« Némésis est un exemple de fémonationalisme poussé à l’extrême »

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Némésis, qui menaçait de mener des actions coup de poing dans les manifestations féministes du 8 mars, a finalement annoncé y renoncer. À quelles fins ce collectif « fémonationaliste » tente-t-il d’instrumentaliser les droits des femmes ? Explications.

par Rozenn Le Carboulec

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Depuis sa création en 2019, le collectif identitaire Némésis a pour l’habitude d’infiltrer chaque année des manifestations de gauche et féministes. Ce collectif, qui avait indiqué son intention de s’imposer une nouvelle fois dans les cortèges prévus pour la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, a finalement annoncé y renoncer ce jeudi 5 mars. Quelques jours plus tôt, plusieurs syndicats et associations, parmi lesquels Attac, le Planning familial ou la CGT, avaient demandé, dans une lettre ouverte au ministère de l’Intérieur Laurent Nuñez, d’interdire Némésis dans les cortèges du 8 mars. Le collectif, qui organisera à la place son propre rassemblement, dans le 16ᵉ arrondissement de Paris, ne partage « absolument pas les revendications du mouvement féministe, notamment en matière de droit à l’avortement », précisent les organisations.

Bien qu’il se définisse lui-même comme « féministe », Némésis est avant tout présenté par l’ensemble des médias comme « fémonationaliste ». « Des fémonationalistes qui échangent avec des néonazis », le qualifie aussi le député La France insoumise Ugo Bernalicis, le 24 février à l’Assemblée nationale. Son parti demande la dissolution de ce mouvement, qui était à l’origine d’une manifestation, le 12 février, contre la venue de l’eurodéputée LFI Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Sollicité pour assurer ce jour-là le service d’ordre de Némésis, Quentin Deranque, 23 ans, a été mortellement frappé dans le cadre d’affrontements avec des militants antifascistes, dont plusieurs ex-membres ou sympathisants du groupe la Jeune Garde, cofondé par le député insoumis Raphaël Arnault. Un collectif « fémonationaliste » donc, mais que recouvre, au juste, ce qualificatif ?

L’instrumentalisation des droits des femmes

Conceptualisé dès 2012 par Sara R. Farris, professeure de sociologie à la Goldsmiths University de Londres, le terme « fémonationalisme » est une contraction de « nationalisme féministe et fémocratique ». Soit, un terme définissant « à la fois la manière dont les partis politiques nationalistes instrumentalisent les idées féministes, mais aussi dont les fémocrates et certaines féministes se sont alliées avec des politiques nationalistes et chauvinistes, particulièrement dans le cadre de campagnes anti-islam », décrit la chercheuse. Les « fémocrates » désignent, selon elle, les tenantes d’un féminisme institutionnel.

Autrement dit, le concept de fémonationalisme est utilisé pour désigner l’instrumentalisation des droits des femmes au service de politiques racistes et anti-immigration. Celui-ci est librement inspiré de l’homonationalisme, concept forgé quelques années plus tôt par Jasbir K. Puar, professeure au département de Women’s & Gender Studies de l’université de Rutgers, dans le New Jersey. En 2007, cette théoricienne queer états-unienne désignait ainsi l’homonationalisme comme l’instrumentalisation, par l’extrême droite, des revendications LGBTQIA+ à des fins racistes et xénophobes.

Dans les deux cas, les violences sexistes et sexuelles, l’homophobie ou les discriminations de genre ou d’orientation sexuelle sont considérées comme l’apanage d’hommes étrangers, principalement musulmans, issus d’Afrique et du Moyen-Orient. Présentés comme des dangers en puissance au sein de sociétés occidentales prétendument progressistes, ces derniers imposeraient notamment aux femmes le port du voile, seraient les principaux auteurs de violences sexistes, sexuelles et LGBTphobes – ce que contredisent plusieurs études statistiques.

« Les recherches ont montré à maintes reprises que, dans la grande majorité des cas, la violence sexiste implique une personne proche de la victime (un mari, un petit ami, un ami, une connaissance). En d’autres termes, les femmes subissent des violences dans leur foyer, leur famille et leur entourage. Et pourtant, des groupes comme Némésis tentent de nous faire croire que le foyer est sûr, et que ce qui se trouve à l’extérieur, à savoir la rue peuplée d’hommes migrants, est dangereux », met en avant Sara R. Farris.

Némésis aux abonnés absents sur les plus grandes affaires de VSS

Dans son livre dédié au sujet, Au nom des femmes : « fémonationalisme », les instrumentalisations racistes du féminisme, traduit en France en 2021 aux éditions Syllepse, Sara R. Farris a choisi de se concentrer sur trois pays : les Pays-Bas, l’Italie et la France. Ce n’est pas un hasard : « Je pense que la France est le plus important exemple de fémonationalisme, pour un certain nombre de raisons », explique-t-elle. La chercheuse prend l’exemple du Rassemblement national (RN) : « Une des principales stratégies de Marine Le Pen depuis le début pour normaliser le FN, le rendre plus acceptable et mainstream, est précisément de soutenir des idées pour les droits des femmes. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle le fait pour stigmatiser les musulmans, l’islam et les migrants. »

C’est exactement dans cette lignée que s’inscrit le collectif Némésis, qui représente « assurément un exemple de fémonationalisme poussé à l’extrême », décrit Sara R. Farris à Basta!. « Nous dénonçons les violences faites aux femmes, mais à la différence des féministes mainstream, nous n’avons pas peur de nommer les agresseurs », défend ainsi le collectif. Sur son site Internet, ses objectifs ethnonationalistes sont clairs : « défendre les femmes occidentales », « dénoncer l’impact dangereux de l’immigration de masse sur les femmes occidentales », ou encore « promouvoir la civilisation européenne ».

« Leur fémonationaliste est à son paroxysme car elles ne prétendent même pas, à ma connaissance, se soucier des femmes musulmanes comme le font d’autres formations d’extrême droite ou les féministes libérales. En d’autres termes, elles affirment avec force qu’elles ne s’intéressent qu’aux femmes blanches françaises, qu’elles considèrent comme des victimes à sauver des hommes non blancs et non français », soulève Sara R. Farris. Némésis n’apporte ainsi son soutien public qu’aux femmes blanches victimes d’hommes issus de l’immigration, le collectif étant aux abonnés absents lorsque les agresseurs se nomment Dominique Pelicot ou Joël Le Scouarnec, alors qu’il s’agit là des plus importantes affaires de violences sexuelles et de pédocriminalité que la France ait connues depuis longtemps.

Magali Della Sudda, directrice de recherche au CNRS et notamment autrice des Nouvelles femmes de droite (Hors d’atteinte, 2022) poursuit : « Par conséquent, au lieu de concevoir ces violences sexistes et sexuelles comme le produit d’un système patriarcal, de la domination masculine, ou d’un rapport social de genre, elles les perçoivent comme une forme de patriarcat d’importation, qui serait amené par cette immigration non occidentale et l’islam. »

Des groupes aux stratégies « très agressives »

Des collectifs du même type existent en Europe, comme Women’s Safety Initiative au Royaume-Uni. Ces petits groupes de jeunes femmes d’extrême droite ont pour point commun de mener « une campagne médiatique très agressive », constate Sara R. Farris. Sans défendre elles-mêmes ouvertement un usage de la violence, les membres fondatrices de Némésis, comme sa présidente Alice Cordier, sont proches de mouvances identitaires et néofascistes impliquées dans plusieurs faits de violences, comme la Cocarde, Génération identitaire ou le GUD. Elles entretiennent également des liens avec Reconquête et le RN, parti pour lequel plusieurs membres de Némésis ont été assistantes parlementaires. Alice Cordier, qui a fait ses armes au sein du mouvement nationaliste et royaliste l’Action française, œuvre en outre depuis des années au rapprochement de ces groupuscules avec les sphères institutionnelles, et à abattre les frontières entre la droite conservatrice et l’extrême droite. Elle est notamment passée par l’Institut de formation politique (IFP), qui vise à former les cadres d’extrême droite de demain, et bénéficie du soutien financier du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin.

N’hésitant pas à organiser des guets-apens pour agresser des militants antifascistes, comme l’a démontré L’Humanité, Némésis assume des « actions coup de poing », comme d’autres groupes nationalistes avant elles.

Magali Della Sudda soulève néanmoins la spécificité de ce collectif français, qui revendique sur son site « plus de 400 militantes actives » en France et en Europe : « Némésis va se focaliser sur le terrain idéologique et politique. Comme elles sont peu nombreuses, elles vont avoir pour stratégie d’utiliser la force de leurs adversaires, que sont les féministes, et, depuis quelques mois, La France insoumise, en faisant irruption dans leurs rassemblements et en produisant des visuels qui vont leur permettre de construire un récit qui va être repris dans les médias ».

En imposant leur narratif autour de la mort de Quentin Deranque bien au-delà de leurs médias alliés habituels, tels que ceux de la sphère Bolloré, les activistes de Némésis ont cette fois « réussi à franchir des frontières qu’elles avaient du mal à dépasser auparavant dans le champ médiatique », constate Magali Della Sudda.