous décidez d’un moratoire aujourd’hui, vous ne changerez rien aux déséquilibres actuels et vous risquez de pénaliser les projets qui arrivent dans quelques années. D’ici là, la consommation électrique aura peut-être nettement augmenté avec l’électrification.

Et quel rôle a joué le blackout d’avril dernier en Espagne et au Portugal dans ce rejet des énergies renouvelables ?

Dans la tête de beaucoup de politiques, le blackout espagnol a renforcé l’idée que les énergies renouvelables, c’est dangereux. Car au moment du blackout, on avait 70 % de renouvelables dans le système électrique espagnol. On sait désormais que ce blackout n’est pas dû aux énergies renouvelables. Le gouvernement espagnol a publié un rapport mi-juin qui est très clair : c’était un problème de régulation de la tension aux origines multifactorielles, impliquant des centrales à gaz qui n’ont pas répondu à l’appel, et des erreurs de gestion de la part du gestionnaire du réseau lui-même. Piloter un réseau électrique avec autant de renouvelables reste un énorme défi, mais l’Espagne côtoie des taux de 60 à 70 % d’énergies renouvelables très régulièrement en journée, tout comme le Portugal, l’Allemagne, le Danemark, la Californie et bien d’autres, et pourtant les incidents restent très rares.

Or, on a assisté en France à un ballet de pseudo-experts sur les plateaux télé et les réseaux sociaux, qui nous ont fait de grands discours pour dire que c’était à cause des énergies renouvelables, sans pour autant faire leur mea culpa derrière. Et ça a marché : l’amendement sur le moratoire sur l’éolien et le solaire mentionne explicitement ce blackout et le fait qu’il aurait été causé par les énergies renouvelables.

La droite et l’extrême droite s’opposent aux énergies renouvelables. Sur le terrain, on voit aussi des activistes écologistes qui rejettent des projets solaires et éoliens, de parcs photovoltaïques au sol, d’agrivoltaïsme. Pourquoi à votre avis ?

On a un rapport extrêmement ambigu aux énergies renouvelables en France, parce qu’on a un historique que n’a pas l’Allemagne ou la majorité des pays d’Europe. On dispose d’un mix électrique de base qui est très décarboné, avec le nucléaire. L’argument de Jean-Marc Jancovici de dire « ça ne sert à rien de remplacer du décarboné par du décarboné » fait donc sens tant qu’on n’intègre pas la contrainte d’électrification. Moins on est convaincu qu’un projet est utile et nécessaire dans sa globalité, plus on sera sensible à ses impacts divers et variés

Dans d’autres pays, comme l’Allemagne par exemple, il y a un consensus plus établi sur le besoin de développer les énergies renouvelables, car il y a un consensus sur la sortie du nucléaire, sur la sortie du charbon. Le point de départ est différent : la question n’est pas de savoir si, oui ou non, ce projet est nécessaire, mais comment le développer de la meilleure façon possible : en organisant le partage de valeur avec les acteurs locaux, en réfléchissant aux mesures de compensation environnementales, etc.

En France, on va être dans une dynamique du pour ou du contre, où chaque débat sur un projet local va être l’occasion de refaire le match entre le nucléaire et les énergies renouvelables, avec des discours souvent assez violents où il ne s’agit plus de la question du projet lui-même, mais d’un procès général de l’éolien ou des énergies renouvelables. Cette conflictualité autour des énergies renouvelables reste pourtant paradoxale : chaque nouveau sondage semble montrer qu’une très grande majorité des Français sont pour les énergies renouvelables. Et contrairement aux idées reçues, plus les gens sont proches de projets, plus ils vont être en faveur des renouvelables [voir par exemple ce sondage de mai dernier, ndlr].

Pour dépasser cette situation ubuesque, il faut qu’on arrive enfin à construire un consensus politique sur la complémentarité entre nucléaire et énergies renouvelables dans notre stratégie de décarbonation et d’électrification, tout en garantissant une meilleure appropriation des projets par les citoyens et acteurs locaux.

Et c’est possible : en Allemagne, la moitié des projets d’énergies renouvelables sont détenus par les citoyens, agriculteurs et collectivités locales, qui se sentent acteurs et bénéficiaires directs de cette transition. En France, la dynamique reste plus timide, mais on compte tout de même 420 projets citoyens, selon le mouvement Énergie partagée.