À Saint-Denis, les expulsions répétées de femmes enceintes et d’enfants sans-abri

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Des femmes et leurs enfants dorment depuis des semaines dans la rue au nord de Paris, faute de logement et d’hébergement d’urgence. Regroupées dans un collectif, elles ont récemment occupé l’université Paris-8, avant d’en être expulsées. Reportage vidéo.

par Lisa Damiano

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« Depuis combien de jours on a pas de maison, on dort dans la rue ? Les deux enfants, moi et mon mari. On ne mange pas, on ne se lave pas. On a nos bagages seulement, et de l’eau. » Ce matin du mercredi 7 mai, Dande nous parle devant sa tente, dans un campement de fortune au bord du bassin de la Maltournée, à Saint-Denis, au nord de Paris. Depuis une semaine, elle y dort avec son bébé, son fils de dix ans et un groupe d’une trentaine de femmes et d’enfants, regroupées dans le collectif Combat pour l’hébergement 93.

Comme les autres familles du campement, Dande essaie d’appeler le numéro d’urgence du 115 chaque jour pour trouver un hébergement. Mais cela fait plusieurs semaines que la famille n’a plus aucune solution. « On a eu une semaine d’hôtel et des jours par-ci par-là. On est en France depuis six mois et on a passé plus de temps dehors que dans une maison , raconte la mère de famille. En plus, je suis malade. On vient de m’opérer au ventre et ça me fait mal. Je suis très fatiguée. »

Au campement du bassin de la Maltournée, les situations comme celle de Dande sont courantes. Et les places dans les hébergements d’urgence du 115 de plus en plus rares. « Ça fait depuis février que je suis à la rue. On nous dit d’appeler le 115. Le 115 de Paris nous dit “appelle le 115 du 93”. Ils nous balancent, ils ne peuvent pas trouver de solution pour nous, dit Nadine, elle aussi membre du collectif. On est dehors avec des grossesses, avec des bébés. En ce moment, je suis enceinte. C’est pas facile dans ces conditions-là. La nuit, tu trembles même sous les draps. »

Quelques tentes plus loin, une femme, sans-abris depuis plusieurs mois, confie avoir récemment fait une fausse couche : « C’était le 25 mars. Ils ont fait toutes les analyses [à l’hôpital], ils savent pas ce qui a provoqué ça. C’est le stress, c’est parce que je suis dehors », dit-elle. « C’est à cause du froid. Les enfants sont malades, les bébés et les femmes sont malades », ajoute une autre femme du collectif debout près d’elle.

Des nourrissons sous les tentes

Les enfants qui dorment sous les tentes sont parfois des nourrissons. Le plus jeune a trois mois. Mais selon plusieurs mères de famille, l’âge des enfants n’est plus un critère de priorité auprès du 115. En plus, les rares solutions proposées par la plateforme d’accueil sont souvent temporaires, peu adaptées aux besoins des enfants et ne correspondent à leur lieu de scolarisation.

Un enfant de dos sur une poussette devant des tentes.
La fille de Sali, deux ans, dans le campement au bord du bassin de la Maltournée à Saint-Denis.
©Lisa Damiano

« Maintenant, mon bébé n’est plus un enfant. Elle a connu pleins de maisons différentes », déplore Sali. La jeune femme est enceinte de six mois et vit dans le campement avec sa fille de deux ans. Depuis qu’elle est arrivée en France il y a trois ans, elle n’a jamais connu de logement stable et n’a eu que rarement accès aux hôtels du 115.

Il y a quelques jours, le 115 lui propose un hébergement pour une semaine : « C’était à Provins, à une heure trente de Paris, puis ils m’ont transférée à Mantes-la-Jolie », retrace-t-elle. « Avant, on dormait en tente, puis dans un hôtel, puis on nous transfère encore ailleurs alors que ma fille commence à s’habituer. Elle a peur. Si le 115 me donne pas un endroit stable, je ne sais pas comment je vais faire. »

L’errance des familles sans-abri

Pour ne pas passer l’hiver dernier dans le froid ou d’hôtel en hôtel, les femmes du collectif Combat pour l’hébergement 93 ont passé plusieurs mois dans le hall de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis. Elles en ont été expulsées le 21 avril. Elles ont ensuite occupé la bourse du travail de Saint-Denis, puis un gymnase municipal, desquels elles ont été expulsées les 24 et 30 avril.

Le mercredi 7 mai, suite à la chute des températures en Île-de-France, une partie du collectif s’est rendu à l’université Paris-8, à Saint-Denis, afin d’occuper deux salles d’un bâtiment. Comme lors des occupations précédentes, le collectif demande alors l’obtention de logements stables, dignes et adaptés aux différentes situations familiales.

Dans le cas où le relogement ne serait pas possible, le collectif appelle à la réquisition d’un bâtiment par la mairie de Saint-Denis, pour les loger. Selon un militant du collectif, malgré une rencontre avec la présidence de l’université qui aurait indiqué ne pas vouloir faire appel aux forces de l’ordre et vouloir les aider à trouver un hébergement stable, les familles ont été expulsées de l’université par la gendarmerie le 10 mai à 7 heures du matin, au son d’alarmes incendies.

Sur la trentaine de personnes évacuées, onze – dont des femmes enceintes - ont été expulsées sans solution de relogement. Les autres familles ont obtenu de deux à neuf jours dans des hôtels du 115. À partir du 19 mai, si leurs recours auprès du 115 ne sont pas acceptés, toutes les femmes et les enfants devraient de nouveau se retrouver sans-abri. Le collectif a mis en place une cagnotte afin de leur financer des nuits d’hôtel.

En parallèle, le campement du bassin de la Maltournée a été évacué par la police municipale de Saint-Denis le mercredi 7 mai. Les tentes auraient été confisquées ou détruites, « sans préavis ni procédure d’expulsion légale alors que les familles occupaient le campement depuis plus de 48 heures », dénonce un militant du collectif qui souhaite rester anonyme. « Des personnes restées au campement du bassin se sont retrouvées sans tente et sans solution de logement après le passage de la police », ajoute-t-il.

Contactée par Basta!, la mairie de Saint-Denis n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant l’expulsion du campement de la Maltournée et de l’université Paris-8. L’université n’a pas non plus donné suite à notre demande d’entretien.