Qui sont les partisans du concept raciste de « remigration » et leurs alliés, en France et en Europe ?

Démocratie –Droites extrêmes

Un « colloque » autour du concept de « remigration » se tient fin octobre près de Paris, auquel participeront des activistes et idéologues d’extrême droite européens. Enquête sur l’histoire et les promoteurs d’une idée raciste qui fait tache d’huile.

par Eliott Dognon

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Les chantres de la « remigration » sont de passage à Paris en cette fin octobre. Hasard du calendrier, alors que les enfants s’amuseront à célébrer Halloween, tout ce que l’Europe compte de thuriféraires de ce concept raciste et funèbre, qui vise à l’expulsion de masse des personnes immigrées ou issues de l’immigration, viendront débattre et même manifester en faveur de leur proposition raciste dans la capitale. Et ce, quelques jours seulement après l’attentat contre des personnes racisées à Trappes (Yvelines).

Ce grand raout débute le 30 octobre, avec la présentation du livre de l’activiste identitaire autrichien Martin Sellner, Remigration. Une proposition – à la librairie parisienne d’extrême droite Logos, proche d’Alain Soral (condamné à de multiples reprises pour incitation à la haine raciale et antisémitisme). Le livre est publié par une petite maison d’édition d’extrême droite, Hétairie, fondée par Julien Rochedy, ancien dirigeant du Front national de la jeunesse (FNJ).

Cela se poursuit le 31 octobre, avec une journée-débat autour de la « remigration » dans un cadre « institutionnel et prestigieux », en l’occurrence la Maison des Arts au Plessis-Robinson, au sud de Paris, sans que cela ne semble déranger le maire LR Philippe Pemezec. L’événement est organisé par le think tank Polémia, de l’homme politique et théoricien de la « préférence nationale » Jean-Yves Le Gallou (ancien cadre du FN), en collaboration avec le tout nouvel institut France Remigration ainsi que le Remigration Summit, un événement européen regroupant les partisans de la remigration ou encore Objectif Remigration, incarné par des membres du groupuscule identitaire Les Natifs Paris, qui avait déployé une banderole raciste à l’encontre de l’artiste Aya Nakamura en 2024 sur laquelle était écrit : « Ici c’est Paris, pas le marché de Bamako »...

De nombreux activistes et idéologues d’extrême droite sont ainsi attendus à ce « colloque » : côté français, l’écrivain Renaud Camus, promoteur de la thèse complotiste et raciste du « grand remplacement », la fémonationaliste Alice Cordier, membre du collectif Némésis, ou l’ancien sénateur (ex-RN) des Bouches-du-Rhône Stephane Ravier. Ils y seront rejoints par leurs homologues européens, tels que l’influenceuse néerlandaise Eva Vlaardingerbroek, la députée allemande de l’AfD Lena Kotré ou l’ultranationaliste portugais Afonso Gonçalves. Enfin, le 1er novembre une manifestation est organisée à 14 heures par le nouveau groupe Objectif Remigration pour « demander clairement la remigration ».

L’art de déguiser une politique raciste

Les partisans de la « remigration » ne se contentent pas d’organiser des colloques entre eux : à l’été 2026, ils ont lancé une pétition, « Save Europe Act », réclamant un moratoire sur l’immigration en Europe et l’expulsion de masse de personnes étrangères, qu’elles résident légalement ou non sur le sol européen. Elle a recueilli plus de 790 000 signatures. La pétition, à l’initiative de Martin Sellner et de l’influenceuse néerlandaise d’extrême droite Eva Vlaardingerbroek, avait pour ambition d’être enregistrée en tant qu’« initiative citoyenne européenne », un outil qui permet aux citoyens européens, s’ils recueillent un million de soutiens dans au moins sept pays, de soumettre des propositions à la Commission européenne et au Parlement. L’initiative a été cependant refusée au motif qu’elle contrevient aux valeurs de l’Union européenne et aux droits garantis par la Charte des droits fondamentaux.

Infographie présentant les partis politiques d'extrême droite européen ouvertement favorables à la remigration, tels l'AfD (Allemagne), Vox (Espagne), le Vlaams Belang (Belgique), alliés au RN au Parlement européen.
Un colloque sur la la « remigration » se tient près de Paris, au Plessis-Robinson. Qui sont les partisans de ce concept raciste et leurs alliés, en France et en Europe ?
© Zelda Mauger / Basta!

Car que signifie concrètement cette « remigration » ? « Pour certains, ils s’agit de renvoyer les criminels étrangers dans leur pays d’origine, pour d’autres, il est plutôt question d’expulser les étrangers – criminels ou non – hors des frontières nationales, tandis que d’autres encore visent également des nationaux qui ont des origines étrangères », analyse Benjamin Biard, politologue spécialiste de l’extrême droite au Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp).

C’est ainsi une manière de déguiser une politique raciste et suprémaciste sous des apparats institutionnels. La « remigration » a pour corollaire l’acceptation de la thèse complotiste et raciste du « grand remplacement », que la « remigration » viendrait ainsi entraver. La pétition européenne « Save Europ Act » pointe d’ailleurs « la migration de remplacement, tant légale qu’illégale » qui remettrait en cause une « continuité ethnique et culturelle des nations européennes ».

« La notion de remigration renvoie très directement à celle d’ethno-différentialisme développée par la Nouvelle Droite [courant de pensée visant à réhabiliter les thèses d’extrême droite à partir des années 1970, ndlr], qui permet à l’extrême droite de dépasser l’idée du racisme biologique, pour l’inscrire dans le champ culturel », afin de la rendre plus acceptable, explique Pietro Castelli Gattinara, enseignant-chercheur au Centre d’étude de la vie politique (Cevipol) de l’université libre de Bruxelles et dirigeant du Far-Right Protest Observatory.

Le corollaire de la thèse raciste et complotiste du « grand remplacement »

À l’origine, le terme désigne un retour volontaire ou non d’une personne immigrée dans son pays d’origine. Au début des années 2010, l’idéologue d’extrême droite Renaud Camus propose sa thèse complotiste et raciste du « grand remplacement » : une prophétie véhiculant l’idée selon laquelle les populations française et européenne – blanches – seraient peu à peu remplacées par des populations extra-européennes – comprenez non blanches – venant principalement du continent africain. C’est dans ce cadre qu’il politise le mot « remigration » pour décrire la nécessité, selon lui, d’inverser les flux migratoires.

Le terme se répand d’abord dans les Flandres. En 2011, le Vlaams Belang, parti d’extrême droite belge flamand, lié à la mouvance identitaire, lance une « campagne de remigration » pour inciter les Turcs installés en Flandres à des retours volontaires en Turquie. Le terme est repris par le Bloc identitaire français, un groupuscule néofasciste qui organise les premières « Assises de la remigration » en 2014.

Il se diffuse ensuite en Europe, via les réseaux sociaux et un acteur clé : Martin Sellner. Néonazi pendant sa jeunesse, le militant est le fondateur de la branche autrichienne de Génération identitaire, qui entretient des liens avec le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ, dont les quatre eurodéputés siègent au sein du même groupe que le RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella au Parlement européen). C’est lui qui conceptualise, et popularise une vision plus radicale de la « remigration ». Pour Martin Sellner, expulser des étrangers en situation régulière, des personnes ayant acquis la nationalité du pays et des descendants d’immigrés suspectés d’être « non assimilés » – comprenez des personnes qui n’auraient pas adopté les comportements, coutumes et traditions culturelles dominantes selon des critères flous et arbitraires – permettrait de conserver une continuité ethnique de l’Europe.

« 5 à 6 millions » de citoyens allemands ciblés en cas de remigration

Lors d’une réunion secrète dans un manoir de la ville de Potsdam, près de Berlin, Martin Sellner présente en novembre 2023 un plan de déportation d’une partie de la population allemande devant des membres du parti d’extrême droite allemand AfD mais aussi de la CDU, le parti de droite « classique ». Parmi les présents, Ulrich Siegmund (AfD), récent vainqueur des élections régionales en Saxe-Anhalt.

Le terme est depuis devenu un mot-valise pour l’extrême droite, lourd d’ambigüité : le terme peut désigner le retour volontaire ou incité, l’expulsion de personnes en situation irrégulière – ce qui est déjà le cas au sein des États de l’Union européenne – mais également des arrestations et expulsions de masse en vue du retour de personnes en situation régulière, voire même des personnes ayant acquis la nationalité de pays européens. Certains partis assument leur projet raciste quand d’autres tentent de le dissimuler. Pour le chercheur Pietro Castelli Gattinara, il ne faut pas être dupe : « Il n’y a absolument aucune différence entre la remigration et la déportation de masse. »

En Allemagne, le scandale de la réunion secrète de Potsdam, révélé par le média indépendant Correctiv, a mobilisé tout le pays contre l’AfD, poussant le parti à clarifier sa position afin de respecter la Constitution et d’éviter l’interdiction. Officiellement, son programme prévoit donc de procéder « systématiquement à l’expulsion des quelque 250 000 étrangers légalement tenus de quitter le pays, conformément à la réglementation en vigueur » et à « donner la priorité au retour des ressortissants étrangers considérés comme une menace pour la sécurité publique [...], soit vers leur pays d’origine, soit vers des pays tiers disposés à les accueillir ». « L’AfD ne fait aucune distinction entre les citoyens allemands issus de l’immigration et ceux qui n’en sont pas issus », se sent obligé de préciser le parti, assurant également que « l’expulsion collective arbitraire d’étrangers sans égard à tout droit de séjour individuel existant, ou même l’expulsion de citoyens allemands issus de l’immigration, sont fermement rejetées. »

Dans les faits, malgré ces promesses, des dirigeants de l’AfD continuent de prôner la « remigration ». Björn Höcke, l’un des deux présidents du parti dans le Land de Thuringe, défend une vision ethnoculturelle de la nation. Lena Kotré, députée du parlement du Land de Brandebourg depuis 2019, ne cesse d’apparaître aux conférences sur la « remigration » aux côtés de Martin Sellner. « Quiconque peut devenir allemand par un simple acte administratif peut également cesser de l’être par un simple acte administratif », menace-t-elle le 27 août 2025 sur sa chaîne Télégram. Traduction : la nationalité allemande pourra être retirée à celles et ceux qui ont été naturalisés. Rien d’étonnant quand on sait qu’elle entretient des liens avec des néonazis, comme l’organisation suisse Junge Tat ou le réseau néonazi britannique Blood and Honour (« Sang et honneur »).

En Italie, Giorgia Meloni débordée sur son extrême droite

Rien qu’en Allemagne, une telle mesure, si l’AfD était amenée à exercer le pouvoir (le parti est actuellement la deuxième force politique du pays avec plus de 20 % des voix), pourrait avoir des conséquences dramatiques sur plusieurs millions de personnes. Un peu plus de 14 millions d’étrangers vivent aujourd’hui en Allemagne. Parmi eux, 3,2 millions personnes sont enregistrées comme demandeurs d’asile (avec des demandes en cours, acceptées, ou rejetées) et seront directement ciblées. S’y ajoutent « 5 à 6 millions » de citoyens allemands qui, selon les calculs de Martin Sellner dans le magazine d’extrême droite allemand Compact, ne seraient pas suffisamment assimilés et seront donc visés par une politique de « remigration ». « Le fait qu’on débatte de déportation de masse au sein d’un parti est inacceptable et déjà extrêmement grave, soulève Pietro Castelli Gattinara. Et ils ne savent pas, ni ne veulent savoir, comment mettre en place une telle chose. »

Au sein de l’extrême droite italienne aussi, la surenchère est de mise. La Première ministre d’extrême droite Giorgia Meloni a externalisé la gestion des candidats à l’immigration avec la mise en place de camps sur le territoire albanais, tout en institutionnalisant les quotas de travailleurs migrants indispensables au fonctionnement de l’économie. Elle est désormais débordée sur sa droite par Roberto Vannacci, député européen et ancien général de l’armée italienne, et partisan de la « remigration ». Après avoir quitté le parti d’extrême droite Lega (Ligue du Nord), qu’il juge trop modéré, il fonde son propre parti, Futuro Nazionale (Futur national, FN) en février 2026.

Dans son programme, obsessionnel sur l’immigration, il détaille 22 mesures pour « l’assimilation et la remigration » face à « l’immigration de masse – même légale – et l’immigration d’individus dont les cultures sont incompatibles avec les valeurs fondamentales de notre civilisation, considérées comme une menace pour la sécurité et l’identité du pays ». Aujourd’hui, la popularité de Futuro Nazionale oscille entre 7 et 8 % des intentions de vote, dépassant la Lega et inquiétant Giorgia Meloni et son parti Fratelli d’Italia dans la perspective des élections législatives de 2027.

En Espagne, des néofascistes et néonazis influencent Vox

En Espagne, une nouvelle organisation de jeunesse néofasciste, Revuelta (« Révolte »), radicalise le parti d’extrême droite Vox, troisième force politique du pays et crédité de près de 20 % des intentions de vote pour les législatives qui auront lieu en novembre. Son président, Santiago Abascal, soutient officiellement la « remigration », et a signé la pétition « Save Europe Act ». Les députés européens de Vox siègent également dans le groupe présidé par Jordan Bardella.

Le mouvement Revuelta a été cofondé par l’ancien responsable du marketing digital de Vox, Pablo Gonzáles Gasca. Celui-ci est par ailleurs membre du Patriots Network, un réseau d’extrême droite international soutenu par l’administration Trump et est invité à intervenir ce 31 octobre à Paris lors du débat sur la « remigration » organisée par Polémia.

En août, Revuelta a participé à un happening anti-migrants au post frontière d’Algésiras en Espagne. Derrière une banderole « Remigration – Europe is not Africa – Stop ethnic replacement », les militants dénonçaient une prétendue « invasion migratoire » après l’arrivée – puis l’expulsion – de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans l’enclave de Ceuta, frontalière du Maroc. Y participait également le Français Rafael Ferron, alias Raphaël Ayma, membre du groupuscule néofasciste provençal Tenesoun, et qui a été, en 2024, attaché parlementaire du député RN du Var Philippe Schreck. Une autre organisation de jeunesse participait au happening : Reconquista, proche des dirigeants catalans de Vox, très active dans les campagnes de promotion du « Save Europe Act ».

Revuelta collabore aussi avec un groupe néonazi, Núcleo Nacional (« Noyau national »), incarné par la très médiatique Isabel Medina Peralta, qui n’hésite pas à faire des saluts nazis lors de manifestations. « Les groupuscules d’extrême droite ont toujours été des usines à idées pour l’extrême droite plus institutionnelle », rappelle Pietro Castelli Gattinara.

Et désormais, ces « usines à idées » bénéficient d’infrastructures et de financements dont elles ne disposaient pas auparavant, notamment grâce à des soutiens de l’extrême droite états-unienne ou d’oligarques russes, comme le décrypte l’enquête de l’Observatoire des multinationales sur le sujet. « Certains acteurs américains se sont engagés dans une sorte de lutte métapolitique dépassant les frontières des États-Unis. Je pense notamment aux conférence d’Action politique conservatrice (CPAC) désormais organisées sur une base régulière et qui accueillent des figures de l’extrême droite internationale,[tels le Hongrois Viktor Orbán, l’Argentin Javier Milei, Elon Musk, ou l’ancien conseiller du président américain Donald Trump, Steve Bannon, qui y a fait un salut nazi en 2025, ndlr] contribuant notamment à donner une visibilité internationale au concept de remigration », explique Benjamin Biard.

Le Rassemblement national, entre dédiabolisation et « remigration »

Et en France ? Éric Zemmour et son parti Reconquête prône officiellement la « remigration ». Le candidat à l’élection présidentielle a même défini les catégories d’étrangers qu’il expulserait : outre les « délinquants », quels que soient la nature du délit, outre les sans-papiers, quelle que soit la raison pour laquelle le titre de séjour tarde à être accordé ou renouvelé, les chômeurs depuis plusieurs mois seraient également expulsés...

Le RN est, pour le moment, plus prudent, bien que ses élus siègent au Parlement européen au sein du même groupe – présidé par Jordan Bardella – que des partis qui plaident ouvertement pour la « remigration » (comme Vox ou le Vlaams Belang). La ligne officielle du RN est, dédiabolisation oblige, de ne pas reprendre pour le moment le terme « remigration », trop raciste et suprémaciste, ce qui pourrait desservir sa stratégie électorale. « La raison est assez simple, le système d’élection présidentielle à deux tours ne leur permet pas d’aller trop loin dans la surenchère sans se griller pour le second tour vis-à-vis de l’électorat », estime Pietro Castelli Gattinara.

Il n’y a pas qu’au Parlement que le RN n’hésite pas à s’allier avec des partisans affichés de la « remigration » : à Marseille, lors des dernières élections municipales, le candidat RN Franck Allisio a fait l’union des droites avec, notamment, Jean-Marc Graffeo (Reconquête), un islamophobe favorable à la « remigration ». Lors de l’élection précédente, en 2020, à Paris, le parti avait également soutenu la candidature de Serge Federbusch, un adepte de la « remigration » qui comptait d’anciens membres du GUD et d’Ordre nouveau sur sa liste.

Ces alliances démontrent la perméabilité du RN de Marine Le Pen à l’idée de « remigration », d’autant que Marion Maréchal, de retour dans le giron familial après avoir soutenu Éric Zemmour, la défend ouvertement. La mouvance catholique intégriste n’est pas en reste, avec notamment Guillaume de Thieulloy très investi pour la pétition « Save Europ Act ». « Ancien collaborateur parlementaire LR et éditeur de Jean-Marie Le Pen, il est aujourd’hui le directeur de publication du site Le Salon Beige, un blog catholique traditionaliste opposé notamment au droit à l’avortement et aux droits des personnes homosexuelles », écrit l’Observatoire des multinationales. Des organisations catholiques intégristes comme Civitas (dissoute en 2023) ont également mené des campagnes racistes pour la remigration.

C’est désormais toute une partie de forces politiques européennes d’extrême droite, en mesure d’accéder au pouvoir, qui la portent. « Le fait que des centaines de milliers de citoyens européens puissent signer une pétition qui demande la déportation de masse de personnes avec leurs propres nom et prénom dit beaucoup du niveau de normalisation de l’extrême droite et du concept de remigration », prévient Pietro Castelli Gattinara.