« Il y avait de l’amiante partout » : le long combat d’un ancien ouvrier contre l’impunité des industriels

Hommage

par Nolwenn Weiler

S’il a bien lieu en 2023, un procès amiante au pénal devra beaucoup aux ouvriers victimes qui, depuis plus de vingt ans, luttent pour que justice soit faite. Henri Boumandil, ancien électricien chez Alstom, était l’un d’eux. Hommage et portrait.

Pas d’hommages officiels ni de décorations républicaines pour Henri Boumandil, ancien électricien pour Alstom. Pourtant, il a voué une partie de sa vie à tenter de rendre justice à des centaines de travailleurs malades de l’amiante et à leurs familles. Lui-même exposé pendant des années à l’amiante, il s’est éteint début septembre, à l’hôpital Avicenne, en Seine-Saint-Denis. « J’ai commencé à travailler en 1952 sur les chantiers. Il y avait de l’amiante partout. Si nous avions été prévenus qu’on travaillait avec des produits dangereux, nous n’aurions pas accepté. Ils ont menti », expliquait Henri Boumandil en juillet 2017. « Henri était atteint de plaques pleurales et d’une asbestose pulmonaire reconnues en maladie professionnelle, rapporte son ami et compagnon de lutte Alain Bobbio. Depuis plusieurs années, il vivait, jour et nuit, sous oxygène, participant aux réunions avec sa bouteille dans un petit sac à dos. »

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Les réunions, ce sont celles de l’association départementale de défense des victimes de l’amiante de Seine-Saint-Denis (Addeva 93), dont Henri était membre fondateur et secrétaire. Il y militait assidûment, malgré sa maladie, avec un sens de l’humour qui a marqué ses camarades et les personnes qu’il a aidées. « Tu avais toujours le mot pour rire. Tes sourires, tes blagues et ton courage nous guideront toujours », dit Mamou Diakité-Kabaté, qui s’est retrouvée veuve à peine âgée de 40 ans, avec 5 enfants à charge, dont des jumeaux âgés de 3 ans. Son mari travaillait chez Wanner Isofi, entreprise de flocage et calorifugeage. « Henri a été le pilier de ma lutte pour faire reconnaître la responsabilité d’Alsthom dans la mort de mon mari, en 2000, à l’âge de 50 ans », évoque de son côté Maryse Rasteiro. « Tu m’as écoutée, consolée alors que j’étais en pleine déprime après la perte de mon mari, ajoute Janine Besnier, dont le mari travaillait à l’imprimerie Cofmo-Presses. Grâce à toi je peux vivre et aider mes enfants. »

« Il avait fait condamner Alstom pour faute inexcusable, malgré deux appels de l’entreprise »

Plus de 1000 travailleurs ont obtenu la reconnaissance de l’origine professionnelle de leur maladie grâce à l’Addeva 93. Des centaines d’ouvriers, veuves et orphelins se sont pressés dans les locaux de l’association pour raconter leurs histoires, démêler les fils de leurs drames, et tâcher de recouvrer leurs droits. « Un médecin peut soigner. Une assistante sociale peut aider. Mais l’association va plus loin, racontait Henri Boumandil. Elle aide à comprendre les raisons de cette catastrophe et prend en charge la victime depuis l’accueil et tout au long des procédures, des démarches, des problèmes judiciaires et du versement des indemnités. » Henri, comme tant d’autres victimes, a dû affronter les méandres de l’administration française, le mépris des experts, l’acharnement de ses anciens employeurs, et même celui de la sécurité sociale.

« C’était un véritable marathonien des actions en justice qu’il menait avec une ténacité incroyable pour faire valoir ses droits, se souvient Alain Bobbio. Il avait fait condamner Alstom pour faute inexcusable, malgré deux appels de l’entreprise. Sa dernière victoire judiciaire, il l’a remportée il y a deux ans, en contraignant la CPAM 93 à faire passer son taux d’incapacité de 60 % à 100 % . » Ce « taux d’incapacité » évalué par l’assurance-maladie détermine le montant des indemnités que touchent les personnes malades. Il fait l’objet de nombreux bras de fer avec la Sécurité sociale – ou avec la Mutuelle sociale agricole (MSA) pour les travailleurs agricoles. Sachant que ces indemnités s’adressent à des personnes qui touchent souvent de faibles retraites, et qui ont des dépenses conséquentes à cause de leurs maladies, il est d’une importance capitale.

Vers un procès pénal de l’amiante en 2023 ?

« Je suis content de mon parcours. C’est une longue bagarre. Mais il faut se battre », affirmait Henri Boumandil, qui était de toutes les manifestations, et qui participait à de nombreuses réunions d’information, dans les écoles par exemple, dont beaucoup contiennent encore de l’amiante. « On est là pour avertir, pour montrer quel est le danger pour les gens. Il faut dire ce qu’est l’amiante, car ça ne se voit pas. Ça n’a pas d’odeur. Et je peux montrer ce qu’est une pathologie professionnelle de l’amiante. » L’ancien électricien, devenu expert en danger amiante, est parti avant que se tienne le procès pénal de la fibre tueuse, qu’il attendait tellement : « 100 000 morts et pas de coupable, ce n’est pas normal », disait-il. D’autant moins normal que les dangers de l’amiante, connus depuis fort longtemps, ont été savamment dissimulés par les industriels.

Ce procès pénal pourrait enfin se tenir en 2023. Lassées par le déni de justice dont elles sont l’objet depuis 26 ans – les premières plaintes ont été déposées en 1996 –, les victimes de l’amiante ont décidé de jouer une dernière carte. Elles se sont organisées pour déposer une citation directe collective contre quatorze personnes, dont d’anciens représentants de ministères, des dirigeants d’entreprise ou des médecins, pour homicides et blessures involontaires. Cette procédure permet de faire comparaître les auteurs présumés sans passer par l’instruction du dossier, c’est-à-dire sans que la justice enquête. Cela permet d’éviter les classements sans suite et les non-lieux, mais exige que les victimes apportent elles-mêmes la preuve de la commission des infractions. Elles doivent donc mener un travail d’enquête conséquent.

« Cette exhumation des preuves a exigé un colossal travail d’archéologie administrative dont s’est chargée une demi-douzaine d’universitaires, à la retraite ou presque, tous membres du Comité anti-amiante Jussieu, relate le quotidien Le Monde. La petite troupe fourrage depuis des années dans les cartons d’archives et dans les rayons des bibliothèques du monde entier pour faire la lumière sur le rôle du Comité permanent amiante (CPA, lobby pro-amiante infiltré au cœur de l’État français, ndlr). » Les avocats des mis en cause comptent obtenir la nullité de cette citation directe. Ils s’en expliqueront le 9 mars prochain, lors d’une audience devant le tribunal correctionnel de Paris, qui décidera ensuite s’il organise, ou non, un procès sur le fond.

Si la justice finit par passer, elle pourra s’appuyer sur le travail d’Henri et de ses camarades, car l’accumulation de témoignages et les avis de reconnaissances de maladies professionnelles sont des arguments de poids, face à ceux qui nient les catastrophes industrielles, ou refusent d’en assumer la responsabilité.

Nolwenn Weiler

Photo : © Anne Paq