Profs, parents d’élèves et activistes se bougent pour libérer l’école de l’emprise de Google et Microsoft

Gafam

par Rachel Knaebel

Les multinationales du numérique, les Gafam, prennent toujours plus de place dans l’éducation, mettant la main sur les données personnelles des élèves et de leurs parents. Des alternatives émergent, s’appuyant sur les logiciels libres.

« Transformer l’enseignement et l’apprentissage, et permettre à chaque élève et enseignant d’exprimer son potentiel personnel. » Telle est la promesse – commerciale – que vante le géant du numérique Google avec ses outils Google for Education destinés aux écoles. Elle propose des solutions en ligne de carnets de notes ou encore de communication au sein de la classe. L’entreprise met en avant des services « centralisés » et « simples d’utilisation ». Un peu partout, l’argument séduit les établissements.

Google et Microsoft, les deux principales multinationales de la big-tech mondiale sont de plus en plus présents dans les établissements scolaires en Europe. Mais à travers le continent, des parents, des enseignants et des activistes des libertés numériques tentent aussi de s’opposer à la mainmise de ces entreprises sur les élèves.

« Au début de la pandémie, quand il a fallu décider avec quels moyens se mettrait en place l’école à distance, chaque établissement faisait comme il pouvait. Il n’y avait aucun critère pour choisir les outils, pas même la protection des données, relate Inge Klas, parente d’élève dans le sud de l’Allemagne. Dans sa région, le premier confinement a poussé nombre d’établissements dans les bras de Microsoft. L’État-région voulait utiliser Microsoft 365 pour l’école à distance et pour tout le reste, comme l’enregistrement des notes des élèves. Ce sont les syndicats de professeurs qui ont dit très tôt que quelque chose n’allait pas. »

La branche locale de l’association de hackers Chaos Computer Club a aussi vite réagi. « Ils ont interpellé les responsables politiques sur le fait que de nombreuses données sensibles de mineurs allaient se retrouver sur ce logiciel. Ça a réveillé l’opinion publique », retrace Inge Klas.

Google et Microsoft interdits dans les écoles

Finalement, l’office de protection des données personnelles de cette région d’Allemagne (le Bade-Wurtemberg) interdit au printemps l’utilisation du pack de Microsoft dans toutes les écoles de la région. Dans la foulée, une autre région (Rhénanie-Palatinat) bannit des écoles l’outil de visioconférence Microsoft Teams, là encore pour des raisons de protection des données des élèves. Au Danemark, l’office national de protection des données a déclaré en juillet que Google for Education ne respectait pas le règlement général européen sur la protection des données (RGPD).

Une fois les outils des Gafam déclarés non grata par les autorités, les écoles doivent encore trouver des alternatives. « Chez nous, la décision du protecteur des données est sortie en juin, elle interdit Microsoft 365 à partir de cette rentrée. Mais toutes les écoles n’ont pas encore trouvé de solutions alternatives. Nombre d’entre elles utilisent donc encore Microsoft, témoigne Inge Klas, qui milite au sein d’une association de parents pour une autre approche du numérique à l’école. De nombreuses familles se sont tournées vers notre collectif ces derniers mois parce Microsoft et Google étaient utilisés dans leurs établissements, en demandant comment elles pouvaient s’y opposer. On conseille d’en discuter avec la direction de l’école, mais celles-ci sont souvent dépassées par la question. Et cela conduit parfois à des conflits entre parents et établissements. C’est un problème dans tout le pays. »

Pourtant, outre-Rhin comme en France et dans le reste de l’Europe, il existe déjà des outils alternatifs aux Gafam, disponibles pour les écoles. « Avant, la majorité des écoles de la région utilisaient Moodle (pour l’apprentissage en ligne) ou BigBlueButton (pour la classe virtuelle en visioconférence ). On aurait juste besoin d’une douzaine de personnes qui travaillent dessus pour développer un outil plus complet », souligne Inge Klas.

Une suite d’outils en logiciels libres

C’est exactement ce que sont en train de faire les activistes barcelonais de l’association Xnet, engagée pour les libertés numériques. L’organisation a développé une suite d’outils numériques pour l’éducation, nommée DD, pour « digitalisation démocratique ». « DD, c’est comme un Google Education, avec même des fonctionnalités en plus », explique Simona Levi, fondatrice de Xnet. La grande différence avec Google et Microsoft est que tout fonctionne avec des logiciels libres, gratuits, et dont le code est ouvert et transparent, sans collecte de données à l’insu des utilisateurs. Tout acteur peut contribuer à l’améliorer.

Xnet est parti de logiciels libres déjà existants pour les regrouper sur une même plateforme. « On travaille avec Moodle, BigBlueButton, Nextcloud, Etherpad, réunis dans un seul outil. C’est une alternative qui a comme but d’être aussi agile que les outils des Gafam, poursuit l’activiste de Barcelone. Les logiciels libres ont toujours existé dans l’éducation, mais c’est souvent plus compliqué et on doit avoir différents logiciels pour accomplir différentes tâches. Le but du projet DD est d’avoir une plateforme unique, d’y mettre ce qui existe de mieux en termes de solutions en libre, de simplifier, et la rendre encore plus légère que les options des big techs. »

Xnet a reçu un soutien financier de la ville de Barcelone. « La ville nous donne un peu d’argent et nous laisse travailler. Mais c’est vraiment la société civile qui fait ça, précise Simona Levi. La suite est utilisée depuis un an dans des écoles municipales. On a besoin que plus d’institutions soient engagées dans le projet pour créer un code libre pour les outils numériques d’éducation disponibles pour toute l’Europe, que chaque pays pourrait ensuite adapter. On est en train de proposer notre suite aux pays où les autorités de protections des données ont interdit les Gafam dans les écoles. »

En France, le logiciel dominant est français, mais propriétaire

En France, la situation est bien différente de l’Espagne, ou même de l’Allemagne. « Dans les établissements scolaires français, ce ne sont pas Google et Microsoft qui dominent. L’essentiel des déploiements en logiciel de gestion de classe et de vie scolaire se font avec Pronote », résume Brendan Chabannes, enseignant et porte-parole du syndicat Sud Éducation.

Pronote est un logiciel développé par une entreprise française, Index Éducation, qui a été rattachée il y a quelques années à Docaposte, une filiale de la Poste et de la Caisse des dépôts et consignations. L’entreprise qui fournit une grande partie des établissements français en logiciel de gestion de classe n’a donc rien à voir avec les Gafam. « Pronote n’est pas du un logiciel libre, précise Brendan Chabannes. On n’a pas du tout accès au code source, c’est un logiciel propriétaire qui ne fonctionne que quand on paie la licence et qu’on la renouvelle tous les ans. »

L’enseignant regrette que l’Éducation nationale française n’ait pas mis en place une solution centralisée pour toutes les écoles. En l’état, chaque établissement peut choisir son logiciel. « Vous imaginez les économies d’échelle si on avait un seul logiciel centralisé, libre si possible ! » pointe Brendan Chabannes.

Aux yeux du syndicaliste, un logiciel développé en interne serait aussi préférable au vu de la sensibilité des données concernées : « Dans Pronote, on a les bulletins de notes, les appréciations, les retards, les absences et motifs des absences, les sanctions, l’adresse et le numéro de téléphone des parents. » Aujourd’hui, chaque établissement qui utilise Pronote peut choisir d’héberger les données, soit dans le data center de l’entreprise Index Éducation, soit « de déployer Pronote sur son propre réseau local », nous précise l’entreprise.

Quand l’Éducation nationale embauche le fondateur de Framasoft

L’impulsion pour plus de logiciels libres dans les écoles pourrait-elle venir du ministère de l’Éducation ? L’an dernier, la direction du numérique de l’Éducation nationale a embauché l’un des cofondateurs de Framasoft, l’association française historique de promotion du logiciel libre. Depuis, Alexis Kauffmann y est chargé de développer des projets de logiciels et ressources éducatives libres.

Le ministère (et son « pôle de compétences logiciels libres ») a aussi développé une plateforme d’outils numériques libres pour les professionnels de l’Éducation nationale : Apps éducation. Depuis ce site, les enseignants peuvent utiliser directement des logiciels de visioconférence et de classe virtuelle, de partage de document, de vidéos… La plupart sont des logiciels libres (avec par exemple, là encore, BigBlueButton, Peertube, Nextcloud…). La direction du numérique du ministère de l’Éducation nationale assure avoir investi près d’un million d’euros dans le projet. D’autre part, pour les classes virtuelles assurées par le Cned (Centre national d’enseignement à distance), l’outil libre BigBlueButton doit remplacer dès cette rentrée l’ancien logiciel Blackboard, dont les données étaient hébergées par Amazon.

Certains sont cependant pionniers et n’ont pas attendu leur ministère pour basculer vers le libre. Thomas Crespin, professeur de mathématiques, a développé dès 2009 un outil numérique en libre dédié à l’évaluation par compétence des élèves, Sacoche. « Sacoche est une application libre, gratuite, faite par des profs pour des profs, et qui ne s’adresse pas aux chefs d’établissements, précise l’enseignant-développeur. Sacoche permet de faire des tonnes de choses que Pronote ne permet pas : on peut y faire des bilans, les élèves peuvent y déposer des demandes de réévaluation, on peut associer des ressources de travail pour que les élèves travaillent en autonomie. Avec Sacoche, on a répondu aux besoins des enseignants à partir d’un forum. »

Garantir la souveraineté des données

Le développement du logiciel a été financé par une association d’enseignants, Sésamath, qui publie des manuels scolaires de mathématiques, également sous licence libre, téléchargeables gratuitement. Sacoche n’a jusqu’ici reçu aucun financement de l’Éducation nationale. Pourtant, « ce serait pertinent de reprendre le travail fait pour Sacoche pour le développer davantage, estime Thomas Crespin. Le professeur de maths regrette aussi que seule « une minorité de parents est sensibilisée aux Gafam et s’y oppose ».

Pour l’activiste barcelonaise Simona Levi, il faut aujourd’hui surtout mettre la pression sur les États et l’Union européenne. « La société civile fait déjà un très grand effort. Si les multinationales de la big tech ont pu avoir tant de place dans l’éducation, c’est parce que les institutions n’ont pas pris leurs responsabilités. Il faut que l’Union européenne et les gouvernements s’engagent pour une plateforme européenne libre pour la numérisation de l’éducation. Pour nous, c’est immoral que la numérisation de l’éducation et de l’administration en général se fasse par des moyens qui ne garantissent pas la souveraineté des données des citoyens. »

Rachel Knaebel

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