Zyed, Bouna, on n’oublie pas

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La mort de Zyed et Bouna, en octobre 2005, a bouleversé les quartiers populaires français, révélé les injustices subies par leurs habitants face aux violences policières, et laissé des traces profondes dans la société.

par Eros Sana

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Lundi 27 octobre, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, en mémoire de Zyed et Bouna, deux adolescents morts vingt ans plus tôt, jour pour jour, alors qu’ils fuyaient un contrôle de police.

Parmi les présents, la députée du département et vice-présidente de l’Assemblée nationale Nadège Abomangoli, le maire de la ville Olivier Klein, le journaliste et animateur Raphäl Yem, venu avec sa fille pour assumer « un devoir de transmission », des militants incontournables comme Mohamed Mechmache, Samir Mihi, Almamy Kanouté.

Un homme de dos qui porte une écharpe triclore parle devant une cinquantaine de personne debout.
©Eros Sana

Surtout, il y a la famille de Bouna Traoré. Digne, émue, fragile et forte. Diadié, son père, Siyakha, son frère, Myriam et Moussa, les cousins.

La presse, elle, était absente, à quelques exceptions près. Une absence qui confine à l’indifférence. L’indifférence est une autre forme de linceul. Elle ensevelit la douleur des mères, des pères, des frères, des sœurs, sous un épais manteau de silence médiatique et politique.

« Présomption de non-innocence »

En banlieue, on pleure ses morts dans son coin, dans un entre-soi imposé, comme si la valeur du chagrin était indexée sur le code postal de celles et ceux dont on commémore la mémoire. La même indifférence qui s’installe dans les journaux, sur les plateaux télé des chaînes d’info en continu, comme si la douleur des banlieues appartenait à un autre peuple, à une autre géographie. Comme les quartiers populaires, cette douleur est reléguée, rendue périphérique. Elle n’est pas considérée comme une douleur « nationale ». C’est peut-être là le trauma fondamental : le déni de la légitimité à souffrir.

Car de quoi parle-t-on ?

Le 27 octobre 2005, des adolescents couraient après un ballon. Parmi eux, Zyed Benna et Muhittin Altun, 17 ans tous les deux, et Bouna Traoré, 15 ans. Leurs voix devaient se mêler aux bruits du quartier, à Clichy-sous-Bois. Une scène banale. Mais un homme, alors, a vu autre chose. Il n’y a pas vu des adolescents qui jouaient, mais des personnes qui allaient cambrioler un chantier proche. Et la police prévenue les a considérés de la même manière, elle leur a imposé la même « présomption de non-innocence ».

Et la police a alors déployé tout un dispositif de répression et de violence. C’est la peur de cette violence qui a fait fuir les trois amis. Une peur spécifique, héritière d’un continuum colonial, qui habite le corps des jeunes gens de certains quartiers, majoritairement noirs et arabes.

La peur du contrôle abusif, de la garde à vue abusive, des coups, des insultes. C’est tout cela qui a poussé ces adolescents à se « réfugier » là où ils pouvaient : dans un transformateur EDF. Et c’est tout cela qui a fait dire à la radio à au moins un des policiers qui les a vus pénétrer cette enceinte dangereuse : « Je ne donne pas cher de leur peau. » Leur peau. Leur peau d’enfants noirs et arabes qui ne valaient pas qu’un fonctionnaire de l’État, censé servir et protéger, abandonne sa posture de répression pour adopter l’obligation légale d’assistance à personnes en danger.

Le trauma persiste

C’est la violence de la mort de Zyed et Bouna, la violence des circonstances de leur mort, la violence des propos proférés contre eux juste après leur disparition, la violence d’une grenade lacrymogène tirée par la police dans l’entrée de la mosquée Bilal, le 30 octobre 2005, c’est toute cette violence qui a traumatisé la France de banlieues et qui a causée les révoltes urbaines de 2005.

Mais le trauma ne s’est pas arrêté en 2005. Nous marchons sur des plaques tectoniques de douleurs superposées. Le trauma de Zyed et Bouna ne s’est jamais refermé parce que la blessure n’a jamais été suturée. Elle reste béante, et régulièrement, on y jette du sel.

Nahel Merzouk il y a deux ans, Angelo Garand en 2017, Adama Traoré en 2016, Wissam El-Yamni en 2012, Lamine Dieng en 2007, la liste est un long fleuve de deuils. Chaque nom est un écho, un rappel que la machine à broyer les vies des enfants des quartiers populaires fonctionne avec une régularité macabre et selon un scénario qui se répète : un contrôle, une course, un cri, un corps.

Après la mort, toujours l’impunité. Face aux corps que les parents, inconsolables, inhument, la justice oppose la police en corps d’exception, intouchable. Les policiers sont érigés en citoyens de premier rang quand leurs victimes des quartiers populaires sont reléguées au statut de citoyens de seconde zone.

On nous parle souvent d’une société française qui serait « archipélisée », éclatée en communautés qui ne se parlent plus, qui choisissent de se refermer sur elles-mêmes. Ce terme est un mensonge paresseux. Il n’y a pas d’îles, il y a un corps national polytraumatisé et une majorité indifférente.

Nous sommes une société polytraumatisée. La France des quartiers n’est pas un archipel d’îles en rupture. C’est le continent submergé de la République, le continent submergé par la République. Le continent des territoires non pas « perdus de la République », mais bien des territoires abandonnés par elle.
En tout cas des territoires qui portent le poids de ses contradictions. Car le traumatisme de 2005 n’était pas un accident isolé. Il était le produit d’une politique, d’une idéologie de la sécurité qui a fait des corps noirs et arabes des cibles prioritaires de la violence d’État.

Le béton n’est pas une réponse

Il était l’aboutissement d’une histoire coloniale et postcoloniale qui a permis à l’État, en 2005, de ressortir une loi sur l’état d’urgence de 1955, conçue pour la guerre d’Algérie. Ce n’est pas l’archipel qui est le problème, c’est la radiation constante d’une certaine partie de la population par les politiques publiques et les pratiques policières.

Surtout lorsque la principale réponse en termes de politiques publiques se résume à la rénovation urbaine. Rappelons tout d’abord que la rénovation urbaine n’efface pas les problèmes de chômage de masse, de discrimination à l’embauche, au logement, à l’école, de pollution et de péril sanitaire et climatique, de discrimination entre les mains de la police.

De plus, quel que soit le niveau d’investissement, on ne guérit pas de vieilles blessures avec de nouvelles façades. On ne panse pas les traumas avec du béton. Sortir des immeubles neufs de terre ne remplace pas l’espoir brisé de Zyed et Bouna qui y sont enterrés. Cela n’apaise pas les cicatrices que Muhittin porte sur son corps et dans son cœur. Non seulement le temps n’est pas un remède quand la justice est un déni, mais la dignité ne se décrète pas par des projets de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru).

Mais sous le béton des désillusions, les larmes creusent des rivières souterraines. Elles irriguent une terre d’une fertilité insoupçonnée. De cette terre amère a germé une forêt de résilience, une génération de résistance.

La langue des sans-voix

Voyez ces femmes fortes qui passent de la veillée au combat, des pleurs à la lutte. Les incroyables Ramata Dieng, Amal Bentounsi, Aurélie Garand, Awa Gueye et Assa Traoré ont politisé leur douleur, en faisant de la mort d’un frère la dénonciation d’une violence systémique de l’État. Ces sœurs survivantes ont ainsi traduit un deuil privé en exigence publique de justice. Leur démarche, leur méthode de lutte est devenue une grammaire de la dignité, désormais transmise à toute une génération.

Voyez, même ces révoltes d’il y a deux ans, ce n’était pas du chaos. Ces flammes, en plus d’avoir été allumées par la mort de Nahel, jaillissaient aussi des cendres jamais vraiment froides de 2005. Ces révoltes, comme celles d’il y a vingt ans, sont la langue des sans-voix. C’est le cri d’un corps social qui, n’étant pas entendu, se fait entendre par la seule syntaxe qui lui reste : celle de la colère.

Dans les quartiers populaires, les photos de Zyed et Bouna ne sont pas des reliques, mais des repères. Elles rappellent d’où vient la colère, pourquoi les jeunes brûlent des voitures quand d’autres brûlent leur avenir. Elles disent qu’on n’a pas attendu que l’on parle de « séparatisme » pour vivre la séparation : celle de l’État qui, dans ces quartiers, se sépare de ses bureaux de poste, de ses hôpitaux, de ses écoles de qualité, de ses casernes de pompiers…

Et puis, il y a ces mille et une initiatives qui fleurissent dans l’ombre des tours. Marseille, Pantin, Bagnolet, Le Mirail à Toulouse, Montreuil, Roubaix, le Petit Bard à Montpellier, c’est là où les associations de rue font de la pédagogie des droits, là où les collectifs de mères surveillent les violences policières, les artistes réécrivent la narration des quartiers, les éducateurs construisent des digues contre le désespoir. Chaque action, si modeste soit-elle, est un acte de résilience. C’est la vie, entêtée, qui refuse de capituler.

La vie qui refuse de capituler.

Un homme plante un arbre.
©Eros Sana

Ce 27 octobre 2025, alors que j’essuie mes larmes, à Clichy-sous-Bois, on s’apprête à planter un arbre en hommage à Zyed et Bouna. Le maire Olivier Klein évoque le choix de l’essence : « C’est un ginkgo biloba. Un arbre résilient, le tout premier végétal à avoir bourgeonné un an après l’explosion de la bombe nucléaire à Hiroshima. »

Le poète grec Dinos Christianopoulos a écrit : « Que n’as-tu pas fait pour m’enterrer. Mais tu as oublié que j’étais une graine. »

« Zyed, Bouna ! On n’oublie pas ! On ne pardonne pas ! »