L’ouvrier, le militaire, l’Amerindien, l’économiste et l’ancien évêque

Gouvernements de gauche

par Ivan du Roy

Quatre présidents latino-américains ont été invités par le Mouvement des sans terre brésilien à débattre avec les participants au Forum social mondial. Le Vénézuelien Chavez, le Bolivien Morales, l’Equatorien Correa et le Paraguayen Lugo ont ensuite rejoint le Brésilien Lula, le soir, pour un meeting commun avec des représentants des peuples autochtones.

La nuée de caméras et de photographes se presse à leurs arrivées, bousculant tout sur leur passage, y compris le service de sécurité et quelques gradés en uniforme. Hugo Chavez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Equateur), Fernando Lugo (Paraguay) ont fait ensemble leur première apparition publique au Forum social mondial. Les quatre chefs d’Etat ont été invités ce 29 janvier, dans l’après-midi, à un « débat-meeting » par le Mouvement des sans terre brésilien (MST). Ils étaient accompagnés à la tribune par le dirigeant du MST, João Pedro Stedile, et une leader du mouvement féministe argentin, Magdalena Leon. Les quatre présidents de gauche se produiront de nouveau en meeting le soir, aux côtés cette fois de leur homologue brésilien, l’ancien syndicaliste métallo devenu président, Lula.

L’ambiance est à la fête. Rafael Correa, arrivé le premier, entame en rythme avec l’orchestre du MST et en cœur avec le public un « comandante Che Guevara », timidement accompagné par Fernando Lugo. Dans le carré VIP, représentants de mouvements sociaux, membres des gouvernements des quatre pays, universitaires brésiliens, émissaires cubains, diplomates français prennent place. La rumeur a bruissé dans quelques-unes des interminables allées du Forum : Ségolène Royal, arrivée hier à Belém et qualifiée par les militants de gauche brésiliens de « leader socialiste de droite », va peut-être se montrer. Ségolène embrassant Chavez tout en lançant un vibrant « compañero »… Les Français sourient (Royal sera présente le soir, dans le public). Seuls Ignacio Ramonet (proche de Fidel Castro) et Bernard Cassen, anciens responsables du Monde Diplomatique et co-fondateurs d’Attac, sont là. Le PS ne semble toujours pas s’intéresser aux expériences gouvernementales des gauches latinos.

« Cet espace inaugure une autre forme de dialogue entre la société civile et les gouvernements. C’est la première fois que quatre présidents investis dans un véritable processus de changement viennent ici », introduit Magdalena Leon, surplombée d’une banderole « Solidarité internationale ». La salle applaudit à l’évocation de Cuba et de la Palestine. « Nos pays doivent adopter une position plus ferme contre cette barbarie », interpelle la féministe. Le premier à prendre la parole est Rafael Correa. Il annonce la fin de l’exploitation pétrolière en Equateur. « Le pétrole peut servir au développement de notre pays mais nous devons respecter le pacte environnemental. Nous devons préserver l’Amazonie pour le monde entier », explique-t-il. Un caillou gentiment jeté dans la mare d’or noir d’un Venezuela peu soucieux d’écologie ? Lui qui a étudié l’économie à l’université de l’Illinois (Chicago) souhaite une « nouvelle conception » du développement et du socialisme « face au capitalisme ancien et au socialisme traditionnel ». Il invite ses voisins à mettre en œuvre des politiques communes en matière de transports ou de communications, et appelle de ses vœux la création d’une « monnaie régionale » (à l’image de l’euro ?). « Qui aurait pu imaginer il y a quinze, dix ou même cinq ans que nous serions là », poursuit Fernando Lugo. Son pays a subi une dictature de 35 ans, suivie d’élections douteuses jusqu’à l’élection de l’ancien évêque de gauche en avril 2008. Il participe le lendemain à un débat sur la théologie de la libération avec le Brésilien Leonardo Boff.

« Evo amigo, el pueblo esta con tigo ! » [1], clame la salle. « Nous sommes présidents grâce à vos luttes sociales », commence le président amérindien Evo Morales. L’ancien syndicaliste paysan énonce ses quatre responsabilités à l’égard des peuples - « La vie, la justice, la souveraineté, la terre » - et assure comprendre l’impatience des mouvements sociaux. Confronté en Bolivie à une contestation menée par la droite radicale et ultra-conservatrice (opposée entre autres à la réforme agraire), il demande l’arrêt de « l’ingérence nord-américaine dans notre pays. »

Une absence commence à se faire sentir dans la salle. Personne n’a encore évoqué le nom de Barack Obama. Qu’en pensent les quatre présidents ? Il faut attendre Hugo Chavez pour avoir la réponse. Entre deux (longues) anecdotes sur ses rencontres avec Fidel Castro, il se dit en round d’observation avec le nouvel occupant de la Maison Blanche. « Nous allons voir si Obama adoptera la même attitude agressive que l’ancien président des Etats-Unis. L’ex-président devrait être jugé devant la justice internationale pour ses crimes », ajoute-t-il. Face au crack financier, « le socialisme est l’unique chemin vers la sauvegarde de l’Humanité », indique le lieutenant-colonel. Au-delà des discours, des postures et des incantations, les quatre présidents ont une obligation de résultats, face à une droite en embuscade dans leur pays et un gouvernement Lula critiqué pour ses compromis avec le système néo-libéral. Celui-ci demeure cependant très populaire grâce aux politiques de redistribution des richesses initiées au Brésil. Cette obligation de résultats vient de leur être rappelée par les mouvements sociaux et les représentants des peuples autochtones. Un éventuel échec collectif aura également des répercussions bien au-delà du continent sud-américain.

Ivan du Roy

En Photo :

Entre des représentants indiens et altermondialistes, de gauche à droite : Fernando Lugo, Evo Morales, Lula, Rafael Correa, Hugo Chavez, lors du meeting dans la soirée du 29 janvier (crédit : Daniel Maunoury).

Fernando Lugo, Evo Morales, Rafael Correa, Hugo Chavez, invités par le MST pour débattre avec les mouvements sociaux (Crédit : IDR).

Notes

[1« Evo l’ami, le peuple est avec toi ! »